Économies criminelles en Amazonie
Sustainable Development Solutions Network | Novembre 2025Le Rapport d’Évaluation de l’Amazonie 2025 a été présenté en novembre dernier par le Panel Scientifique pour l’Amazonie (SPA), lancé lors de la COP30 par les Nations-Unis. Un de ses chapitres concerne directement les activités criminelles du bassin amazonien.
Le rapport analyse les économies illégales en Amazonie comme un système intégré et transnational, et non comme une simple juxtaposition de trafics isolés. Il met en évidence la manière dont l’accaparement illégal des terres, la déforestation illicite, l’orpaillage clandestin, le trafic de stupéfiants, le commerce illégal de bois et la contrebande d’espèces sauvages interagissent et se renforcent mutuellement, produisant des effets cumulatifs sur les écosystèmes, les sociétés locales et les institutions étatiques. Ces activités reposent sur une connectivité « disruptive », qui détourne les infrastructures, les flux commerciaux et les cadres juridiques existants pour servir des intérêts criminels tout en fragmentant les continuités écologiques et sociales de la région amazonienne.

Les auteurs montrent que la frontière entre légal, informel, illégal et criminel est souvent brouillée. Des activités apparemment légales, comme l’exploitation aurifère ou agricole, reposent fréquemment sur des pratiques illégales initiales, notamment la prise de terres publiques ou indigènes par la force, l’usage de faux documents ou la corruption d’agents publics. Une fois les terres déboisées ou brûlées, elles sont intégrées dans les marchés fonciers formels et servent à l’élevage bovin ou aux cultures commerciales, ce qui permet de blanchir des capitaux issus d’autres activités criminelles, notamment le narcotrafic. Ce mécanisme est particulièrement documenté au Brésil, où une part croissante de la déforestation touche des forêts publiques non attribuées, mais aussi en Colombie, au Pérou et en Bolivie.
L’orpaillage illégal apparaît comme l’un des moteurs les plus destructeurs sur le plan environnemental. Alimenté par la hausse durable du prix de l’or sur les marchés internationaux, il s’étend à grande échelle dans les territoires indigènes et les zones protégées. Le rapport recense plusieurs milliers de sites miniers clandestins dans l’ensemble du bassin amazonien. Ces activités entraînent une déforestation diffuse mais massive, la destruction des lits fluviaux et une contamination généralisée au mercure, avec des effets sanitaires graves et durables sur les populations locales. Dans plusieurs pays, une large majorité de l’or extrait échappe aux circuits fiscaux, privant les États de recettes considérables et renforçant les capacités financières des réseaux criminels.

Le trafic de stupéfiants, en particulier la cocaïne, joue un rôle structurant dans cette économie criminelle intégrée. L’Amazonie sert à la fois de zone de production, de transformation et de corridor logistique pour une part importante du trafic mondial. Les routes fluviales, les pistes clandestines et les zones forestières isolées facilitent le transport et la dissimulation des cargaisons. Les revenus du narcotrafic sont réinvestis dans l’or illégal, l’accaparement de terres, l’élevage bovin et le commerce du bois, ce qui renforce les liens entre économies criminelles et économies formelles. Le rapport souligne que près de 40 % de la cocaïne mondiale transite par l’Amazonie, ce qui alimente directement la violence et la corruption dans la région.

Les conséquences humaines de ces dynamiques sont décrites comme une crise multidimensionnelle. Les peuples autochtones et les communautés locales subissent des déplacements forcés, la perte de leurs territoires, l’effondrement de leurs moyens de subsistance traditionnels et une exposition accrue aux violences armées. Les défenseurs de l’environnement figurent parmi les populations les plus menacées au monde, avec des centaines d’assassinats recensés sur la dernière décennie dans les pays amazoniens. Le rapport insiste également sur l’impact spécifique sur les femmes, confrontées à une augmentation des violences sexuelles, du travail forcé et de l’exploitation liée aux économies illégales.
Sur le plan sanitaire, la pollution au mercure issue de l’orpaillage, les produits chimiques utilisés dans la culture et la transformation de la coca, ainsi que la fumée des incendies volontaires contribuent à une dégradation marquée de la santé publique. Des niveaux de contamination très supérieurs aux seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé sont relevés dans plusieurs communautés indigènes, avec des effets neurologiques et développementaux documentés, notamment chez les enfants.

Économiquement, le rapport souligne que si les économies illégales génèrent des revenus importants à court terme, elles produisent des coûts sociaux et environnementaux bien supérieurs aux bénéfices privés qu’elles procurent. Les pertes fiscales, la destruction des services écosystémiques et les coûts futurs de restauration des milieux naturels pèsent lourdement sur les États amazoniens. À long terme, ces dynamiques affaiblissent la gouvernance, normalisent l’illégalité et compromettent toute trajectoire de développement durable.
En conclusion, les auteurs appellent à une approche régionale et systémique. Ils estiment que les réponses strictement répressives sont insuffisantes et plaident pour des stratégies combinant lutte contre les flux financiers illicites, sécurisation des droits fonciers des peuples autochtones, coopération transfrontalière renforcée, traçabilité des chaînes d’approvisionnement et développement d’alternatives économiques légales à forte intégrité environnementale. La préservation de la connectivité écologique et sociale de l’Amazonie est présentée comme une condition centrale pour enrayer l’expansion de ces économies criminelles et protéger à la fois les écosystèmes et les populations qui en dépendent.
Voir l’étude ici
ou https://eng-ar25.sp-amazon.org/251111%20AR2025%20Chapter%202%26CTAs_ENG.pdf
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