Le trafic de déchets, menace croissante de l’UE jusque l'Asie du Sud-Est
UNODC | Avril 2024
Un rapport récent de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) tire la sonnette d’alarme sur l’ampleur inquiétante du trafic de déchets entre l’Union européenne et l’Asie du Sud-Est. Intitulé « Turning the Tide: A Look Into the European Union to Southeast Asia Waste Trafficking Wave« , ce document met en lumière une pratique illégale considérée comme une activité à haut profit et faible risque, menaçant non seulement le commerce légal des déchets mais aussi la transition mondiale vers une économie circulaire.

Figure 1, à gauche, importations mondiales de déchets, en valeur, 2017-2022 ; et figure 2, à droite, importations mondiales de déchets, par quantité, 2017-2022 (milliards de dollars US) (Source : données Comtrade de l’ONU, consultées en septembre 2023)
L’ampleur du problème est considérable. Selon la Commission européenne, les expéditions illégales de déchets représenteraient entre 15% et 30% du commerce total des déchets de l’UE, générant des revenus annuels de 9,5 milliards d’euros pour le marché illégal des déchets dans l’UE seule. Ce phénomène s’inscrit dans un contexte plus large de gestion des déchets à l’échelle mondiale, la Banque mondiale prévoyant une augmentation de 70% des déchets mondiaux d’ici 2050, pour atteindre 3,4 milliards de tonnes par an.

Figure 3 : principaux importateurs de déchets pour 10 types de déchets combinés, par quantité, 2017-2022 (millions de tonnes) (Source : UN Comtrade, consulté en janvier 2024)
Le rapport révèle que l’UE est le principal exportateur de déchets à l’échelle mondiale, représentant plus de 40% des échanges en termes de quantité et de valeur. Entre 2017 et 2021, les 10 pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est : Indonésie, Malaisie, Singapour, Thaïlande, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) ont importé plus de 100 millions de tonnes de déchets métalliques, papier et plastique, pour une valeur de près de 50 milliards de dollars. Quatre pays – le Vietnam, la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie – ont absorbé 96,6% de la quantité totale de déchets entrant dans la région ASEAN au cours de cette période. Les pays de l’ASEAN ont importé 17% des déchets plastiques et 20% de la quantité totale de déchets papier importés dans le monde. Les pays de l’UE combinés représentent plus de 20% des importations de déchets papier des pays de l’ASEAN, se classant au deuxième rang après les États-Unis. Les tactiques utilisées par les trafiquants pour contourner les réglementations sont reprises dans le rapport. Parmi les méthodes courantes figurent les fausses déclarations pour éviter les procédures de notification, l’absence de licences et les notifications incorrectes. Les déchets sont souvent faussement déclarés comme « verts » (non dangereux) dans les ports de l’UE.
Les données spécifiques à chaque pays révèlent des tendances alarmantes. En Indonésie, les principaux types de déchets illégalement expédiés incluaient les plastiques, les déchets médicaux, les papiers et cartons, et les déchets métalliques. La Malaisie a connu une augmentation de 165% des importations de déchets entre 2017 et 2021, se classant quatrième importateur mondial de déchets plastiques entre 2018 et 2022, avec un volume total de plus de 2,6 millions de tonnes. La Thaïlande a importé 18,77 millions de tonnes de déchets entre 2017 et 2021, d’une valeur de 7,13 milliards de dollars. Le Vietnam, quant à lui, a importé plus de 44 millions de tonnes de déchets métalliques, papier et plastique entre 2017 et 2021, pour une valeur de plus de 13 milliards de dollars, se classant premier dans la région ASEAN en termes d’importations globales de déchets. Face à ces défis, les pays de l’ASEAN ont pris des mesures pour renforcer leurs cadres juridiques. Tous les États membres de l’ASEAN ont ratifié les conventions de Bâle, Rotterdam et Stockholm, et ont promulgué des lois nationales pour mettre en œuvre leurs dispositions. Cependant, le rapport souligne que les sanctions pénales pour les infractions liées aux déchets ne sont souvent pas efficaces, proportionnées ou dissuasives dans la plupart des pays.
Le trafic de déchets freine la transition vers une économie circulaire mondiale : l’économie linéaire actuelle, fondée sur le schéma « prendre-fabriquer-consommer-jeter », génère des quantités massives de déchets, dont une grande partie est exportée illégalement vers des pays incapables de les gérer correctement. Ce commerce illicite empêche le retour des matériaux recyclés dans le système de production, compromettant ainsi les efforts pour réduire l’extraction de nouvelles matières premières et encourager une gestion responsable des déchets.

Figure 23 : aperçu des flux de déchets saisis en 2018 et 2020-2022 (en tonnes) (Source : données de l’OMD)
Remarque : Les saisies de 2018 concernaient des cas de scories minérales totalisant 283 671 tonnes. Ces scories ont été omises de cette figure pour faciliter la visualisation des autres flux de déchets.
L’UNODC demande une coopération régionale et internationale renforcée, à l’amélioration des systèmes de surveillance et d’alerte précoce, et à des investissements accrus dans la prévention et la gestion des déchets. Le rapport souligne que le trafic de déchets est un symptôme du modèle économique actuel et plaide pour une transition vers une économie circulaire. Alors que certains pays ont choisi d’interdire l’importation de certains types de déchets, d’autres mettent en place des mesures strictes pour n’autoriser que les importations de déchets pouvant alimenter leurs propres systèmes de production industrielle. Ces efforts visent à soutenir le commerce légal tout en facilitant la transition vers des économies circulaires et vertes. Le trafic de déchets entre l’Union européenne et l’Asie du Sud-Est reste un défi majeur pour la durabilité environnementale et la justice économique. Il est crucial de soutenir le commerce légal des déchets tout en combattant les trafics illégaux pour assurer une transition efficace vers une économie circulaire, tout en préservant l’environnement et la santé des populations concernées.
Voir le rapport ici
ou https://www.unodc.org/documents/bmb/environmental-crime/FINAL_for_printing_-_Turning_the_tide.pdf
Par Anaë Woodward
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