Monitoring Online Illegal Wildlife Trade : Rapport de tendance mondial 2025
Global Initiative Against Transnational Organized Crime | Novembre 2025
Le rapport de tendance mondial intitulé « MONITORING ONLINE ILLEGAL WILDLIFE TRADE » (« Surveillance du commerce illégal d’espèces sauvages en ligne ») a été produit par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), dans le cadre du projet ECO-SOLVE. Il s’agit de la cinquième publication de cette série consacrée à l’évolution des marchés illicites d’espèces sauvages. Le document a été publié en novembre 2025 et s’appuie sur les données du Système de Surveillance Mondial (GMS), qui couvrent la période allant d’avril 2024 à août 2025.
Ce GMS suit systématiquement le commerce illégal d’espèces sauvages en ligne et fournit des données exploitables aux forces de l’ordre et aux décideurs politiques. Le GMS est un réseau de hubs de données situés dans des pays dont les marchés en ligne sont considérés comme les plus importants de leur région. Ce rapport s’appuie sur les données de 10 de ces hubs, couvrant l’Afrique, les Amériques, l’Asie et l’Europe. L’expansion du GMS à 10 hubs mondiaux a permis de documenter l’ampleur croissante de ce commerce, avec plus de 13.000 annonces illégales détectées.
Facebook demeure la plateforme dominante, hébergeant 83,8 % des annonces, bien que l’activité sur les sites de commerce électronique soit en hausse. Le commerce est principalement axé sur les parties et dérivés d’espèces de mammifères, notamment l’ivoire d’éléphant et les produits de grands félins, avec 84 % des annonces concernant des espèces protégées. Une étude de cas approfondie sur les pilules nord-coréennes Angong Niuhuang Wan (ANW) met en évidence l’articulation entre braconnage de rhinocéros et la dimension transnationale du trafic. Enfin, le rapport met en évidence une tendance émergente : la substitution d’espèces et l’exploitation systématique des failles réglementaires. Lorsque le commerce d’une espèce devient trop risqué, les marchés basculent vers des alternatives jugées plus sûres.

Malgré une couverture géographique élargie, une forte concentration sur certaines plateformes persiste. Facebook représente donc 83,8 % de toutes les détections, une baisse par rapport aux 95 % du rapport précédent. Les plateformes de commerce électronique représentent désormais 12,8 % de l’activité, tandis que les plateformes B2B et les applications de messagerie comptent pour moins de 5 % combinées. 84 % de l’ensemble des annonces portent sur des espèces menacées inscrites aux Annexes I ou II de la CITES, sans qu’aucun document ni permis requis ne soit fourni dans les publications.
L’objet des trafics reste dominé par les parties et dérivés d’espèces sauvages (67 %), contre 31 % pour les animaux vivants. Les mammifères constituent le groupe le plus représenté, avec 7.668 détections, suivis par les oiseaux (2.973) et les reptiles (1.732). Les parties issues de mammifères concernent principalement l’ivoire d’éléphant et les grands félins tels que tigres, lions et jaguars. S’agissant des animaux vivants, le perroquet jaco (Psittacus erithacus) demeure l’espèce la plus fréquemment commercialisée comme animal de compagnie.

Les marchés illégaux d’espèces sauvages en ligne développent des dynamiques propres à chaque région, en adaptant les espèces ciblées, les motivations d’achat et les méthodes de marketing numérique à la demande locale. En Thaïlande, le marché demeure structuré par les croyances spirituelles, religieuses et médicinales. Les produits les plus recherchés incluent l’ivoire d’éléphant, les dérivés de grands félins et d’ours, le perroquet gris du Gabon et les bébés orangs-outans. Les vendeurs exploitent les fonctions éphémères des réseaux sociaux, notamment les « Stories » de Facebook, pour publier des annonces disparaissant en vingt-quatre heures, et utilisent des images génériques issues de Google pour signaler la disponibilité du stock.
En Indonésie, le commerce reste marqué par les hippocampes séchés, principalement destinés à la médecine traditionnelle chinoise où ils sont mélangés à du ginseng ou de l’alcool. On observe également un marché conséquent de jeunes reptiles, dont les varans juvéniles, et de loutres proposées comme animaux de compagnie. Les annonces liées aux hippocampes se caractérisent par l’usage de mots-clés directs, sans recours à des termes codés.
Au Brésil et en Colombie, les motivations d’utilisation des espèces sauvages se superposent. Au Brésil, les parties de caïmans sont recherchées pour le cuir, les rituels afro-brésiliens ou les usages commerciaux ; le pirarucu (poisson géant d’Amazonie) et les requins constituent également des espèces clés. En Colombie, le marché se concentre sur les animaux de compagnie (tortue à pieds rouges, tamarin à tête de coton) et les produits médicinaux comme l’huile de requin. Les vendeurs y emploient des emojis d’animaux pour masquer les espèces mises en vente.
En Afrique du Sud et au Nigeria, la demande reflète des usages culturellement spécifiques. En Afrique du Sud, les peaux et parties de léopard sont recherchées pour les tenues traditionnelles et les cérémonies culturelles, avec des pics de vente liés aux rassemblements communautaires. Au Nigeria, la girafe d’Afrique de l’Ouest, la viande de pangolin, les vautours et l’ivoire figurent parmi les espèces les plus sollicitées ; certains sites présentés comme des « fermes » servent de couverture à un commerce illégal d’espèces menacées.
Au Mexique et en Asie du Sud, les risques de substitution et de blanchiment sont particulièrement élevés. Au Mexique, les ventes portent sur les animaux de compagnie exotiques (jaguars, lions, tigres), la taxidermie et les produits travaillés tels que l’ivoire et les cuirs exotiques. Certains vendeurs affirment disposer d’autorisations pour légitimer des transactions portant sur des espèces interdites. En Asie du Sud, la demande concerne principalement les perroquets et les produits issus du musc de cerf de l’Himalaya. Une pratique préoccupante consiste à utiliser des chaînes YouTube destinées aux enfants pour présenter des espèces protégées comme des animaux de compagnie valorisants, les vidéos invitant le public à s’abonner pour obtenir les prix, normalisant ainsi la possession d’espèces menacées.
Dans les régions MENA (« Middle East and North Africa« ), et au Cameroun, les flux témoignent de réseaux transfrontaliers structurés pour des espèces de grande valeur. La zone MENA est particulièrement active pour les faucons, les perroquets gris du Gabon et l’ivoire d’éléphant d’Afrique, souvent vendus comme symboles de statut social. Au Cameroun, le commerce illégal porte sur les pangolins (écailles, peaux, viande), les pythons, les crocodiles et les perroquets gris du Gabon. Un cas marquant concerne une annonce publiée sur la plateforme TradeFord proposant un crâne de lion à côté d’un crâne humain, révélant le lien entre ce marché, les rituels occultes et certaines formes de médecine traditionnelle. Les commerçants camerounais utilisent principalement des plateformes B2B pour offrir des écailles de pangolin en vrac.

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Étude de cas : les pilules nord-coréennes de corne de rhinocéros (ANW)
En Asie, une multiplication d’annonces concernant les pilules nord-coréennes Angong Niuhuang Wan (ANW) a été relevée sur les marchés en ligne. Contrairement à la formulation chinoise officielle, qui a remplacé la corne de rhinocéros par de la corne de buffle depuis 1990, les pilules nord-coréennes continuent d’être présentées comme contenant de la véritable corne de rhinocéros. La corne de rhinocéros reste l’une des marchandises illicites les plus valorisées du commerce de la faune sauvage, associée à des enjeux de conservation et de sécurité internationale. Le prix de gros de la corne de rhinocéros se situe entre 10.700 et 22.300 dollars américains par kilo sur les marchés asiatiques pour la période 2016-2022. Chaque pilule ANW est annoncée comme contenant 0,12 gramme de corne, soit 0,72 gramme pour une boîte de six. Cette boîte se vend entre 300 et 600 dollars, ce qui correspond à un prix de 420 à 830 dollars par gramme de corne incorporée. Ce modèle économique permet de multiplier le prix initial par vingt à quarante, générant d’importantes marges et assurant au passage des revenus substantiels en devises fortes pour les trafiquants et pour le régime nord-coréen.

Le transit des pilules ANW repose sur plusieurs méthodes de contrebande qui exploitent la proximité entre la Corée du Nord et la Chine. Les cargaisons sont d’abord déplacées par voie terrestre, notamment via les villes frontalières de Sinuiju et Namyang. Depuis la pandémie de COVID-19, le trafic de fret a nettement augmenté sur le pont sino-coréen reliant Dandong, ce qui facilite le passage de marchandises illicites par camions. Parallèlement, des rencontres maritimes sont organisées en Mer Jaune, entre Donggang et la côte nord-coréenne, où de petits bateaux de pêche transfèrent discrètement des cargaisons pouvant atteindre plusieurs dizaines de tonnes, y compris des lots d’ANW. La reprise du tourisme transfrontalier après la pandémie a également créé un environnement favorable au commerce informel : des sites touristiques en Chine promeuvent ouvertement les pilules nord-coréennes, tandis que des magasins situés juste de l’autre côté de la frontière vendent librement ANW et vin d’os de tigre.
Une fois introduits en Chine, les produits suivent des circuits logistiques structurés qui les dirigent vers les marchés régionaux. Les cargaisons sont généralement acheminées par camion vers des hubs de sortie comme le district de Haixin ou la ville portuaire de Dalian, d’où elles sont exportées par voie maritime vers d’autres pays asiatiques. Ces itinéraires permettent à l’ANW et aux produits connexes de circuler largement sur les plateformes numériques au Japon, à Hong Kong, à Singapour, en Malaisie, au Cambodge, en Thaïlande, au Vietnam ou encore au Myanmar. La quasi-totalité des annonces en ligne étant rédigée en chinois, la chaîne d’approvisionnement vers l’Asie du Sud-Est semble prioritairement orientée vers les consommateurs chinois.

Le commerce des pilules ANW ne constitue pas seulement une menace pour la conservation des rhinocéros ; il représente également un enjeu de sécurité internationale. Les revenus qu’il génère sont considérés comme une source de devises fortes pour la Corée du Nord et pourraient être gérés par le « Bureau 39 », une structure d’État chargée d’alimenter les programmes interdits du régime. Même si les montants absolus paraissent modestes en comparaison du budget de la défense nord-coréenne, estimé à 1,47 milliard de dollars en 2023, leur valeur stratégique demeure élevée. À titre d’ordre de grandeur, les recettes issues de la vente d’ANW suffiraient potentiellement à financer plusieurs dizaines de tests de missiles, dont le coût unitaire est évalué entre trois et dix millions de dollars, soulignant ainsi le rôle disproportionné que peut jouer ce commerce dans l’économie clandestine du pays. L’analyse des tendances de recherche Google pour « Angong Niuhuang Wan » révèle des pics de demande coïncidant avec des crises de santé publique majeures (H1N1 en 2005, COVID-19 en 2020-2022, coqueluche en 2024), principalement en Chine. Cette corrélation fournit un indicateur prédictif pour les forces de l’ordre : les futures épidémies déclencheront probablement une augmentation du trafic. Le marché est également complexifié par des produits d’imitation fabriqués à Hong Kong, qui brouillent les pistes pour les forces de l’ordre et maintiennent l’appétit des consommateurs.
Les réponses opérationnelles concernant le trafic de pilules ANW devraient s’appuyer sur plusieurs axes. Les douanes et les services de contrôle aux frontières gagneraient à utiliser les données relatives aux épidémies comme indicateur prédictif, afin de renforcer les inspections des cargaisons de médecine traditionnelle en provenance de Corée du Nord, en particulier sur l’axe de Dandong. Les autorités chargées des saisies devraient systématiquement analyser les pilules interceptées pour confirmer la présence de corne de rhinocéros et rendre publics les résultats, afin d’établir clairement la nature illicite du produit. Les unités de renseignement financier pourraient traiter le commerce d’ANW comme un indicateur de contournement des sanctions en surveillant les flux financiers et les sociétés de fret liées aux points de transit identifiés. Parallèlement, les ministères de la santé et les revues médicales seraient en position de réfuter activement la désinformation concernant les prétendues propriétés médicinales de la corne de rhinocéros. Enfin, INTERPOL et les agences de sécurité ont intérêt à reconnaître que le trafic d’ANW constitue une double menace, à la fois environnementale et stratégique, et à l’intégrer dans les cadres existants de contre-prolifération.
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D’une façon générale, lorsque les réglementations se renforcent sur une espèce en particulier, les marchés illégaux se réorientent vers des substituts et exploitent les failles du système, en particulier dans les secteurs de la taxidermie et du travail du cuir où l’identification des espèces devient difficile. Cette dynamique s’observe clairement au Mexique après l’interdiction totale du commerce du pangolin en 2016, consécutive à son inscription à l’Annexe I de la CITES. Le cuir de pirarucu s’est alors imposé comme un substitut privilégié en raison de sa texture écailleuse similaire. Les données commerciales montrent un effondrement des exportations de cuir de pangolin et, parallèlement, une hausse marquée des exportations de pirarucu, principalement à destination des États-Unis. La quasi-absence de traçabilité des peaux au Brésil et la difficulté pour les consommateurs de distinguer les deux matériaux créent un risque durable de blanchiment.
Une logique comparable apparaît dans le commerce des grands félins. Face à la demande persistante de produits dérivés du tigre en Asie et à la réduction de l’offre, les trafiquants ont déplacé leur intérêt vers d’autres espèces. Des os et dents de lion, principalement issus d’Afrique du Sud, circulent désormais sur des plateformes thaïlandaises et vietnamiennes autrefois dominées par les produits de tigre. De leur côté, des peaux, dents et os de jaguar en provenance de Bolivie, du Surinam, du Brésil ou du Pérou alimentent également la demande asiatique ; certaines préparations, comme la « pâte de jaguar » du Surinam, reproduisent directement les produits traditionnellement associés au tigre.
Cette adaptation des marchés est renforcée par l’angle mort que constituent les produits transformés. La taxidermie et le travail du cuir transforment des animaux identifiables en objets anonymes (trophées, panneaux de cuir, bijoux ) rendant l’identification forensique presque impossible. Le tannage et les finitions altèrent l’ADN, compliquant les analyses moléculaires. Sur les réseaux sociaux, notamment au Mexique, des groupes très actifs vendent des objets issus d’espèces protégées, comme ceux provenant de rhinocéros, d’éléphants ou de jaguars, souvent sans aucune référence à des permis. Les vendeurs recourent à des termes codés ou à des orthographes volontairement incorrectes pour contourner la modération. Enfin, certaines failles juridiques, telles que les exemptions pour les « effets personnels et domestiques » prévues par la CITES, permettent encore le passage transfrontalier d’objets travaillés avec une documentation minimale, ouvrant la voie à des stratégies de blanchiment sophistiquées.
Le rapport propose plusieurs recommandations pour répondre aux risques liés à la substitution d’espèces et à la circulation de produits transformés. Il souligne d’abord la nécessité de combler les lacunes documentaires qui caractérisent le commerce du cuir exotique. Dans des centres de production et d’exportation comme León, au Mexique, l’exigence d’une identification vérifiable et d’une traçabilité complète pour les peaux de pirarucu, de pangolin ou d’autres espèces exotiques serait un moyen efficace de réduire les possibilités de blanchiment. Parallèlement, le rapport insiste sur l’importance de renforcer la surveillance transfrontalière des espèces utilisées comme substituts. Intégrer explicitement les parties de lion et de jaguar dans les cadres de répression traditionnellement consacrés au commerce du tigre permettrait d’anticiper les transferts de demande et de limiter l’exploitation opportuniste des espèces non encore prioritaires pour les autorités.
Le rôle des plateformes de médias sociaux et de commerce électronique est également central. Le rapport recommande d’exiger de ces acteurs une diligence raisonnable accrue en matière de vérification documentaire, notamment pour les annonces mentionnant des termes ambigus comme « pré-interdiction » ou impliquant des espèces protégées. Une telle mesure réduirait la capacité des trafiquants à utiliser ces plateformes pour légitimer ou dissimuler leurs activités. L’amélioration des capacités d’identification médico-légale constitue un autre axe important. Investir dans des formations spécialisées et dans des outils permettant l’analyse moléculaire de produits issus de taxidermie ou de maroquinerie (où l’ADN est souvent fortement dégradé ) contribuerait à une meilleure qualification des saisies et à une poursuite plus efficace des infractions. Enfin, le rapport préconise de resserrer les exemptions réglementaires, en particulier celles relatives aux « effets personnels et domestiques » prévues par la CITES. Ces exemptions permettent encore la circulation transfrontalière de nombreux objets travaillés sans documentation complète, et leur révision réduirait une voie majeure de contournement utilisée pour masquer l’origine illégale de produits transformés.
Par Sandrine Le Bars
NDLR : La CITES, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (ou « Convention de Washington »), établit les niveaux de protection applicables aux espèces sauvages en les classant dans différentes annexes. L’Annexe I regroupe les espèces menacées d’extinction, dont le commerce international est interdit sauf pour des usages non commerciaux, principalement scientifiques. L’Annexe II concerne des espèces qui ne sont pas encore menacées d’extinction mais qui pourraient le devenir si leur commerce n’était pas strictement contrôlé. Dans l’évaluation menée par le Système de Surveillance Mondial, il est notable que 84 % des annonces analysées portent sur des espèces relevant de l’une ou l’autre de ces deux annexes.
Le « Bureau 39 » est une structure étatique nord-coréenne chargée de générer des revenus en devises fortes pour le régime. Les activités illicites, dont le trafic de faune sauvage, peuvent alimenter cette structure et contribuer indirectement au financement de programmes interdits, y compris des programmes militaires. Le « Bureau 39 » fait l’objet de sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies (notamment la Résolution 1718), ainsi que de sanctions américaines et européennes. Dans ce contexte, le commerce des pilules ANW est considéré comme un indicateur potentiel d’évasion des sanctions et comme une source de financement clandestin susceptible de soutenir les priorités stratégiques du régime nord-coréen.
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