Étude sur le crime organisé ukrainien en temps de guerre
ONUDC | Juillet 2025
Le rapport de l’UNODC « Ukraine: Organized Crime Dynamics in the Context of War » (2025) analyse comment le crime organisé s’est adapté depuis l’invasion russe de février 2022. La guerre a bouleversé les équilibres criminels, modifié les routes de contrebande et favorisé l’émergence de nouvelles formes de délinquance, notamment dans le cyberespace et la production de drogues de synthèse. L’étude repose sur des données judiciaires, policières et des enquêtes de terrain entre 2021 et mi-2024.
Le premier constat est celui d’un paysage criminel fragmenté, sans acteur hégémonique. Les « vory v zakone », figures traditionnelles du milieu postsoviétique, sont affaiblis depuis la loi de 2020 criminalisant leur simple appartenance au milieu. Les condamnations pour participation à une organisation criminelle ont doublé entre 2019 et 2023, mais le nombre de nouvelles structures formées a reculé depuis 2022. Le champ criminel se répartit désormais entre plusieurs types d’acteurs : des groupes traditionnels résiduels, des entrepreneurs installés dans l’économie grise, des réseaux hérités de l’appareil soviétique, des clans oligarchiques et des cybercriminels mobiles. Le tout forme une mosaïque anarchique, mais agile.
Le marché des drogues a connu une mutation radicale. Le transit d’héroïne afghane par l’Ukraine s’est effondré, en raison de la guerre et de l’évolution du marché mondial. En revanche, la production et la distribution de drogues de synthèse (méthamphétamine, cathinones, MDMA) explosent. Les organisations locales investissent dans des laboratoires clandestins, souvent situés dans les régions urbaines et périurbaines à l’abri des combats. La distribution repose sur le dark web, les messageries chiffrées et des réseaux de coursiers.

Saisies avant la guerre (novembre 2019-février 2022)
Saisies avant la guerre (novembre 2019-février 2022)
Deux organisations se distinguent : Khimprom et Dvadtsiativski.
Khimprom est présenté par le SBU (services de sécurité ukrainiens) comme un véritable cartel de la synthèse. Fondé dans la région de Kharkiv, il compterait près de 1 000 membres actifs. Sa structure est hiérarchisée : un noyau dirigeant qui gère la production, une division logistique chargée de l’exportation et des courriers humains, et un réseau de distributeurs en ligne. Les revenus sont évalués à 2 millions de dollars par mois. Khimprom ne se limite pas aux drogues : le groupe a diversifié ses activités vers le cybercrime, les arnaques de centres d’appels et le blanchiment d’argent via des cryptomonnaies. Son mode opératoire combine professionnalisation et brutalité : usage de précurseurs chimiques importés clandestinement, recyclage de locaux abandonnés comme laboratoires, et recrutement massif de jeunes sans perspectives économiques.
Dvadtsiativski est un réseau plus diffus, implanté dans le centre et l’est du pays. Spécialisé dans la méthamphétamine et les cathinones, il fonctionne de manière plus horizontale que Khimprom, avec des cellules locales semi-autonomes reliées entre elles par des canaux numériques. Ses laboratoires sont mobiles, installés temporairement dans des appartements ou entrepôts puis déplacés pour échapper aux perquisitions. Dvadtsiativski est aussi impliqué dans la distribution vers la Pologne, la Slovaquie et la Roumanie, profitant des flux migratoires et de la porosité des frontières pendant la guerre.
Les usages de drogues de synthèse gagnent du terrain, y compris parmi les militaires, ce qui inquiète les autorités sanitaires. Le phénomène du « ubershit » (commande et livraison via messageries chiffrées) est pleinement adopté en Ukraine. La baisse des prix et la diversification de l’offre favorisent la consommation dans des milieux plus variés, alors qu’elle était auparavant cantonnée aux cercles festifs underground.< * Le trafic d’armes est un autre enjeu majeur. L’afflux massif d’armements sur le territoire a entraîné une hausse des saisies internes : grenades, RPG, armes automatiques. Le rapport insiste toutefois sur le fait que peu de preuves existent d’un trafic international massif : les risques sont davantage domestiques, liés à la dissémination des stocks et à leur circulation hors du contrôle militaire. Les zones les plus touchées sont Dnipro, Kryvyï Rih et Zaporizhzhia.
Le cybercrime et les centres d’appels frauduleux connaissent une expansion sans précédent. Ces plateformes ciblent des Européens, des expatriés et des déplacés ukrainiens, avec des fraudes financières à grande échelle. Des réseaux comme Khimprom et Dniprovski se sont spécialisés dans cette industrie criminelle, au point que le Parlement a ouvert une commission d’enquête sur le phénomène.
Le trafic de cigarettes reste important, même si perturbé par la ligne de front. Les contrebandiers ont déplacé leurs routes vers l’ouest. La migration illégale explose : les hommes tentant d’échapper à la mobilisation représentent un marché florissant pour les passeurs, avec un prix de passage passé de 4 000 à 20 000 dollars après la loi de mai 2024.
La traite des personnes reste une vulnérabilité grave, avec 14 millions de déplacés internes et externes. Les cas recensés concernent surtout le travail forcé et des recrutements frauduleux. Toutefois, les chiffres officiels montrent une baisse depuis 2022, probablement en raison d’une sous-détection plutôt que d’un recul réel.
En conclusion, le rapport montre une criminalité organisée ukrainienne transformée par la guerre : affaiblie dans ses structures traditionnelles mais renforcée dans des domaines plus modernes comme la synthèse chimique, le cybercrime et les trafics transfrontaliers. Les recommandations portent sur un suivi centralisé, le renforcement du contrôle des précurseurs, la sécurisation des stocks d’armes, l’harmonisation douanière avec l’UE et la prévention de l’enrôlement des vétérans dans le crime.
Voir l’étude ici
ou https://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/Ukraine/Ukraine_OC_Study.pdf
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