Pression américaine sur les circuits financiers chinois
Département du Trésor américain | Août 2025
Le FinCEN (Financial Crimes Enforcement Network, l’organisme de lutte anti-blanchiment du Département du Trésor américain) a publié une alerte technique ciblant les réseaux de blanchiment d’argent opérés par des groupes criminels d’origine chinoise (Chinese Money Laundering Networks – CMLN), qui sont devenus un maillon essentiel du financement des cartels latino-américains et d’autres organisations criminelles. Ces réseaux, discrets mais extrêmement efficaces, se sont substitués aux anciens circuits traditionnels de blanchiment, en particulier ceux reposant sur le transport physique de liquidités vers le Mexique ou l’utilisation des « casas de cambio » (bureaux de change). Leur essor s’explique par la demande croissante d’entreprises et de particuliers chinois désireux d’échapper aux stricts contrôles de capitaux imposés par Pékin, combinée au besoin des cartels de réintroduire dans l’économie légale les colossales sommes issues du trafic de cocaïne, méthamphétamine et fentanyl.
Les CMLN mettent en œuvre une mécanique dite de « transactions miroir ». Concrètement, un cartel dépose des dollars en liquide aux États-Unis, issus de la drogue. Ces fonds sont récupérés par un opérateur CMLN, qui les revend à des clients chinois fortunés cherchant à convertir leurs yuans en dollars, en dehors des canaux officiels. Ces clients paient alors l’équivalent en Chine, via des circuits clandestins, à des correspondants du réseau. De leur côté, les cartels obtiennent la contrepartie en pesos au Mexique, grâce aux relais bancaires et commerciaux mis en place par les CMLN. Cette technique, qui repose sur une architecture de correspondants, permet d’éviter tout transfert bancaire direct entre Chine, États-Unis et Mexique, réduisant considérablement le risque de détection.
À cette base s’ajoutent plusieurs typologies spécifiques de blanchiment. L’une des plus répandues consiste à utiliser le commerce international, selon le modèle dit du TBML (Trade-Based Money Laundering). L’argent sale est injecté dans l’achat de produits électroniques, de voitures, de pièces détachées, d’équipements médicaux ou encore de produits de luxe, qui sont ensuite exportés vers la Chine, le Mexique ou d’autres marchés. Les marchandises circulent légalement, mais constituent en réalité un support de transfert de valeur illicite. Les services américains soulignent la place croissante de réseaux « daigou », ces acheteurs de produits de luxe qui opèrent depuis les États-Unis pour revendre sur le marché chinois, profitant du différentiel de prix et de fiscalité. Ce mécanisme a pour effet d’entrelacer étroitement blanchiment, commerce parallèle et économie grise chinoise.
Les CMLN s’appuient également sur des intermédiaires insoupçonnés, notamment des étudiants chinois aux États-Unis. Ceux-ci sont parfois recrutés pour déposer de l’argent en petites coupures sur leurs comptes, effectuer des virements ou acheter des biens de consommation pour le compte des réseaux. De tels profils servent à morceler les flux, à rendre plus complexe la détection et à maintenir l’opacité du dispositif.
Le secteur immobilier constitue un autre pilier. De nombreux CMLN ont été repérés dans des acquisitions immobilières, souvent via des sociétés écrans et des prête-noms, permettant de recycler plusieurs milliards de dollars dans des investissements qui apparaissent légaux. Les grandes villes américaines, avec leurs marchés dynamiques, sont particulièrement ciblées.
Au-delà du narcotrafic, les autorités américaines soulignent que ces réseaux apparaissent dans des affaires liées à la fraude dans les services de santé et les prestations sociales, notamment dans l’État de New York. Des centres de soins et des structures de facturation médicale ont été mis en cause pour avoir servi de vecteurs de blanchiment et de fraude, avec des flux suspects de plusieurs centaines de millions de dollars.
Les CMLN sont également présents dans des dossiers de traite des êtres humains et de contrebande migratoire. Les enquêtes démontrent qu’ils utilisent les mêmes circuits financiers pour transférer l’argent des réseaux de passeurs que pour celui des cartels. Cela confirme leur rôle transversal dans le soutien à diverses activités criminelles, et pas seulement le narcotrafic.
L’alerte FinCEN détaille aussi les indices de détection auxquels les institutions financières doivent prêter attention. Ces « red flags » incluent par exemple des dépôts d’espèces fragmentés dans de multiples comptes liés à des étudiants ou de petites entreprises chinoises ; des transferts vers ou depuis des sociétés de commerce international sans logique économique claire ; des achats disproportionnés de biens de luxe avec des fonds en liquide ; des schémas de transactions immobilières opaques ;…
Enfin, le FinCEN insiste sur les enjeux stratégiques de ces réseaux. Leur efficacité met en péril les efforts américains et internationaux de lutte contre le narcotrafic et le blanchiment, car ils fournissent aux cartels une solution souple, rapide et peu risquée. Les CMLN ne se contentent pas de blanchir des fonds : ils participent aussi à la mise en place de logistiques financières parallèles, qui alimentent un écosystème criminel global. Pour les autorités, le défi est de renforcer la coopération internationale, de surveiller de plus près les secteurs vulnérables (commerce, luxe, immobilier, santé), et de mieux comprendre l’imbrication entre criminalité organisée latino-américaine et réseaux financiers chinois.
Voir les analyses du FinCEN ici et ici
ou https://www.fincen.gov/sites/default/files/shared/4000-10-INV-144549-S3F6L-FTA-CMLN-508.pdf
et https://www.fincen.gov/sites/default/files/advisory/2025-08-28/FinCEN-Advisory-CMLN-508.pdf
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