Afrique de l’Ouest : anatomie des plaques tournantes illicites et de l’instabilité en 2025

Global Initiative against Transnational Organized Crime | Octobre 2025

Une étude conduite en 2024-2025 par la GI-TOC dresse une cartographie systématique des plaques tournantes illicites d’Afrique de l’Ouest et, dans certains cas, d’Afrique centrale, en révélant une expansion notable de l’économie criminelle régionale et de ses interconnexions avec l’instabilité politique, les conflits locaux et la fragmentation étatique. Les auteurs décrivent un environnement où les frontières entre criminalité organisée, violences armées et économie de survie sont de plus en plus floues, aboutissant à une forme de continuité territoriale de l’illégalité. Ce tissu criminel repose sur une dynamique transnationale, ce qui signifie que chaque plaque tournante locale est en réalité un maillon d’une chaîne plus large reliant plusieurs pays, acteurs économiques, réseaux armés et marchés internationaux.

Le travail repose sur plus de 700 entretiens dans 18 pays, sur des observations locales en zones frontalières et sur un appareillage méthodologique mêlant renseignement communautaire, données quantitatives, indicateurs sociaux, cartographie satellitaire et analyses comparées des flux. Utilisant une classification IEIM (Indice Économies Illicites – Instabilité et Menaces, basé sur 33 critères), les auteurs identifient 350 plaques tournantes actives en 2025, contre 280 en 2022, preuve d’une expansion à la fois géographique et fonctionnelle des économies illicites. Cette croissance est nourrie par l’affaiblissement des États du Sahel, le redéploiement des groupes armés et les opportunités créées par la désorganisation économique locale.

La région combine plusieurs sources de vulnérabilité : frontières poreuses, absence d’autorité administrative dans de nombreuses zones rurales, généralisation des économies informelles, pressions démographiques, multiplication d’acteurs armés concurrents et effondrement de certains secteurs formels. Les organisations criminelles, les milices, les extrémistes violents et les groupes de bandits armés se superposent, chacun exploitant une partie des marchés illicites tout en interférant avec les autres. Dans près de la moitié des plaques tournantes analysées, ces acteurs armés tirent directement profit des trafics : taxation, protection rackettée, contrôle des routes, gestion des flux, prises d’otages monétisées, exploitation de sites miniers ou appropriation de zones rurales délaissées par l’État.

L’étude distingue plusieurs degrés d’intensité entre les plaques tournantes. Une partie d’entre elles (environ 60%) est liée à l’économie criminelle sans pour autant générer directement de l’instabilité. D’autres, environ 20%, constituent des zones où la présence de trafics est intimement liée à des violences armées aiguës. Les plaques les plus dangereuses sont celles où les marchés illicites financent les groupes extrémistes violents ou des factions armées locales impliquées dans des conflits territoriaux. Ces zones fonctionnent comme des hubs qui combinent plusieurs marchés simultanés : armes, vol de bétail, enlèvements, orpaillage, contrebande logistique et taxation clandestine.

Le rapport insiste sur cinq marchés structurants, identifiés comme les principaux moteurs contemporains d’instabilité :
– Les enlèvements sont devenus une industrie criminelle à part entière dans plusieurs régions : ils financent les groupes armés, alimentent la terreur et contribuent à l’effondrement des circulations locales.

Enlèvements au Nigeria

– Le vol de bétail constitue un autre pilier essentiel, présent dans plus de 80 plaques tournantes, principalement dans les zones sahéliennes où le bétail représente la première forme de richesse. Ce marché fonctionne comme une économie circulaire alimentant banditisme, mobilité armée et cycles de représailles communautaires.

– Le commerce illicite d’armes est omniprésent, avec des circuits d’approvisionnement qui relient Libye, Nigeria, Niger, Tchad et Burkina Faso. Les armes légères sont disponibles à bas prix et circulent via des réseaux qui tirent profit des trafics de carburant, de cigarettes, de nourriture ou d’or.

– Les marchés aurifères illégaux jouent quant à eux un rôle central : ils attirent des milliers de travailleurs, sont contrôlés par des groupes armés locaux ou transnationaux, et génèrent des revenus importants permettant d’acheter de l’équipement, de financer des milices ou d’acheter des loyautés.

– Les systèmes d’extorsion et de « protection » mafieuse constituent un mode de gouvernance parallèle dans certaines zones où les groupes armés remplacent les autorités administratives absentes.

L’étude insiste sur les différences territoriales. Le Nigeria, avec 75 plaques tournantes identifiées, demeure l’épicentre criminel de la région. Les plaques du sud sont liées à des trafics anciens (pétrole, ports, drogue), tandis que celles du nord-ouest et du nord-est sont désormais les plus instables, en raison de l’imbrication entre bandits armés, factions extrémistes et réseaux transfrontaliers. Les nouvelles plaques tournantes apparues entre 2022 et 2025 sont presque toutes situées dans les zones de conflit du nord, signe d’un basculement de l’économie illicite vers les régions où l’État est absent.

La zone trifrontalière Burkina Faso – Ghana – Côte d’Ivoire émerge comme une région critique. Elle constitue un espace où s’entrecroisent trafics, présence armée, orpaillage artisanal et déplacements de populations. Les groupes armés affiliés au JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans », affilié à Al-Qaïda) y ont consolidé leur implantation en exploitant le commerce de l’or, la taxation des routes et la « protection » des villageois. Les États voisins tentent d’endiguer la progression mais avec des résultats inégaux. Des opérations de sécurisation ponctuelles existent, mais les groupes armés se déplacent rapidement, profitant des continuités géographiques et des failles administratives.

Le commerce illicite de l’or représente le marché le plus transversal et structure plus de la moitié des plaques les plus instables. Dans les régions où l’État n’a aucun contrôle, les groupes armés dictent les règles : droits d’accès aux mines, taxation à la sortie du minerai, protection armée contre des bandes concurrentes ou contre les forces de sécurité. Le phénomène dépasse les frontières : l’or extrait illégalement transite par le Togo, le Bénin ou la Côte d’Ivoire, puis est exporté via des circuits internationaux où il se fond dans les chaînes logistiques formelles.

Les parcs naturels et les zones protégées jouent un rôle inattendu mais déterminant. Leur isolement et l’absence d’autorités locales en font des refuges stratégiques pour les groupes armés et les trafiquants. Dans ces zones, orpaillage clandestin, braconnage, trafic d’armes et déplacements de combattants se superposent. Ces espaces deviennent des corridors permettant de relier plusieurs marchés illicites de différents pays.

L’étude décrit également la manière dont les communautés locales utilisent l’économie informelle pour survivre, ce qui rend parfois difficile de distinguer les trafics criminels des activités économiques de base. Les frontières entre licite et illicite se brouillent, notamment dans le commerce de produits agricoles ou dans l’orpaillage artisanal où la ligne est fine entre subsistance et exploitation organisée. Dans de nombreuses plaques tournantes, les habitants collaborent avec plusieurs acteurs simultanément : trafiquants, autorités locales, groupes armés, commerçants transfrontaliers. Ils naviguent dans cet écosystème mouvant pour minimiser les risques et maximiser les revenus.

Sur le plan méthodologique, les auteurs utilisent vingt indicateurs répartis en plusieurs familles : circulation des armes, infrastructures favorisant les flux (ports, routes, marchés, pistes), vulnérabilités socio-économiques, flux financiers, mouvements de population, présence d’acteurs armés, capacité de contrôle territorial et ancrage communautaire des trafics. Cette approche permet de distinguer les plaques tournantes purement logistiques, les plaques tournantes où se déroulent des activités de transformation ou d’entreposage, et les plaques tournantes qui servent de marchés de redistribution. Certaines zones sont des hubs régionaux, d’autres des corridors, d’autres enfin des micro-écosystèmes criminels où plusieurs familles criminelles, acteurs traditionnels et groupes armés cohabitent et négocient l’accès aux profits.

Le rapport conclut que la région est entrée dans une phase de consolidation des économies illicites. Les trafics ne sont plus des activités opportunistes : ils deviennent des structures économiques durables. Les groupes armés s’en servent pour financer leurs opérations, mais aussi pour légitimer leur présence auprès des populations, en offrant des services que l’État n’assure plus : sécurité, justice, médiation, accès aux marchés. Cette normalisation des réseaux criminels représente un risque majeur de transformation durable des équilibres politiques locaux.

Les auteurs recommandent de concentrer les efforts de stabilisation sur les cinq marchés les plus déstabilisateurs, d’améliorer le contrôle des frontières, de suivre les flux financiers, de renforcer la coopération transnationale et de construire des réponses qui intègrent réellement les communautés locales. Ils insistent sur la nécessité de surveiller étroitement les ports, les aéroports et les zones aurifères, qui constituent les artères vitales de l’économie illicite régionale. Enfin, ils recommandent de documenter de manière systématique les plaques tournantes émergentes, notamment à Madagascar, au Togo et dans certaines zones du Niger et du Bénin, qui deviendront probablement les nouveaux centres de gravité du crime organisé dans les années à venir.

Voir les cartes inter-actives ici
ou https://wea.globalinitiative.net/illicit-hub-mapping/map

Voir l’étude ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2025/10/Lyes-Tagziria-et-Lucia-Bird-E%CC%81conomies-illicites-et-instabilite%CC%81-Cartographie-des-plaques-tournantes-illicites-en-Afrique-de-lOuest-GI-TOC-octobre-2025.v3.pdf

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