Afrique du Sud : mutations des dynamiques de gangs au Cap

Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC) | 08.09.25

 

Le rapport Western Cape Gang Monitor » assemble les analyses diffusées par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime en 2025 et .suit l’évolution des gangs dans la province du Cap-Occidental.

Fragmentation des organisations criminelles : en 2025, le paysage des gangs dans la province du Cap-Occidental est marqué par une fragmentation accélérée. Les organisations historiques sont traversées par des scissions internes et par l’émergence rapide de groupes dissidents. Les Fancy Boys illustrent cette dynamique : depuis 2020, ils mènent une stratégie d’expansion agressive, exploitant les fragilités d’autres gangs pour recruter des membres dissidents en leur promettant un accès facilité aux armes, aux stupéfiants et aux ressources financières. Leur implantation est particulièrement affirmée dans le quartier Mitchells Plain, au Cap. À l’inverse, les Americans, bien qu’ils demeurent le gang le plus nombreux et présents dans la quasi-totalité des zones, connaissent une phase d’instabilité interne. L’assassinat de plusieurs dirigeants a favorisé l’apparition de factions dissidentes telles que les Dollar Kids, la Junior Mafia et les Inglourious Basterds.

Deux modèles de leadership structurent différemment la capacité des gangs à résister à la pression policière. Les Americans fonctionnent selon une logique proche d’un système de franchise, dans lequel les leaders locaux disposent d’une autonomie territoriale importante, tout en s’appuyant sur une figure centrale pour l’approvisionnement en drogues et en armes. Cette décentralisation limite l’impact des opérations de démantèlement. À l’opposé, les « 28s » reposent sur une structure verticale fortement hiérarchisée, dans laquelle les décisions stratégiques et la gestion des ressources sont concentrées autour d’une figure centrale, Ralph Stanfield qui continue d’exercer son autorité depuis la prison.

Les gangs sont des organisations caractérisées par une structure interne spécialisée, assimilables à de véritables unités d’élite. Ces formations concentrent la capacité offensive des gangs et sont mobilisées tant pour les attaques ciblées que pour la défense des territoires stratégiques. Les Mobsters disposent de leurs propres unités de choc, les Terrible Josters s’appuient sur des branches opérationnelles distinctes, et les Mongrels ont développé des divisions spécialisées chargées des actions les plus coercitives. Cette structuration interne contribue à la professionnalisation de la violence et à son caractère particulièrement létal.

Certaines dynamiques de violence sont propres à des clusters territoriaux spécifiques. Dans le quartier d’Hanover Park, l’escalade des affrontements s’explique notamment par un conflit générationnel au sein des gangs. La scission violente du groupe Only the Family, issu des Ghetto Kids, illustre une lutte de pouvoir opposant la vieille garde aux héritiers d’un leader décédé en 2021. À Mitchells Plain, la dynamique repose davantage sur une logique d’absorption. Les Fancy Boys y recrutent activement des membres des Americans en leur offrant des avantages matériels supérieurs, ce qui fragilise les structures traditionnelles et alimente une succession de fusillades. À Hanover Park, les Americans se sont par ailleurs alliés temporairement à leurs propres dissidents, dont les Inglourious Basterds et les Dollar Kids, afin de repousser une tentative d’incursion des Fancy Boys.

Parallèlement, les économies criminelles se diversifient avec l’émergence de nouvelles pratiques de consommation. Au-delà des drogues classiques, l’usage récréatif de médicaments sur ordonnance, en particulier les benzodiazépines comme le Xanax, se diffuse rapidement, notamment parmi les plus jeunes. Vendues à très bas prix, ces substances s’intègrent aux logiques locales de dépendance et élargissent les marchés contrôlés par les gangs. L’économie criminelle du Western Cape repose sur une articulation étroite entre les marchés de la drogue et les dynamiques propres aux Des zones comme Khayelitsha et Mfuleni constituent aujourd’hui de vastes espaces urbains où l’économie illégale domine et où la présence de l’État est perçue comme faible ou intermittente. Dans ce contexte, le trafic de Mandrax (méthaqualone, un pseudo-barbiturique) demeure l’un des piliers financiers des gangs, aux côtés de la méthamphétamine, de la cocaïne et de l’héroïne. Les Sexy Boys, principalement implantés à Belhar, sont les acteurs historiques de cette filière. Ils figurent parmi les premiers à avoir maîtrisé sa fabrication dès la fin des années 1990 et maintiennent cette activité lucrative. Malgré une diversification du marché, notamment par l’usage détourné de médicaments sur ordonnance, le Mandrax reste une source de revenus stable pour les organisations criminelles établies.

Les townships occupent une place centrale à la fois comme marchés de consommation et comme territoires d’extorsion. Des gangs tels que Boko Haram ( sans lien avec le groupe terroriste nigérian) ou les Guptas imposent des frais de protection à des commerces, des professionnels de santé et des établissements scolaires. Ces groupes se caractérisent par des structures plus souples et moins hiérarchisées que les gangs de rue traditionnels et opèrent souvent à travers des sous-groupes locaux chargés de la collecte du racket. Le cœur du système réside dans l’alliance entre les gangs de rue historiques et les gangs d’extorsion des townships. Les « 28s » fournissent armes et main-d’œuvre afin de soutenir les activités coercitives. En échange, ils perçoivent une part des profits issus de l’extorsion et obtiennent surtout l’accès aux marchés de consommation des townships pour l’écoulement de leurs flux de drogue, y compris le Mandrax. Cette configuration transforme l’extorsion en point d’entrée privilégié pour le trafic de stupéfiants dans des zones auparavant plus difficiles d’accès.

Chaque groupe criminel tend ainsi à dominer un créneau économique ou territorial spécifique. Boko Haram et les Guptas contrôlent l’extorsion dans les townships de Khayelitsha et Mfuleni. Les Terrible Josters conservent leur emprise sur le commerce illégal de l’ormeau, qu’ils échangent contre des précurseurs chimiques auprès de groupes criminels chinois. Les Sexy Boys, depuis Belhar, restent spécialisés dans la production et la distribution de Mandrax et sont également réputés pour leurs activités de tueurs à gages.

Ces évolutions s’inscrivent dans un contexte judiciaire peu opérant. En 2025, seul un homicide sur dix est élucidé par les services d’enquête. Depuis 2021, le taux de condamnation pour les crimes impliquant des armes à feu saisies ne dépasse pas 5 %. L’infiltration de la « mafia de la construction » illustre la sophistication des pratiques criminelles. Les revenus issus du narcotrafic et de l’extorsion servent à financer des offres anormalement basses lors d’appels d’offres légaux. L’adaptation continue des routes logistiques se traduit par l’essor de ports secondaires : Durban (côte est de l’Afrique du Sud) demeure central, tandis que Saldanha Bay (côte ouest) s’affirme comme point d’entrée de cargaisons de cocaïne en provenance d’Amérique latine et d’Afrique de l’Ouest, dans un contexte de conflits instables marqués par des alliances opportunistes et changeantes.

Enfin, la relation entre les gangs de rue et les gangs des « Nombres » en prison (26, 27 et 28) se modifie. Le lien entre la rue et la détention ne repose plus sur une transmission des codes carcéraux vers l’extérieur, mais sur une circulation inverse du pouvoir. Là où des références communes permettaient autrefois de structurer les relations et de limiter certains conflits, cette fonction régulatrice s’érode. Le cas de Ralph Stanfield illustre cette évolution : chef de gang de rue, il est élevé à un rang élevé au sein des 28s en détention sur la seule base de son statut extérieur, sans passage par les rites carcéraux. Le capital de pouvoir acquis dans la rue tend ainsi à se substituer aux mécanismes internes de reconnaissance du système des Nombres, tandis que les dynamiques de rue influencent désormais directement les équilibres et les formes de gouvernance informelle en milieu carcéral.

Points de focus :

Accès aux armes et munitions : L’accès  des gangs aux armes à feu et aux munitions est  l’un des principaux moteurs de l’escalade de la violence dans le Cap-Occidental en 2025. Les gangs se livrent à une concurrence violente pour maintenir et agrandir leurs arsenaux via plusieurs canaux illicites. L’une des sources majeures d’armement provient de défaillances au sein même des institutions de sécurité. Des armes sont détournées des sources policières et militaires (un précédent historique majeur est le détournement de milliers d’anciennes armes de police par l’ex-colonel Christiaan Prinsloo). Il arrive que des armes saisies par la police soient revendues ou remises en circulation au profit de gangs rivaux. La corruption au sein du Registre Central des Armes à Feu (SAPS) permet à des criminels d’obtenir des licences légale par fraude, comme l’illustre le cas de Nafiz Modack  (figure de la pègre du Cap, impliquée dans l’extorsion et le contrôle des marchés de la sécurité nocturne) Presque tous les chefs de gangs importants auraient des liens avec des sociétés de sécurité privée. Ces entreprises peuvent acheter légalement des armes et des munitions, qui sont ensuite détournées vers des activités criminelles.

Le contrôle des munitions présente des lacunes spécifiques. Le manque de suivi des stocks achetés par les détenteurs de licences légales permet à ces derniers de détourner des munitions du circuit légal vers les gangs sans dépasser les limites apparentes par revendeur. Les armes volées lors de braquages constituent une autre source d’approvisionnement.
Le flux ne se limite pas aux frontières nationales. Ainsi, un nombre important d’armes, y compris des armes automatiques, est passé en contrebande depuis la Namibie vers le Cap-Occidental. Par ailleurs des indices suggèrent que des groupes criminels étrangers pourraient également fournir des armes. Pour les organisations criminelles, l’accès aux armes est devenu un vecteur de recrutement  Des gangs comme les Fancy Boys ont réussi leur expansion agressive en attirant des membres de gangs rivaux avec la promesse d’un meilleur accès aux armes à feu. Les nouvelles factions dissidentes, comme les IGBs à Hanover Park, tirent leur puissance du fait qu’elles ont pris le contrôle des armes appartenant initialement aux gangs qu’elles ont supplantés.

Stupéfiants : chaînes d’approvisionnement et marches : La violence des gangs dans le Cap-Occidental s’explique en grande partie par la structuration des trafics de stupéfiants. Ceux-ci reposent sur des chaînes d’approvisionnement illicites internationales sophistiquées, dont la sécurisation et la distribution locale alimentent une compétition territoriale permanente. La drogue constitue la principale source de revenus des gangs, et le contrôle des espaces où elle est vendue représente le moteur central des affrontements.

L’héroïne s’inscrit dans une filière relativement stabilisée. Produite en Afghanistan, elle transite par l’Afrique de l’Est avant d’atteindre l’Afrique du Sud. Dans le Cap-Occidental, la vente en gros est majoritairement assurée par des réseaux tanzaniens, qui occupent une position intermédiaire entre les producteurs et les gangs locaux, structurant ainsi l’accès au marché.

La cocaïne relève d’une logique plus directement mondialisée. Originaire d’Amérique latine, en particulier du Brésil, elle est acheminée par voie maritime, notamment via des navires porte-conteneurs. Des réseaux nigérians et d’Europe de l’Est interviennent fréquemment comme intermédiaires, même si des groupes colombiens tendent à traiter de plus en plus directement avec les gangs locaux. Le port de Durban constitue une plaque tournante majeure, où les cargaisons sont reconditionnées avant redistribution vers l’Europe et l’Australie. Les ports du Cap et de Saldanha Bay gagnent également en importance, traduisant une diversification des points d’entrée.

La méthamphétamine (« tik ») repose sur des circuits d’approvisionnement plus fragmentés. Le rapport distingue trois filières. La première correspond à une « meth mexicaine », produite par des clans nigérians ayant acquis les procédés de fabrication auprès de cartels mexicains afin d’inonder le marché sud-africain. La deuxième est liée à une filière chinoise fondée sur un échange de précurseurs chimiques contre de l’ormeau pêché illégalement en Afrique du Sud. La troisième, apparue à partir de 2021, concerne une « meth pakistanaise » acheminée conjointement à l’héroïne afghane le long de la côte est-africaine, révélant une mutualisation croissante des flux.

À ces produits s’ajoutent le Mandrax et les médicaments sur ordonnance. Le gang des Sexy Boys a été l’un des premiers à produire localement du Mandrax dès la fin des années 1990 et poursuit cette activité. Parallèlement, l’usage récréatif de médicaments sur ordonnance, en particulier de benzodiazépines comme le Xanax, progresse et s’intègre aux économies locales de dépendance. La distribution finale repose sur l’ancrage territorial des gangs du Cap-Occidental, qui contrôlent la vente de détail sur leurs zones d’influence, directement ou par l’intermédiaire de marchands affiliés. Le rapport souligne que la corruption généralisée au sein des infrastructures portuaires et de certaines composantes des forces de l’ordre facilite le maintien de ces chaînes d’approvisionnement. Dans ce contexte, la violence fonctionne comme un instrument de régulation économique, destiné à protéger les routes, les points d’entrée et les territoires de vente.

Extorsion  En 2025, les faits d’extorsion sont devenus  un mode structurant de prédation économique locale et leurs produits sont la deuxième source de revenus la plus importante pour les gangs du Cap-Occidental. Longtemps cantonnée à certains secteurs ou territoires, cette violence s’est  fortement étendue ces dernières années, tant par la diversification des activités ciblées que par l’élargissement des zones concernées.  Dans les townships, et en particulier à Khayelitsha, l’extorsion prend la forme d’une taxation informelle. Les gangs imposent des paiements réguliers à une grande variété d’acteurs : commerces de proximité (souvent tenus par des ressortissants étrangers), cabinets médicaux, prestataires de services, vendeurs de rue, établissements scolaires ou encore structures communautaires. Cette « logique » s’applique à toute activité génératrice de revenus opérant sur un territoire contrôlé. Le secteur de la construction est particulièrement exposé. Début 2024, les autorités de la ville du Cap estimaient que des projets  de constuctions  représentant plus 150 millions d’euros étaient menacés par des pratiques d’extorsion, portées par ce qui est communément désigné comme la « mafia de la construction ». Les gangs imposent leur présence sur les chantiers, exigent des paiements ou contraignent les entreprises à employer une main-d’œuvre qu’ils contrôlent. Le secteur des transports constitue un autre levier stratégique : les associations de taxis sont soumises à des exigences financières en échange de l’autorisation d’emprunter des axes traversant les territoires des gangs, transformant les routes en sources de rente.

À Khayelitsha et Mfuleni, les gangs Boko Haram et Guptas occupent une position centrale. Leur organisation repose sur une structure relativement décentralisée, s’appuyant sur des sous-groupes locaux chargés de collecter les paiements et de faire respecter les exigences par la menace. Cette souplesse organisationnelle facilite l’extension rapide de leurs activités. Ces groupes entretiennent toutefois des relations tactiques avec des gangs plus structurés, notamment les 28s qui jouent un rôle d’appui stratégique. Ils fournissent des armes, de la main-d’œuvre armée et une capacité de coercition renforcée aux gangs des townships, en échange d’une part des revenus de l’extorsion et d’un accès privilégié aux marchés de la drogue dans ces zones. Cette coopération illustre une articulation croissante entre économie carcérale, gangs de rue et économies locales prédatrices. L’extorsion repose sur un usage systématique de la violence. Dans des zones comme Khayelitsha, les fusillades de masse sont utilisées comme instruments d’intimidation collective, visant à dissuader toute résistance des communautés ou des acteurs économiques. Elles interviennent également dans le cadre de conflits entre groupes concurrents cherchant à contrôler les mêmes sources de rente. Début 2025, un affrontement entre les Junky Funky Kids (JFKs) et des associations de taxis à Vrygrond, lié à des litiges sur les frais de protection, a entraîné des dizaines de morts, illustrant le caractère hautement létal de ces dynamiques.

Les revenus générés par l’extorsion sont ensuite réinjectés dans l’économie légale à des fins de blanchiment. Les gangs recourent à des entreprises écrans dans les secteurs de la construction, de la sécurité privée, des casinos ou des services de taxis. Cette insertion dans l’économie légale  facilite l’infiltration des marchés publics. Certains chefs de gangs utilisent la menace et l’intimidation pour orienter les appels d’offres et garantir l’attribution de contrats à des sociétés qu’ils contrôlent, en particulier dans le secteur du bâtiment.

Recrutement de mineurs  Les organisations de la société civile et les établissements scolaires constatent un abaissement significatif de l’âge de recrutement dans les gangs. Certains enfants sont désormais ciblés dès l’âge de huit ans, tandis que les préadolescents de douze ans et les jeunes adolescents demeurent la principale population visée, mais en volumes nettement supérieurs à ceux observés auparavant. Plusieurs facteurs convergents expliquent cette intensification.

Une première rupture s’est produite durant les confinements liés à la pandémie de COVID-19 en 2020, période durant laquelle les mécanismes de protection scolaire et communautaire ont été affaiblis, facilitant l’emprise des gangs. Depuis lors, la dynamique s’est renforcée. La fragmentation croissante des gangs, marquée par des scissions et des rivalités internes, impose un besoin constant de renouvellement des effectifs afin de maintenir un rapport de force face aux groupes concurrents ou aux anciens alliés devenus adversaires. Le recrutement s’opère de manière particulièrement agressive à l’intérieur et aux abords des établissements scolaires, transformant ces espaces en zones d’exposition directe à la violence criminelle.  Les mineurs recrutés occupent des rôles variés au sein des hiérarchies criminelles. Ils sont d’abord mobilisés comme guetteurs ou coursiers, chargés de surveiller les mouvements adverses ou d’assurer la circulation de la drogue et de l’argent. Toutefois, ils  sont de plus en plus utilisés comme transporteurs d’armes et, dans certains cas, comme tireurs, ce qui les expose directement à la violence armée et accroît leur implication pénale. Le système judiciaire observe une augmentation marquée du nombre de mineurs poursuivis pour des infractions graves, allant de la possession de stupéfiants à des faits de meurtre, de tentative de meurtre, de vol aggravé ou d’agressions sexuelles.

Parallèlement, la mortalité juvénile progresse, les jeunes recrues devenant des cibles directes lors des conflits entre gangs. Cette exposition précoce à la violence est aggravée par un contexte de traumatisme intergénérationnel : la perte de parents ou de tuteurs dans les guerres de gangs, combinée au recrutement des enfants, entretient une spirale de vulnérabilité profonde au sein des communautés. En exploitant la vulnérabilité des plus jeunes pour compenser les pertes liées aux guerres de territoire, les gangs assurent la continuité de leurs activités au prix d’un sacrifice durable de la jeunesse locale et d’un enracinement de la violence dans le tissu social.. La prévention suppose un soutien renforcé aux enfants identifiés comme à risque, avant leur entrée dans les réseaux criminels. Elle repose également sur le renforcement des structures de la société civile (organisations communautaires, institutions religieuses et écoles) afin de créer des espaces perçus comme sûrs et de proposer des alternatives concrètes à la culture des gangs, notamment par des programmes périscolaires.

Corruption La corruption est un pilier de la criminalité organisée dans la province du Cap-Occidental. Elle s’étend des rangs opérationnels de la police jusqu’aux sphères décisionnelles, en passant par la gestion des marchés publics. Cette pénétration transversale affaiblit durablement les capacités de l’État à contenir la violence et à démanteler les réseaux criminels. Un jugement rendu en 2022 par la Haute Cour du Western Cape établit que le gang des 28s est parvenu à infiltrer la direction policière dans la province. Cette  infiltration relève d’une capacité à influencer des décisions stratégiques et à neutraliser certaines actions répressives. En septembre 2025, Nafiz Modack a ainsi été condamné pour avoir corrompu un brigadier du South African Police Service afin d’obtenir des informations sensibles et des services illégaux. Des allégations crédibles visent également des unités spécialisées, y compris l’unité de lutte contre le crime organisé du Western Cape, ce qui souligne l’ampleur de la compromission institutionnelle.

Au-delà de ces cas emblématiques, la corruption se manifeste par des pratiques quotidiennes de collusion qui paralysent l’action policière. Des armes et des stupéfiants saisis lors d’opérations sont régulièrement remis en circulation et revendus aux gangs. Des fuites d’informations permettent aux groupes criminels d’anticiper des raids, d’identifier des témoins ou de suivre l’état d’avancement des enquêtes. Dans certains dossiers, les investigations sont délibérément orientées vers des gangs rivaux afin de protéger des figures centrales, tandis que certains officiers participent directement à des activités d’extorsion ou de fraude. Ces pratiques transforment une partie de l’appareil de sécurité en ressource au service des économies criminelles. Dix  commissariats de police sont considérés comme des « points noirs », où la collusion avec les gangs est notoire et où la mission de service public est profondément dégradée. Ces commissariats, situés notamment à Manenberg, Elsies River, Bishop Lavis ou Mitchells Plain, se trouvent précisément dans les zones où la violence armée est la plus intense.

La corruption dépasse largement le champ policier pour toucher la gouvernance locale et les marchés publics. Les chefs de gangs recourent à la menace, à l’intimidation et à la corruption pour manipuler les appels d’offres, en particulier dans le secteur de la construction. Des entreprises écrans ou des prête-noms sont utilisés afin d’obtenir des contrats publics et de recycler des fonds illicites. Le dossier impliquant Ralph Stanfield et Malusi Booi, ancien membre du conseil municipal  de la ville du Cap, porte sur des appels d’offres frauduleux d’une valeur exédexant 50 millions d’euros. Des enquêtes sont également en cours sur des liens entre des gangs d’extorsion opérant à Khayelitsha et des responsables politiques soupçonnés de percevoir des pots-de-vin en échange d’informations sensibles relatives aux marchés publics.

Infiltration de l’économie légale / captation  des marchés publics : Les gangs du Cap-Occidental investissent de manière croissante l’économie et ciblent  en priorité des secteurs permettant à la fois le blanchiment de capitaux, la captation de rentes et le renforcement du pouvoir. Les secteurs du BTP et de l’immobilier permettent de mobiliser des volumes financiers importants tout en offrant des opportunités de dissimulation de l’origine des fonds. Les transports, en particulier les taxis, ainsi que les casinos, constituent des vecteurs privilégiés en raison de la forte circulation de liquidités qu’ils génèrent. Le secteur de la sécurité privée permet aux gangs d’acquérir légalement des armes et des munitions, qui sont ensuite détournées vers des usages criminels. Par ailleurs, les services de sécurité imposés aux boîtes de nuit fonctionnent fréquemment comme une façade pour des pratiques d’extorsion et de blanchiment, sous couvert de protection. Les entreprises écrans et les systèmes de prête-noms constituent le socle de cette stratégie. Les sociétés sont enregistrées au nom de membres de la famille, de conjoints ou d’associés, ce qui complique l’identification des bénéficiaires effectifs et entrave les enquêtes financières. Cette architecture permet aux leaders criminels de rester en retrait tout en contrôlant les flux économiques.

Un levier central de cette infiltration réside dans la manipulation des marchés publics. Les gangs recourent à la corruption et à l’intimidation pour orienter les appels d’offres en faveur de leurs entreprises. Dans la zone de Parkwood, des sociétés liées au gang des Mongrels ont ainsi accaparé des contrats publics. À ces pratiques s’ajoute un mécanisme de subvention croisée illicite : les revenus issus du trafic de drogue ou de l’extorsion sont utilisés pour financer artificiellement des offres dans l’économie légale. En pratiquant des prix anormalement bas, ces entreprises éliminent la concurrence honnête et verrouillent durablement l’accès au marché. Le cas de Ralph Stanfield est emblématique : ses entreprises auraient remporté des contrats publics pour des logements et des écoles en proposant des tarifs inférieurs aux coûts réels, rendus possibles par les revenus générés par les 28s. Rendus possibles par les pactes corruptifs, es conséquences de cette infiltration sont lourdes pour l’économie et la société. Elle contribue à une inflation artificielle des prix de l’immobilier, rendant l’accès au logement plus difficile pour les populations locales. Elle dissuade les entreprises légitimes de répondre aux appels d’offres publics, réduisant la concurrence et dégradant la qualité des services fournis. Enfin, nombre de projets publics demeurent inachevés ou défaillants une fois que les fonds ont été siphonnés, ce qui affaiblit la capacité de l’État à répondre aux besoins essentiels et renforce la défiance des citoyens.

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Plan d’action en 12 points  Le rapport propose un plan d’action en douze mesures conçu pour une mise en œuvre rapide, sur un horizon de un à trois mois, afin de freiner l’escalade de la violence des gangs dans le Cap-Occidental. Ce plan repose sur un diagnostic clair : l’intensité de la violence résulte moins d’un déficit de moyens que d’un effondrement des mécanismes de responsabilité institutionnelle, d’un contrôle insuffisant des armes à feu et d’une prévention sociale fragmentée. Les recommandations s’organisent autour de trois axes prioritaires, pensés comme complémentaires et interdépendants.

Le premier axe vise à restaurer la responsabilité institutionnelle et à lutter contre la corruption. Le rapport recommande la création d’un mécanisme de surveillance inter-agences associant la police (SAPS), le parquet (NPA) et les services sociaux. Cette structure aurait pour mission de coordonner le renseignement, de suivre les progrès opérationnels et de publier des indicateurs de performance afin de renforcer la redevabilité publique. Dans le même esprit, le rapport insiste sur la nécessité de dépolitiser les réponses à la violence des gangs, en favorisant une coopération effective entre les niveaux national et provincial et en transférant davantage de compétences policières aux autorités locales et provinciales. La lutte contre la corruption constitue un levier central de cet axe. Le rapport préconise de prioriser les enquêtes internes dans dix commissariats identifiés comme des foyers de collusion avec les gangs, notamment dans des zones telles que Hanover Park, Manenberg ou Delft. Afin de limiter les fuites d’informations vers les réseaux criminels, il est recommandé de mobiliser des officiers provenant d’autres provinces pour conduire des raids et des opérations ciblées. Par ailleurs, le plan d’action propose de placer les procureurs au cœur des enquêtes visant les chefs de gangs de haut rang, dès les premières phases des dossiers, afin de consolider les charges et d’augmenter les taux de condamnation. Enfin, des audits de train de vie des officiers supérieurs sont envisagés pour identifier d’éventuels enrichissements inexpliqués et restaurer l’intégrité de la chaîne de commandement.

Le deuxième axe se concentre sur le contrôle des flux d’armes et de munitions illicites, identifiés comme un facteur déterminant de la létalité des violences. Le rapport recommande une intensification des opérations de fouille et de contrôle dans les zones présentant une forte concentration de crimes commis avec des armes à feu, afin d’intercepter porteurs d’armes et munitions. Cette approche opérationnelle doit être complétée par un renforcement du renseignement sur les circuits d’armement. Des ressources supplémentaires sont ainsi allouées aux enquêteurs spécialisés chargés de démanteler les réseaux de détournement d’armes, qu’ils impliquent des acteurs policiers, militaires ou civils. Le rapport insiste également sur la généralisation du port de caméras corporelles lors des saisies d’armes, afin de documenter les opérations, de prévenir les détournements et de limiter la revente d’armes saisies aux gangs par des agents corrompus.

Le troisième axe est consacré à la prévention de la violence et à la protection des acteurs les plus exposés. Le plan d’action souligne l’importance du soutien aux réseaux de la société civile, en particulier les organisations communautaires et religieuses qui offrent des espaces sûrs aux enfants et jouent un rôle de médiation dans les conflits locaux. Il recommande également de renforcer la sécurité physique des tribunaux les plus vulnérables, notamment à Athlone et Wynberg, par l’installation de détecteurs de métaux et une présence policière accrue, afin de protéger les témoins et les magistrats contre les pressions et l’intimidation. Enfin, le rapport appelle à un investissement massif dans la prévention, en privilégiant les interventions précoces auprès des enfants à risque et en renforçant les dispositifs de protection des victimes et des témoins, condition indispensable pour rompre le cycle de l’impunité.

Dans son ensemble, ce plan d’action repose sur une logique d’urgence opérationnelle. Il ne vise pas à transformer structurellement l’ensemble du système de sécurité à court terme, mais à rétablir des capacités minimales de contrôle, de dissuasion et de confiance institutionnelle, sans lesquelles toute stratégie de long terme contre les gangs du Cap-Occidental resterait inopérante.

Par Sandrine Le Bars

Voir le document ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2025/12/WC-Gang-monitor-No-7.GI-TOC-December-2025.pdf

NDLR : Les townships désignent, en Afrique du Sud, des espaces urbains créés sous l’apartheid (1948-1994) pour regrouper les populations noires, métisses ou indiennes à la périphérie des villes blanches. Spatialement séparés du centre-ville, souvent situés à proximité des zones industrielles, minières ou énergétiques, ils étaient caractérisés par la pauvreté, le sous-équipement et un habitat largement standardisé et surpeuplé. Leur fonction principale était double : fournir une main-d’œuvre quotidienne aux villes tout en maintenant ces populations à distance, sous un contrôle administratif et policier strict. Après la fin de l’apartheid, les townships ont perduré comme forme urbaine, mais leur définition officielle a évolué. Le critère racial a été remplacé par un critère socio-économique : les espaces résidentiels sont désormais classés selon des niveaux de densité et de revenus. Si la ségrégation raciale est officiellement rejetée, la ségrégation sociale demeure un principe assumé de l’aménagement urbain. Aujourd’hui, plus d’un tiers de la population sud-africaine vit dans ces zones, marquées par une grande diversité de formes d’habitat, allant de maisons en dur à des installations informelles. Les townships restent structurellement dépendants des villes, notamment par les mobilités quotidiennes de travail. Certains hébergent encore des foyers collectifs masculins destinés aux travailleurs migrants, héritage direct du système de contrôle de la main-d’œuvre. Dans les townships les plus anciens et proches des centres urbains, on observe des dynamiques de gentrification interne, portées par l’ascension sociale de certains habitants, l’accès à la propriété foncière et le développement de commerces et services locaux, sans remise en cause globale des inégalités structurelles.

L’ « homme d’affaires » Nafiz Modack est considéré comme une figure de la pègre du Cap. En octobre 2017, il a été vu dans un hôtel du Cap en compagnie de Duduzame Zuma, le fils du Président d’Afrique du Sud de l’époque, Jacob Zuma. Il a été interpellé en décembre 2017 et accusé d’extorsion et intimidation. Il aurait été à la tête d’une faction qui veut prendre le contrôle du marché de la sécurité des bars et boîtes de nuit de la ville, ce qui aurait provoqué une série de violences entre groupes rivaux. Remis en liberté sous caution, il a de nouveau été interpellé en février 2018, cette fois-ci accusé d’extorsion de fonds contre plusieurs boîtes de nuit à Johannesburg. En avril 2021, il a été interpellé dans le cadre de l’enquête sur le meurtre en septembre 2020 d’un policier spécialisé dans la pègre sud-africaine et de la tentative de meurtre sur un avocat.

Officiellement gérant d’une station-service, Ralph Stanfield est considéré comme un des chefs du gang des 28’s. Il était également le neveu de Colin Stanfield, un des plus importants caïds du Cap jusqu’à sa mort par cancer en 2004. Ralph Stanfield a été blessé par balles en juillet 2017 lors d’une attaque à Johannesburg.

Le « gang des Nombres » est sans doute apparu en 1906 dans les mines et les prisons de la région de Johannesburg. Il est actuellement le gang de prison le plus important du pays. Les « Nombres » se divisent en trois entités : les « 28 » sont les soldats du gang, eux-même divisés entre ceux qui se battent et ceux qui servent d’esclaves sexuels ; les « 27 » sont chargés d’exécuter les contrats pour le gang, ils accumulent donc les lourdes peines de prison ; enfin, les « 26 » sont chargés d’alimenter les caisses du gang par divers trafics. Dans les faits, ils sont souvent rivaux.

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