Les opérations d'escroquerie en ligne depuis le sud-est asiatique

Global Initiative against Transnational Organized Crime | Août 2025

Le rapport « The Business of Exploitation: The economics of cyber-scam operations in Southeast Asia » examine la mécanique économique qui soutient le boom des escroqueries numériques organisées depuis l’Asie du Sud-Est. Ces activités reposent sur un modèle criminel complexe qui associe fraudes en ligne, traite d’êtres humains, exploitation forcée, blanchiment d’argent, corruption et protection politique. Le document met en évidence une dynamique de « crimes composés », où les arnaques numériques ne peuvent être comprises isolément mais comme le cœur d’un écosystème criminel diversifié, adossé à des complexes physiques où travaillent des centaines de milliers de personnes, souvent sous contrainte. Les revenus générés sont évalués à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, une somme colossale qui irrigue aussi bien les économies locales que des réseaux transnationaux.

L’essor de ce modèle s’explique par la conjugaison de plusieurs facteurs. D’abord, l’ampleur des fraudes en ligne a connu une croissance explosive à la faveur de la pandémie et de la généralisation des outils numériques. Ensuite, des zones de non-droit ou à régulation faible dans des pays comme le Cambodge, le Laos ou le Myanmar ont offert des bases idéales pour installer ces complexes sécurisés, protégés par des réseaux de corruption et parfois des forces locales armées. Enfin, les innovations financières, notamment les cryptomonnaies et les circuits de finance décentralisée, ont donné aux criminels de nouveaux outils pour déplacer, dissimuler et recycler leurs profits.

Les escroqueries alimentant ces structures prennent plusieurs formes. La plus répandue est l’arnaque « à la romance » et à l’investissement, connue sous le nom de pig-butchering, où les victimes, ciblées via les réseaux sociaux ou des plateformes de rencontres, sont poussées à investir progressivement des sommes toujours plus élevées sur de fausses plateformes financières. D’autres schémas incluent la sextorsion, les pyramides d’investissement en cryptomonnaies, les fausses opportunités de minage, les sites de paris et de jeux truqués, les offres d’emplois fictives ou les usurpations d’identité d’institutions. Le rapport décrit le rôle des « drainers », des contrats intelligents frauduleux qui, une fois connectés aux portefeuilles électroniques des victimes, siphonnent automatiquement leurs fonds. Les paiements transitent soit par des comptes bancaires appartenant à des mules ou des sociétés écrans, soit par des portefeuilles de cryptomonnaies gérés à distance par les opérateurs.

L’économie parallèle qui alimente ces arnaques repose sur la traite d’êtres humains, avec des milliers de personnes attirées par des offres d’emploi fictives dans le numérique, la vente ou le service client. Beaucoup se voient réclamer des frais de recrutement, comme à Myawaddy, ville birmane frontalière de la Thaïlande, où des sommes d’environ 10.000 bahts thaïlandais (environ 260 euros) sont exigées. Une fois arrivés, les candidats sont enfermés dans des compounds fortifiés, leurs passeports confisqués, et subissent des menaces physiques, psychologiques ou juridiques. Les conditions de travail incluent des quotas stricts, des amendes en cas de performance insuffisante et parfois des sévices corporels. Les salaires, rarement supérieurs à 300 à 700 dollars par mois, ne sont versés que partiellement, souvent complétés par des promesses de commissions. Certains paiements se font en stablecoins (cryptomonnaies considérées comme « stables » car adossées à un actif de référence, souvent des monnaies comme le dollars) pour contourner les régulations bancaires.

Les circuits financiers sont d’une grande sophistication. Ils mobilisent simultanément les banques traditionnelles, les sociétés de fintech, les plateformes d’échange de cryptomonnaies sous licence, les services P2P, ainsi que les espèces. L’usage des stablecoins comme l’USDT (Tether) est massif, tout comme le recours aux outils de la finance décentralisée tels que les mixers (machines à laver l’argent crypto), les bridges (passages secrets entre blockchains) et les exchanges décentralisés (marchés noirs automatisés, sans contrôle ni identité), qui permettent d’anonymiser les flux. Des prestataires spécialisés proposent leurs services aux opérateurs sous forme de « crime-as-a-service » : création de sociétés écrans, fourniture de documents falsifiés, transferts offshore, recyclage des fonds en biens de consommation ou en actifs immobiliers. Ces circuits exploitent les failles des procédures de connaissance client dans les banques, des seuils déclaratifs trop élevés et un manque de coordination internationale.

Le Cambodge a été un des premiers pays à accueillir ces complexes, avec des zones entières contrôlées par des élites locales alliées aux opérateurs criminels. Au Laos, des enclaves proches de la frontière thaïlandaise, souvent dans la zone économique spéciale du Triangle d’or, offrent un sanctuaire aux escrocs grâce à une corruption enracinée. Le Myanmar, notamment les régions frontalières comme Myawaddy ou les zones sous contrôle de groupes armés, est devenu un centre majeur de recrutement et de détention des travailleurs forcés. Aux Philippines, des complexes ont été identifiés dans certaines provinces, avec un recours plus marqué aux infrastructures financières locales. Dans chaque pays, les autorités locales ferment souvent les yeux en raison des complicités politiques ou des bénéfices économiques indirects.

Cette criminalité a des répercussions bien au-delà de l’Asie. Les victimes sont recrutées et ciblées en Europe, en Amérique du Nord, au Japon, en Corée du Sud et en Australie, tandis que les flux financiers circulent à travers plusieurs juridictions avant d’être rapatriés en Asie du Sud-Est ou recyclés dans des biens et des réseaux locaux. Le rapport insiste sur le rôle central des banques internationales, qui apparaissent à la fois comme points d’entrée et de sortie de ces flux, mais aussi sur la responsabilité des grandes plateformes de cryptomonnaies.

Voir le rapport ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2025/08/Kristina-Amerhauser-Audrey-Thill-The-business-of-exploitation-The-economics-of-cyber-scam-operations-in-Southeast-Asia-GI-TOC-July-2025-2MR-11-Aug-CJ.pdf

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