Étude sur le marché des stupéfiants en Guyane
| Juillet 2025
Le rapport de l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Tendances Addictives) consacré à la Guyane dresse un état des lieux complet des drogues dans ce département d’outre-mer, marqué par une situation à la fois locale et internationale. La Guyane est présentée comme un territoire charnière : elle est un point de consommation, mais surtout un espace de transit majeur entre les zones de production sud-américaines et le marché européen. Cette fonction de plaque tournante structure à la fois le trafic, les économies parallèles et les usages sur place.
La partie consacrée au trafic souligne d’abord la centralité de la cocaïne. La Guyane est insérée dans les flux qui relient la Colombie, le Venezuela, le Brésil et le Surinam à l’Europe. Le phénomène des « mules » aériennes est décrit comme massif et structurel. Chaque semaine, plusieurs dizaines de passeurs tentent de rejoindre Paris ou d’autres destinations européennes depuis l’aéroport Félix Éboué de Cayenne. Ces passeurs, souvent très jeunes ou issus de milieux défavorisés, ingèrent plusieurs centaines de grammes de cocaïne conditionnée en ovules. Le risque vital est constant en cas de rupture de l’emballage. Le rapport insiste sur la dimension sociale : ce trafic recrute parmi les plus précaires, femmes isolées, chômeurs, migrants sans ressources, attirés par une rétribution qui paraît considérable à l’échelle locale. Les arrestations à Orly ou à Roissy témoignent de l’ampleur de ce flux. L’État a renforcé les contrôles aéroportuaires, mais les volumes interceptés ne représentent qu’une fraction des cargaisons effectives.
Le fret maritime constitue l’autre grand axe du trafic. Les ports de Cayenne et de Dégrad-des-Cannes servent de points de sortie pour des conteneurs dissimulant de la cocaïne. Les modes opératoires sont variés : dissimulation dans les cargaisons de produits légaux, introduction clandestine au moment du chargement, corruption d’employés portuaires. Ces techniques sont comparables à celles observées dans les ports des Caraïbes, ce qui traduit une professionnalisation croissante des réseaux. Les conteneurs expédiés vers l’Europe, en particulier vers la France et les Pays-Bas, sont ainsi utilisés pour alimenter des circuits transnationaux. Le rapport relève que ces flux maritimes sont moins visibles que les mules aériennes, mais probablement plus déterminants en termes de volume.
À côté de ces vecteurs principaux, le rapport mentionne aussi des trafics plus diffus. Le fleuve Maroni, frontière naturelle avec le Surinam, est une voie d’acheminement active pour le cannabis et la cocaïne. Les petites embarcations permettent de transporter de la drogue entre les deux rives avec une grande facilité, profitant de la porosité de la frontière. Le même schéma se retrouve le long de l’Oyapock avec le Brésil. Ces routes fluviales sont essentielles pour l’approvisionnement local mais aussi pour l’organisation de flux plus larges.
Le trafic de cocaïne en Guyane s’inscrit donc dans une économie criminelle transnationale. Les réseaux ne sont pas limités à des acteurs locaux mais relèvent d’une structuration régionale. Les filières reposent sur des alliances entre trafiquants guyanais, surinamais, brésiliens et colombiens. Le Surinam joue un rôle de plaque tournante majeure : la cocaïne y transite avant de passer en Guyane ou de partir directement vers l’Europe. Des complicités locales existent, qu’il s’agisse de facilitateurs dans les aéroports, de transporteurs fluviaux ou de relais urbains. Les bénéfices générés sont considérables et irriguent des pans entiers de l’économie informelle, créant un climat où la corruption et la violence deviennent des outils de régulation.
Si la cocaïne domine, d’autres substances circulent. Le cannabis est présent, produit localement dans de petites cultures, mais surtout importé du Surinam et du Brésil. Les drogues de synthèse comme la MDMA, la 3MMC ou la kétamine apparaissent dans les milieux festifs, introduites via les mêmes circuits transnationaux qui servent au transport de cocaïne. Ces produits restent marginaux en termes de volume mais illustrent l’intégration de la Guyane dans des flux mondiaux diversifiés.
La consommation locale est directement influencée par cette situation de hub. Le rapport distingue deux univers. Le premier est celui des usagers précarisés, concentrés autour des scènes de crack. Le « blaka jango », crack local, domine à Cayenne et Saint-Laurent du Maroni. La rue devient le lieu central de consommation et d’exposition, avec une extrême vulnérabilité sanitaire et sociale. Les trajectoires de ces usagers sont marquées par la pauvreté, les ruptures sociales et les troubles psychiques graves. Le second univers est celui des usagers insérés, appartenant à des classes moyennes et supérieures, où la cocaïne en poudre, la MDMA et d’autres drogues circulent dans des contextes festifs. Le rapport insiste sur le contraste entre ces deux mondes, reflet des fractures sociales du territoire.
Face à cela, les dispositifs publics apparaissent insuffisants. Les associations et structures médicales locales tentent de mettre en place des réponses de réduction des risques, mais les moyens restent faibles. La diversité culturelle et linguistique de la population complique la prise en charge. L’État a renforcé la répression, notamment avec des dispositifs spécifiques à l’aéroport de Cayenne, mais les résultats sont limités face à l’ampleur du trafic. L’OFDT plaide pour une articulation plus étroite entre sécurité publique, santé et accompagnement social, afin de traiter à la fois l’urgence sanitaire et la dimension transnationale du narcotrafic.
En conclusion, le rapport souligne que la Guyane est à la fois victime et acteur du narcotrafic global. Victime, car ses populations les plus fragiles sont massivement touchées par la diffusion du crack et par le recrutement dans les filières de mules. Acteur, car son territoire sert de hub stratégique pour la cocaïne à destination de l’Europe. Cette double dimension, combinée à des fragilités sociales profondes et à une forte marginalisation, explique l’urgence d’un renforcement des réponses publiques adaptées.
Voir le rapport ici
ou https://www.ofdt.fr/sites/ofdt/files/2025-07/rapport_oudom_guyane_2025.pdf
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