Caucase du Sud : entre Vory v Zavone, oligarques et corridors criminels
Global Initiative against Transnational Organized Crime | Août 2025
Le rapport « Den of Thieves: Mapping organized crime in the South Caucasus » de Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC) explore les dynamiques du crime organisé dans le Caucase du Sud (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan) et leurs ramifications transnationales, en soulignant le poids des réseaux criminels hérités de l’époque soviétique, la puissance persistante des ‘voleurs dans la loi’ (« Vory v zakone« ) et les liens étroits entre pouvoir politique, corruption et criminalité. La région, carrefour entre Europe, Russie, Moyen-Orient et Asie, combine routes légales et illégales, ce qui en fait un hub stratégique pour divers trafics.
Arménie : petite nation, grands réseaux
Après la Révolution de velours (2018) et l’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian, beaucoup espéraient un assainissement de la vie publique. Si certaines figures ont été mises en cause, la criminalité organisée et les oligarchies économiques conservent un poids considérable.
- Oligarchies et cartels économiques :
L’économie arménienne reste dominée par quelques clans, souvent liés à d’anciens vétérans du Haut-Karabakh. Le syndicat Yerkrapah a longtemps constitué un véritable « État dans l’État ». Samvel Aleksanyan, surnommé le « roi du sucre », contrôle des secteurs alimentaires entiers. Les liens entre affaires, politique et milieux criminels sont permanents, même si plusieurs barons ont officiellement quitté la scène politique. -
Secteur des jeux et paris en ligne :
Les casinos et plateformes de paris connaissent un essor fulgurant. Leur volume financier dépasse plusieurs fois le budget national. Le secteur attire le blanchiment d’argent, notamment de fonds venus d’Iran, de Turquie ou d’Azerbaïdjan, où le jeu est interdit. La législation arménienne est laxiste et les sociétés de jeux sont souvent détenues par des oligarques proches du pouvoir. -
Trafic de drogues :
L’Arménie n’est pas un marché de consommation massif, mais c’est un corridor croissant. Le poste frontalier de Meghri, avec l’Iran, est stratégique : héroïne afghane, méthamphétamines et même cocaïne sud-américaine transitent vers la Russie et l’Europe. L’Arménie est aussi un point de passage pour les précurseurs chimiques. -
Vory v Zakone et diaspora criminelle :
La loi de 2020 criminalisant l’appartenance à la subculture criminelle a poussé nombre de « voleurs dans la loi » à l’exil, mais cela a surtout renforcé leur rôle dans la diaspora. En Russie, Allemagne, Espagne ou France, les mafias arméniennes sont présentes dans l’extorsion, le racket, les cambriolages organisés et le blanchiment. Le groupe Armenian Power aux États-Unis est un prolongement de ces réseaux. -
Lien État-criminalité :
La famille Sargsyan symbolise ce lien. L’ancien président Serge Sargsyan et ses proches sont accusés de détournements massifs (projets d’infrastructures, équipements militaires). Certains scandales (autoroute Nord-Sud, marchés d’armement) ont mis en évidence la porosité entre institutions et crime organisé.
La Révolution des roses (2003) menée par Mikheïl Saakashvili avait bouleversé le paysage criminel. Les « voleurs dans la loi » avaient été marginalisés, leurs biens confisqués, leurs réseaux de prisons démantelés. Mais depuis une dizaine d’années, leur influence revient.
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Vory v Zakone :
Si beaucoup résident désormais en Russie, Espagne, Italie, Suisse, Belgique ou France, ils conservent un pouvoir par relais. La police géorgienne, accusée de corruption, ferme parfois les yeux. Dans les prisons, ces figures régulent la vie carcérale et sont parfois utilisées par les autorités elles-mêmes pour maintenir l’ordre. Ils ont même joué un rôle lors de campagnes électorales, mobilisant leurs soutiens en échange d’une relative tolérance. -
Cybercriminalité et call-centers :
La Géorgie est devenue un hub d’escroqueries financières (arnaques aux investissements, trading frauduleux) ciblant l’Europe. Ces call-centers, souvent implantés à Tbilissi, mobilisent d’anciens policiers et agents de sécurité. Leurs profits sont réinvestis localement et blanchis via l’immobilier. -
Trafic de drogues :
Le pays est traversé par l’axe héroïne Afghanistan–Europe. Mais il sert aussi de point de passage pour la cocaïne latino-américaine via la mer Noire. Les ports de Batoumi et Poti sont des points sensibles. Ponichala, banlieue azérie de Tbilissi, est devenue un hub de redistribution locale. -
Groupes politico-criminels :
Des figures comme Mindia Goradze, dit « Lavasogli », entretiennent des liens avec des responsables politiques et ministériels. Le parti « Rêve géorgien » est régulièrement accusé d’instrumentaliser des groupes criminels pour intimider les opposants.
Historiquement, le groupe Mkhedrioni illustre cette fusion entre milices patriotiques, racket et politique. Même affaibli, son héritage continue de hanter le paysage criminel. -
Économie parallèle :
Des flux massifs de contrebande (tabac, carburant, produits agricoles) traversent le pays. La frontière avec la Turquie et les ports sur la mer Noire servent à des trafics divers, dans un contexte de surveillance incomplète et de complicités locales.
C’est le cas le plus frappant de criminalité « institutionnalisée ». Ici, le crime organisé et l’appareil d’État se confondent.
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Clans et familles dirigeantes :
Le régime Aliyev et des familles alliées (Pashaev, Talibov, Eyyubov) tiennent l’essentiel des secteurs économiques : hydrocarbures, construction, agroalimentaire, banques. Les profits sont recyclés via des circuits internationaux. -
Corruption et blanchiment international :
L’« Azerbaijani Laundromat » (2012-2014) a révélé un système massif de blanchiment en Europe (près de 3 milliards de dollars), avec achats d’immeubles et de biens de luxe. Des propriétés ont été saisies à Londres dans ce cadre. -
Trafic de drogues :
L’Azerbaïdjan est un corridor essentiel pour l’héroïne et les méthamphétamines afghanes. La frontière avec l’Iran est centrale. Les transporteurs iraniens sont souvent interpellés, mais la corruption fragilise les contrôles. Malgré l’aide occidentale (scanners, chiens, coopérations), l’efficacité reste faible.
La consommation locale de méthamphétamine et d’héroïne est en hausse, avec des ventes via réseaux sociaux et paiement en cryptomonnaies. Les livraisons se font souvent par caches (« dead drops »). -
Économie criminelle interne :
Le pays sert aussi de point de transit pour les précurseurs chimiques, et les réseaux liés aux élites participent directement aux trafics, en utilisant leurs monopoles et leurs positions officielles.
Les réseaux caucasiens s’insèrent dans la criminalité mondiale.
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Arméniens : les réseaux de la diaspora sont très actifs, notamment aux États-Unis avec les gangs Armenian Power et Pure Armenian Blood, liés au gang carcéral « Mexican Mafia ». Ces groupes criminels arméniens sont impliqués dans les fraudes financières, l’extorsion et le blanchiment.
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Géorgiens : implantés en Europe occidentale et en Russie, spécialisés dans les cambriolages, les fraudes documentaires et le trafic de migrants. La Pologne est récemment devenue un terrain d’action.
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Azerbaïdjanais : présents dans des assassinats commandités jusque sur le sol américain, mais aussi dans le trafic de caviar de la Caspienne, la traite des êtres humains et le trafic de drogues.
Ces groupes coopèrent ponctuellement entre eux, mais se disputent certains marchés.
Guerre en Ukraine et recomposition des traficsL’invasion russe de 2022 a transformé le Caucase en hub pour contourner les sanctions.
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Arménie : recyclage de l’or russe vers la Turquie et les Émirats.
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Géorgie : exportations de véhicules vers la Russie, souvent via des circuits parallèles.
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Azerbaïdjan : rôle central dans le corridor Nord-Sud (Russie–Iran via Bakou et le port d’Alat).
En parallèle, les flux de cocaïne et d’héroïne ont été redirigés vers la région, les routes ukrainiennes étant devenues impraticables. Les oligarques caucasiens proches de Moscou bénéficient largement de cette reconfiguration.
Tendances futuresLe rapport prévoit une intensification du rôle du Caucase dans :
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Les trafics diversifiés (héroïne, cocaïne, méthamphétamines, précurseurs chimiques).
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Le cybercrime, particulièrement en Géorgie.
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L’instrumentalisation par la Russie et l’Iran, qui voient dans les réseaux criminels caucasiens des relais de leurs stratégies hybrides.
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La criminalisation des projets d’infrastructures (ports, corridors Est-Ouest et Nord-Sud), qui profiteront autant au commerce légal qu’aux trafics.
L’absence d’alternatives économiques solides, la corruption persistante et l’usage politique de la criminalité organisée par les régimes locaux laissent présager une montée en puissance durable de ces économies parallèles.
Voir le rapport ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2025/08/Alexander-Kupatadze-Den-of-thieves-Mapping-organized-crime-in-the-South-Caucasus-GI-TOC-August-2025-1.pdf

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