La confraternité nigériane "Black Axe" en Afrique du Sud
ENACT | Octobre 2025Le programme ENACT (destiné à renforcer la capacité de l’Afrique à répondre plus efficacement à la criminalité organisée) a publié une étude sur les activités de la confraternité nigériane Black Axe en Afrique du Sud.

L’étude retrace d’abord l’origine des confréries nigérianes pour replacer Black Axe dans un paysage plus large. Nées dans les années 1950 dans les universités, ces confraternités se voulaient au départ des mouvements panafricanistes et anti-élitistes. Black Axe apparaît en 1977 à l’université de Benin City, sur fond de mobilisation étudiante contre l’apartheid et les injustices sociales. Avec la prolifération de groupes rivaux entre les années 1960 et 1980, ces organisations glissent progressivement vers la compétition violente, les rivalités de territoire, la protection de marchés illicites et une culture de l’initiation brutale, du secret et de la loyauté inconditionnelle. Plus un groupe inspire la peur, plus il attire des acteurs puissants qui cherchent des services d’intimidation ou de protection. Black Axe devient ainsi un acteur central d’un système de « racket de protection » où les confréries font régner l’ordre dans certains espaces, mais au prix d’extorsions, de violences et de collusions avec l’économie criminelle.

Les plus importantes confréries criminelles nigérianes
L’auteur insiste ensuite sur la spécificité de Black Axe aujourd’hui, qui se présente officiellement comme une association légale, le Neo Black Movement (NBM), dotée d’une constitution, d’un organigramme, de comités exécutifs et de zones à travers le monde. Le mouvement revendique près de trois millions de membres sur cinq continents. En Afrique, l’Afrique du Sud est le pays qui compte le plus de zones : Cape Town, Durban, Ekurhuleni, West North Gauteng, Johannesburg et Pretoria, certaines pouvant rassembler plus de 200 membres. Les membres sont majoritairement nigérians, souvent installés de longue date en Afrique du Sud, parfois depuis vingt à trente ans, mais l’étude évoque aussi de possibles recrutements de non-Nigérians. Le NBM explique son expansion par la solidarité diasporique, la volonté de créer des réseaux d’entraide et des opportunités économiques pour des jeunes confrontés à la précarité et à l’insécurité au Nigeria. La réalité est plus ambivalente : la migration des membres est aussi liée à la fuite des menaces de mort, aux rivalités meurtrières entre confréries et à la recherche de nouveaux marchés pour des organisations criminelles qui sponsorisent les déplacements de leurs complices.
L’expansion de Black Axe vers l’Afrique du Sud tient à plusieurs facteurs combinés. D’abord, la dynamique migratoire des Nigérians depuis les années 1980, dopée par la crise économique, le chômage, l’insécurité et ce que l’auteur appelle le « japa syndrome » (le désir de « s’échapper » pour améliorer sa vie ailleurs). Les populations de l’État d’Edo, berceau de Black Axe, et les Igbos (un des principaux groupes ethniques du Nigeria) du Sud-Est comptent parmi les plus mobiles, ce qui expliquerait la forte présence de confréries dans leurs diasporas. Ensuite, la violence entre groupes rivaux pousse certains membres à fuir le Nigeria pour se mettre à l’abri et à rejoindre une zone Black Axe à l’étranger afin de conserver l’information, la protection et les connexions, dans un univers où les représailles peuvent frapper jusque dans les pays d’accueil. Enfin, les organisations criminelles elles-mêmes encouragent et financent ces mobilités pour disposer de relais humains sur les marchés ciblés : on retrouve ainsi des membres passés par l’Afrique du Sud, puis le Canada, impliqués dans des escroqueries massives et arrêtés dans le cadre d’enquêtes américaines.

Organisation de la confrérie Black Axe
Le rapport décrit aussi les tensions internes au sein des structures sud-africaines. La création de la « zone West North Gauteng » fin 2024, décidée depuis le Nigeria, a déclenché une crise avec l’ancienne « South Africa Zone », qui y voyait une manœuvre politicienne visant à récompenser des cadres écartés lors d’élections internes. Dans une lettre publique de février 2025, les responsables de cette zone dénoncent la direction nationale pour ingérence déstabilisatrice, clientélisme et corruption, et accusent les dirigeants de la nouvelle zone d’être des kidnappeurs violents. La riposte de la direction du NBM est radicale : en avril 2025, 21 membres de la « South Africa Zone » sont formellement « de-axés » (exclus) et la zone est dissoute, remplacée par de nouvelles zones à Johannesburg et Pretoria. Des conflits similaires sont signalés au KwaZulu-Natal, avec l’utilisation opportuniste de la police par des factions rivales pour se nuire mutuellement. Ces fractures internes montrent à la fois la capacité de l’organisation à discipliner ses membres et le risque de dérives violentes dans les communautés nigérianes locales.
La partie centrale du document se concentre sur les activités illicites attribuées à des membres ou des « cliques » affiliées à Black Axe en Afrique du Sud, en insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une direction criminelle unique et hiérarchisée, mais de groupes autonomes qui exploitent la structure confrérique pour obtenir protection, complicité et règlements de comptes. Le premier champ analysé est le cybercrime. Entre 2021 et 2025, plus de vingt personnes liées à Black Axe sont arrêtées en Afrique du Sud dans des affaires de fraudes sophistiquées visant des victimes américaines, européennes ou sud-africaines. Le coup de filet emblématique est l’arrestation au Cap en 2021 de huit cadres de la « zone », dont son fondateur, l’ancien Chef, le trésorier, le secrétaire et le responsable de la discipline. L’organisation est accusée d’escroqueries par courriel professionnel (BEC, Business Email Compromise), d’arnaques sentimentales, de fraudes à l’investissement et de blanchiment d’argent pour un préjudice supérieur à 17 millions de dollars, avec des connexions vers des complices aux États-Unis, au Canada, en Europe et en Asie. Les stratagèmes reposent sur des identités fictives d’ingénieurs ou d’hommes d’affaires étrangers, des campagnes de phishing, du ransomware, la manipulation de personnes âgées ou vulnérables, et parfois la conversion des fonds en cryptomonnaies. L’étude rappelle que l’Afrique du Sud est l’un des pays les plus touchés au monde par les romances scams (fraude à l’amour), et que certains fraudeurs nigérians installés dans le pays visent aussi des victimes sud-africaines, comme cet « escroc de Tinder » (« Tinder Swindler ») arrêté à Roodepoort (banlieue de Johannesburg) pour avoir siphonné les économies d’une retraitée.
Vient ensuite le trafic de stupéfiants. La documentation judiciaire reste moins précise sur les affiliations confrériques, car la plupart des dossiers de drogue se focalisent sur la possession et non sur les réseaux. Mais plusieurs éléments indiquent que des membres de Black Axe sont impliqués à divers niveaux : un des condamnés dans le dossier du Cap a un précédent pour trafic en 2009 ; des responsables interrogés à Johannesburg et au Cap soulignent que nombre de trafiquants nigérians rechercheraient activement la protection de confréries pour sécuriser leurs points de vente et régler les litiges. Les réseaux nigérians liés à ces groupes connectent la production et l’exportation de méthamphétamine depuis le Nigeria (devenue une plateforme majeure en lien avec des partenaires mexicains, colombiens et brésiliens) au marché sud-africain, où un kilo de meth peut atteindre des prix très élevés. Des laboratoires clandestins opérés par des Nigérians ont été démantelés dans la banlieue de Johannesburg. Au niveau local, les distributions se concentrent dans des quartiers comme Hillbrow, Berea ou Sunnyside, et dans des bordels où se cumulent vente de drogues et exploitation sexuelle. Des affrontements, parfois meurtriers, opposent Black Axe à d’autres confréries comme les Vikings pour le contrôle de ces marchés.
L’étude aborde également l’implication de certains membres de Black Axe dans la traite des êtres humains et l’exploitation sexuelle. S’appuyant sur le travail de l’ONG Brave to Love et sur des entretiens avec des victimes, elle montre que des réseaux liés à la confrérie recrutent des jeunes femmes dans les townships sud-africains ou dans les pays voisins, les placent dans des bars, des bordels ou des appartements contrôlés, et les soumettent à un système de dette, de violence, de menaces mystiques et parfois de dépendance aux drogues. L’argent des passes est versé directement aux membres du réseau, les femmes ne recevant qu’une fraction des revenus. Un cas emblématique concerne un membre qui aurait enlevé une jeune femme sud-africaine pendant plusieurs semaines avant que l’ONG et la police ne la libèrent lors d’un raid à Johannesburg. Si toutes ces affaires ne sont pas toujours formellement reliées à Black Axe dans les procédures, les noms de plusieurs suspects apparaissent dans les communications internes de la confrérie.
Enfin, la section sur le blanchiment d’argent détaille les techniques de dissimulation des flux. Les réseaux utilisent des « money mules » locaux, des complices bancaires, des sociétés-écrans enregistrées en Afrique du Sud ou à l’étranger, mais aussi des églises, des associations caritatives et des entreprises fictives de commerce ou de location de véhicules. Les fonds issus de BEC ou de romances scams circulent à travers une chaîne de comptes, de virements internationaux, de plateformes comme Western Union, MoneyGram ou des plateformes de cryptomonnaies, avant d’être recyclés dans l’achat de voitures de luxe, de biens immobiliers, d’entreprises ou d’activités commerciales légitimes. Quand une mule ou un collecteur ne redistribue pas correctement les profits, l’autorité informelle de Black Axe peut être mobilisée pour l’intimider, le sanctionner ou arbitrer le litige, ce qui renforce la dimension de gouvernance parallèle exercée par la confrérie sur l’économie criminelle.
À partir de ce matériau, l’auteur propose une lecture en « couches de culpabilité ». Au niveau individuel, de nombreux crimes sont le fait d’entrepreneurs criminels qui profitent de leur appartenance à Black Axe sans que l’organisation, en tant que telle, ne planifie leurs activités. Au niveau des groupes, des « cliques » structurées mobilisent les réseaux confrériques, la violence collective et la solidarité diasporique pour sécuriser leurs opérations, ce qui confère à Black Axe une responsabilité indirecte mais réelle. Au niveau organisationnel, la culture de secret, de violence rituelle, de protection des membres poursuivis, et le financement partiel des frais de justice créent un environnement permissif vis-à-vis de la criminalité, même si une partie importante des membres n’y participe pas directement. Le rapport insiste sur le fait que qualifier globalement Black Axe de « mafia » ou de « cartel » monolithique est réducteur et contre-productif : cela risque d’aliéner les membres non criminels, de pousser les groupes dans la clandestinité et de justifier des réponses sécuritaires indiscriminées.
Les recommandations finales sont à la fois internes et externes. Black Axe est invité à aller au-delà de ses efforts de communication et de suspendre ou exclure les membres impliqués dans des crimes, à renoncer à la protection de groupe autour des fraudeurs et trafiquants, et à limiter la culture de violence et de justice expéditive. Les autorités sud-africaines sont appelées à développer une connaissance fine des confréries nigérianes, à utiliser l’analyse des réseaux sociaux pour identifier les nœuds de réseaux à partir des procédures de cybercriminalité, de trafic de drogue ou de proxénétisme, à renforcer les capacités en cyber-enquêtes et en investigations financières, et à travailler avec la diaspora nigériane pour des stratégies de prévention, de formation et d’alternatives économiques. L’auteur insiste enfin sur la nécessité de politiques anticorruption robustes dans la police, afin d’éviter que les forces de l’ordre ne soient instrumentalisées par des factions internes ou achetées par les réseaux criminels.
Voir l’étude ici
ou https://enact-africa.s3.amazonaws.com/uploads/pages/1761724174459-2025-10-29-Black-axe-research-paper.pdf
Les « zones » de la Black Axe à travers le monde (+70 « zones » au Nigeria même)


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