Réseaux criminels suédois : la dérive des mineurs placés mobilisés comme exécutants

Acta Publica - Suède | Novembre 2025

Acta Publica (organisation suédoise spécialisée dans l’analyse de données publiques liées à la criminalité, à la justice et à la société) a publié une étude qui analyse la montée en puissance d’un phénomène inédit dans la criminalité suédoise : l’implication systématique d’adolescents placés par les services sociaux dans des établissements spécialisés, qu’il s’agisse de foyers privés ou publics de type HVB (foyers ouverts avec très peu de moyens de contrainte) ou des institutions fermées de l’agence nationale SIS, dans l’exécution de violences graves au service des réseaux criminels. L’étude s’étend de 2023 au premier semestre 2025, période correspondant à la phase la plus violente de la vague de règlements de comptes entre réseaux concurrents, marquée par des homicides, des fusillades, des attentats par explosifs et des attaques contre des proches ou des personnes sans lien avec les cibles initiales. Acta Publica identifie 76 mineurs âgés de 13 à 19 ans impliqués dans des actes commis pendant leur placement ou profitant d’une évasion depuis leur lieu de placement. La très grande majorité est composée de garçons, principalement âgés de 16 ans au moment des faits, répartis dans une cinquantaine de communes d’origine et hébergés dans un nombre similaire de foyers ou institutions.

L’étude établit que plus de la moitié des actes recensés sont des fusillades, suivies d’une dizaine de cas d’attentats à l’explosif et de plusieurs incendies criminels. Dans près d’une quarantaine d’affaires, les violences ont été effectivement réalisées ; dans l’autre moitié, les mineurs ont été arrêtés lors de la préparation, parfois quelques minutes avant de passer à l’acte, parfois après la découverte de discussions, de photos ou de vidéos contenues dans les téléphones saisis par la police. Les jeunes impliqués proviennent de l’ensemble du sud et du centre de la Suède, et non uniquement des grandes agglomérations. Ils ont été placés pour des raisons diverses, souvent décidées après des années d’interventions sociales, parfois suite à des diagnostics psychiatriques, à des troubles du comportement ou à des situations familiales graves ; près de la moitié présente des antécédents de troubles neuro-développementaux ou cognitifs. Une part importante avait déjà fugué avant les faits, parfois à plusieurs reprises, révélant une incapacité manifeste des structures d’accueil à maintenir la sécurité ou à exercer une surveillance efficace.

Le rapport démontre que les mineurs sont intégrés dans le système criminel selon les catégories définies par la police et regroupées sous l’expression brott som en service (« crime as a service » ou « ubérisation »), c’est-à-dire des crimes proposés comme une prestation rémunérée à des candidats souvent très jeunes. L’organisation est structurée autour de commanditaires généralement situés à l’étranger, de recruteurs diffusant des annonces via les applications cryptées, de facilitateurs chargés de fournir armes, vêtements, logements clandestins et moyens de transport, et enfin des exécutants qui ouvrent le feu, manipulent les explosifs ou incendient les biens des cibles. Parmi les 76 adolescents étudiés, 57 ont été exécutants ou candidats-exécutants. Treize ont agi comme recruteurs depuis leur foyer, parfois assis dans leur chambre avec leur téléphone, tandis que sept ont servi de facilitateurs. Dans plusieurs cas, des mineurs placés dans des foyers de provinces éloignées contactent depuis leur téléphone des jeunes en fugue pour proposer des missions de tir ou de pose d’explosifs pour des sommes pouvant atteindre plusieurs  milliers d’euros.

Les déplacements des jeunes montrent une géographie fluide où les frontières administratives entre communes ou comtés ne jouent aucun rôle. Plus de 80% des adolescents ayant fugué avaient été envoyés commettre des actes dans d’autres régions que celle où se trouvait leur foyer de placement. Certains quittent leur établissement à pied, sont pris en charge par des taxis réservés à l’avance, rejoignent une planque, récupèrent une arme et sont dirigés en direct par messages vocaux ou écrits envoyés via Signal ou Telegram. D’autres sont interceptés à quelques mètres de la scène, comme ces deux mineurs de 13 et 14 ans retrouvés dans la neige à Norrköping avec deux pistolets chargés abandonnés à proximité, ou encore ces deux adolescents de 15 ans arrêtés en janvier 2025 juste après avoir posé une bombe artisanale dans un quartier résidentiel de Stockholm. Plusieurs sont arrêtés dans les minutes ou heures qui suivent, et certains, paniqués, appellent eux-mêmes le numéro d’urgence pour être récupérés.

Une série d’affaires emblématiques illustre le degré extrême de violence. Douze homicides sont liés directement ou indirectement aux mineurs étudiés. Certains relèvent du schéma dit de la « mauvaise cible », où une personne sans lien avec les réseaux, ou un simple homonyme, est assassinée par erreur. Parmi ces cas figure un meurtre commis à Landskrona par un fugitif de SIS en mai 2023, un homicide à Västerås ordonné par un autre mineur du même foyer, un tir meurtrier dans un appartement de Bromma perpétré par un adolescent de 14 ans en fuite, ou encore un triple meurtre en région de Stockholm en octobre 2023, où un adolescent de 16 ans et un autre de 15 ans, tous deux en fugue, ont tué trois personnes, dont des proches de figures impliquées dans des réseaux rivaux. D’autres épisodes ont visé des cibles liées à des réseaux comme Foxtrot ou Jordbro mais ont causé des dommages collatéraux graves, notamment des enfants blessés, des personnes devenues handicapées ou des dégâts matériels majeurs.

Le rapport met aussi en lumière plusieurs cas où des mineurs placés en foyer agissent comme recruteurs, diffusant des annonces en langage codé pour des tirs de porte ou des incendies. L’un d’eux, âgé de 17 ans, a ainsi essayé de convaincre plusieurs enfants de 13 et 14 ans de réaliser un meurtre pour une prime de 20.000 couronnes (environ 1.800 euros), leur expliquant qu’il s’agissait d’un travail simple. Un autre envoyait depuis un foyer d’Uppsala des propositions de tirs contre des habitations en échange de sommes équivalentes, tout en se vantant de disposer d’une équipe prête à agir. Des cas montrent également que certains recruteurs avaient acquis leur savoir-faire criminel dans les foyers eux-mêmes, en rencontrant d’autres jeunes impliqués dans la criminalité ou en découvrant les applications cryptées grâce à des téléphones fournis par le personnel.

L’étude détaille ensuite les profils, les trajectoires et les suivis sociaux des jeunes impliqués. Beaucoup ont été placés depuis l’enfance, parfois après avoir subi des traumatismes, certains ont été ballottés de foyer en foyer, et la plupart présentent une instabilité profonde. Le rapport souligne l’impossibilité juridique pour les foyers HVB d’empêcher physiquement une fugue, faute de capacité légale de verrouillage, de fouille ou de confiscation permanente des téléphones. Les établissements SIS, pourtant fermés, apparaissent eux aussi vulnérables, puisque plusieurs jeunes ont commandité des crimes depuis l’intérieur ou se sont procuré des téléphones clandestins malgré les contrôles.

Sur le plan judiciaire, 62 mineurs ont été condamnés, 11 ont vu leur culpabilité établie par une procédure spécifique pour mineurs de moins de 15 ans, et la majorité a écopé de peines de détention pour jeunes. Deux d’entre eux ont été condamnés à la prison à perpétuité, une sévérité exceptionnelle en Suède mais justifiée par la gravité des faits et leur âge au moment du meurtre. D’autres ont été condamnés pour des infractions multiples associées : possession d’armes, usage d’explosifs, incendie volontaire, implication d’un mineur dans des activités criminelles, tentative d’homicide ou complicité.

L’analyse finale souligne que ce phénomène témoigne d’une mutation structurelle de la criminalité en Suède, où les réseaux sous-traitent les violences à une jeunesse très vulnérable, marquée par la précarité affective, l’instabilité psychologique et l’isolement institutionnel. Les foyers HVB se retrouvent dans une position paradoxale : censés protéger, ils deviennent involontairement des terrains de recrutement, et parfois des bases de commandement utilisées par les adolescents via leurs appareils numériques. Les critiques récurrentes des auditeurs du secteur social, les révélations sur l’infiltration criminelle dans certains foyers et les limites légales de contrôle renforcent la vulnérabilité du système. Les réformes proposées par le gouvernement en 2025, la nouvelle législation sociale entrée en vigueur en juillet 2025 et les propositions de contrôles accrus visent à renforcer la surveillance, la qualification du personnel et la spécialisation des structures, notamment pour éviter le mélange entre jeunes lourdement impliqués dans la criminalité et mineurs fragiles sans antécédents.

En définitive, l’étude d’Acta Publica montre une criminalité juvénile instrumentalisée, extrêmement mobile, structurée par des réseaux d’adultes opérant souvent depuis l’étranger, et exploitant les failles institutionnelles d’un modèle de placement qui peine à protéger les mineurs qu’il accueille et à prévenir leur basculement dans des violences d’une intensité rarement observée en Europe occidentale.

NDLR : HVB signifie « Hem för vård eller boende », littéralement foyer pour soins ou hébergement. Ce sont des structures ouvertes, publiques ou privées, où l’on place des mineurs pour protection, soutien éducatif, problèmes familiaux, troubles du comportement ou prévention de la délinquance. Ces foyers n’ont pas le droit de verrouiller les portes, de retenir physiquement les jeunes ou de fouiller systématiquement leurs effets et leurs téléphones. Les adolescents peuvent donc fuguer relativement facilement, ce qui est au cœur du problème décrit dans le rapport.

SIS désigne l’agence nationale « Statens institutionsstyrelse », qui gère les établissements fermés de l’État. Ce sont les institutions les plus sécurisées du système suédois, utilisées pour les jeunes considérés à haut risque : violences graves, implication dans des réseaux criminels, troubles psychiatriques sévères ou impossibilité d’être encadrés ailleurs. Ces structures peuvent restreindre les libertés, contrôler les communications, verrouiller les bâtiments et empêcher les fugues, même si des téléphones clandestins parviennent parfois à circuler à l’intérieur.

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