Étude sur l'organisation chinoise de blanchiment d’argent

UK Foreign, Commonwealth & Development Office + University of Birmingham - Royaume Uni | Novembre 2025

Publié en novembre 2025  l’étude Flying Money, Hidden Threat: Understanding the Growth of Chinese Money Laundering Organisations (« Argent volant, menace invisible : comprendre la croissance des organisations chinoises de blanchiment d’argent ») examine la montée en puissance des organisations chinoises de blanchiment d’argent (CMLOs), leurs méthodes (IVTS/fei ch’ien, TBML, crypto, réseaux diasporiques), leurs liens avec les groupes criminels transnationaux et l’impact des contrôles de capitaux imposés par Pékin. L’étude se concentre spécifiquement sur le blanchiment des produits du crime organisé commis en Occident par des groupes criminels occidentaux, principalement le trafic de drogues.

L’acronyme CMLOs renvoie à Chinese Money Laundering Organisations, c’est-à-dire les organisations chinoises de blanchiment d’argent qui fournissent des services de blanchiment aux groupes criminels transnationaux, en utilisant des systèmes de transfert de valeur informels, des mécanismes commerciaux ou des réseaux diasporiques.
Les organisations de blanchiment d’argent chinoises se sont rapidement imposées comme l’une des menaces majeures en matière de blanchiment de capitaux à l’échelle mondiale. Utilisant des techniques vieilles de plusieurs siècles, elles ont évolué en opérations dépassant les milliards de dollars, fournissant des services de blanchiment d’argent rapides, bon marché et efficaces aux groupes de criminalité organisée transnationale. Aux États-Unis, cette domination est particulièrement marquée. Leurs activités croissent également au Royaume-Uni et en Europe continentale.

Le rapport pose deux questions centrales : existe-t-il une relation entre l’État chinois et ces activités ? et comment les réponses politiques doivent-elles évoluer pour faire face à cette menace spécifique ? L’expression « banque clandestine chinoise » est trompeuse car ces réseaux utilisent une gamme bien plus large de techniques que les simples transferts de valeur informels. Le terme « activité des CMLOs » s’avère plus approprié pour désigner l’ensemble des services offerts. Les Systèmes Informels de Transfert de Valeurs, ou IVTS, désignent le mouvement de valeur sans recourir aux systèmes bancaires formels, souvent appelé transfert miroir lorsque les fonds ne traversent pas réellement les frontières mais sont simplement mis à disposition par un agent du réseau dans une autre juridiction.

Les CMLOs ne représentent pas un phénomène entièrement nouveau. Elles constituent l’évolution et l’expansion d’institutions existant depuis des siècles. Le fei ch’ien, littéralement « argent volant », en constitue l’ancêtre le plus direct. Ce système remonte à la dynastie Tang, entre 618 et 907 de notre ère. À cette époque, les marchands échangeant du riz et du thé entre le nord et le sud de la Chine avaient besoin d’un moyen sûr de régler leurs comptes sans transporter physiquement de l’argent à travers le pays. Le fei ch’ien offrait cette solution : un individu confiait ses fonds à un courtier qui prélevait une commission et mettait à disposition une valeur équivalente via un courtier de confiance dans une autre juridiction. Le règlement s’effectuait par compensation de transactions ou techniques de surfacturisation.

Lorsque la Chine s’est libéralisée dans les années 1990 et que les ressortissants chinois se sont établis à l’étranger, ces systèmes se sont avérés précieux pour les expatriés souhaitant envoyer des remises (transferts d’argent vers les familles restées au pays) à leurs familles. Cette infrastructure préexistante a fourni aux CMLOs modernes des réseaux établis, fondés sur la confiance et les relations familiales, leur permettant de déployer rapidement leurs capacités criminelles.

Au cœur de ce  fonctionnement se trouve le guanxi, concept profondément enraciné dans la culture chinoise qui  désigne un réseau personnel de relations particulièrement capacitant. Plutôt que de construire de nouveaux réseaux, les CMLOs ont accédé à des structures préexistantes fondées sur des relations établies, accélérant ainsi leur adaptation à des activités criminelles organisées.

Les CMLOs modernes ne se limitent pas au fei ch’ien traditionnel. Elles intègrent le blanchiment d’argent basé sur le commerce, les cryptomonnaies et des réseaux sophistiqués de money mules. Cette diversification représente une évolution significative des trois dernières décennies. Les CMLOs adoptent une structure décentralisée ou compartimentée. Cette architecture offre une flexibilité opérationnelle, la capacité à augmenter rapidement les activités et une réduction des risques de détection, tout en maintenant une coordination centrale.
Les personnes impliquées dans ces organisations sont souvent originaires de la province du Fujian (voir la carte ci-contre). Cette région a une longue histoire d’émigration vers l’Europe et les États-Unis, et ses communautés à l’étranger ont traditionnellement recours aux services de transfert clandestin d’argent. La communication se fait par des messageries chiffrées comme WeChat, ce qui limite fortement l’accès des enquêteurs. Les réseaux restent très fermés et difficiles à approcher. Les règles sociales du guanxi structurent les interactions au sein de ces réseaux. Pourtant, malgré leur caractère fermé, les CMLOs coopèrent avec de nombreux groupes criminels transnationaux, notamment le Cartel de Sinaloa et des réseaux hawala albanais en Europe.

La présence des femmes dans ces réseaux est significative, y compris à des postes de responsabilité. Cela contraste avec d’autres circuits de blanchiment habituellement dominés par les hommes et s’inscrit dans une tradition de la criminalité organisée chinoise où les femmes occupent souvent un rôle central dans les activités peu violentes, ce qui correspond au fonctionnement des CMLOs.
La diaspora chinoise constitue un autre levier essentiel. Forte d’environ 60 millions de personnes, elle offre aux CMLOs un vivier étendu pour structurer leurs opérations et recruter des intermédiaires. Les étudiants chinois jouent un rôle particulier dans ce dispositif. Au Royaume-Uni, leur nombre a augmenté régulièrement jusqu’en 2019-2020, et une enquête publiée en 2020 indiquait que le pays était devenu leur première destination, devant les États-Unis. Cette concentration dans certaines villes universitaires facilite l’implantation et l’activité des CMLOs. En 2023-2024, 149.885 étudiants chinois étaient inscrits dans l’enseignement supérieur britannique. Une tendance similaire est observée aux Pays-Bas, où les inscriptions ont progressé de 23 % en 2023-2024.Dans ce contexte, les CMLOs recrutent des money mules parmi les membres de la diaspora et particulièrement parmi les étudiants. Ces derniers ouvrent de multiples comptes bancaires (parfois avec de faux documents) qui servent à déposer des liquidités criminelles. Les montants sont ensuite fragmentés en petits versements afin de contourner les outils de détection, une pratique connue sous le nom de « smurfing » (ou « schroumpfage » en français). Les comptes peuvent également être transmis d’une personne à l’autre : un étudiant peut en ouvrir plusieurs, puis en laisser la gestion à un CMLO ou à un autre étudiant lorsqu’il retourne en Chine.

Les facteurs précipitants du recours au CMLO’s

Les contrôles des changes imposés par l’État chinois constituent le principal moteur de l’essor des CMLOs. Avant 2008, la Chine appliquait déjà des règles strictes limitant les mouvements de capitaux. Ces restrictions ont été renforcées en 2016, après d’importantes fuites de capitaux en 2015-2016, lorsque plus de 600 milliards de dollars auraient quitté le pays. Aujourd’hui, un particulier en Chine ne peut transférer légalement que 50.000 dollars américains par an, et les investissements à l’étranger sont interdits sauf en cas de départ définitif. Ces limitations créent un marché captif d’individus et de familles cherchant à déplacer leurs fonds hors du pays.
La fuite de capitaux hors de Chine s’explique par plusieurs facteurs. L’instabilité économique, le ralentissement de la croissance et le mécontentement face aux politiques gouvernementales y contribuent largement. La gestion de la pandémie de COVID-19, ainsi que la répression visant les grandes entreprises technologiques, ont renforcé ce mouvement. Depuis 2012, le président Xi Jinping mène une vaste campagne anticorruption, avec plus de cinq millions de membres du Parti Communiste Chinois placés sous enquête. Cette pression incite de nombreux responsables publics à mettre leurs fonds à l’abri, hors de portée des autorités. L’ensemble de ces éléments alimente une demande constante de devises occidentales, à laquelle les fonds issus de la criminalité organisée viennent répondre.

Les CMLOs proposent des services de blanchiment dits « professionnels », c’est-à-dire assurés par des acteurs qui ne participent pas au crime initial et qui se rémunèrent pour cette prestation. Elles offrent ainsi un ensemble complet de services aux groupes criminels organisés. Depuis une dizaine d’années, la demande pour ce type de blanchiment spécialisé augmente nettement. En 2021, Europol relevait que l’essor de ces réseaux traduisait une préférence croissante, chez certains groupes criminels, pour des méthodes plus sophistiquées permettant d’échapper aux dispositifs de lutte contre le blanchiment. Au cours de la dernière décennie, les CMLOs se sont imposées comme les acteurs dominants du blanchiment professionnel, spécialement aux États-Unis, où elles sont devenues les blanchisseurs de référence pour les organisations mexicaines de trafic de drogue. Leur réussite s’explique par plusieurs avantages décisifs.
Les CMLOs appliquent des commissions extrêmement faibles, de l’ordre de 1 à 3 %, parfois même nulles lorsqu’elles acceptent une opération à perte. À titre de comparaison, les réseaux plus traditionnels ,y compris les cartels sud-américains ,  facturent généralement entre 10 et 15 %. D’autres réseaux, comme celui mis au jour lors de l’opération Destabilise, se situent entre 3 et 5 %. Cet écart s’explique par le modèle économique propre aux CMLOs : leur marge ne se fait pas en Occident, mais en Chine, où elles revendent les devises occidentales à des particuliers à des taux élevés, pouvant atteindre 25 à 30 %. Le profit étant réalisé en Chine, elles peuvent proposer leurs services en Occident à très faible coût, voire gratuitement. La vélocité du système combinée à un modèle commercial structuré et à une relative absence de violence, rend les CMLOs particulièrement attractives pour les groupes criminels organisés. Au lieu d’attendre plusieurs semaines, les groupes criminels récupèrent leurs fonds blanchis en quelques heures, souvent avec une garantie de remboursement.

Le marché du fentanyl en Amérique du Nord, dominé par les cartels mexicains, occupe une place centrale dans l’essor des CMLOs. Le trafic de fentanyl produit des volumes considérables de liquidités qu’il faut traiter rapidement, et cette contrainte a favorisé l’émergence d’un partenariat durable entre les cartels et les CMLOs. Cette relation, décrite par les forces de l’ordre américaines comme une alliance de fait, concerne tout particulièrement le Cartel de Sinaloa, qui s’appuie aujourd’hui sur les CMLOs pour une part essentielle de ses opérations financières.  Le fentanyl, en raison de sa rentabilité et du rythme de production qu’il impose, nécessite un apport constant de capitaux. Les CMLOs permettent aux organisations criminelles de disposer de leurs fonds blanchis en quelques heures, un délai bien plus court que les méthodes traditionnelles. La faible rémunération des pratiques des CMLOs permet aux cartels d’augmenter leurs marges de plusieurs points, ce qui explique l’importance stratégique accordée à cette coopération.

Le mode opératoire mis en place contribue aussi à réduire les risques liés au transport physique de liquidités vers le Mexique. Les CMLOs collectent l’argent liquide issu des ventes de fentanyl aux États-Unis, le fragmentent en petits montants et le déposent sur des comptes américains en utilisant des « schtroumpfs » (mules d’argent), souvent recrutées parmi les étudiants chinois. Cette technique permet d’éviter les dispositifs de détection. Une somme équivalente est ensuite mise à disposition des cartels au Mexique au moyen d’un système informel de transfert de valeur fonctionnant par transactions miroir.

Le rôle de la Chine dans cette dynamique ne s’arrête pas au blanchiment. Elle est également un fournisseur essentiel de précurseurs chimiques utilisés pour produire le fentanyl, et ces achats sont fréquemment réglés en cryptomonnaies. Ce contexte nourrit aux États-Unis un discours politique qui présente les CMLOs comme une menace relevant du niveau étatique. Pourtant, les recherches disponibles indiquent qu’il existe peu d’éléments publics confirmant une direction centralisée ou coordonnée par l’État chinois. Selon plusieurs responsables des forces de l’ordre, la crise du fentanyl a contribué à accroître l’activité des CMLOs au point de la placer « sous stéroïdes ». L’ampleur du marché, l’importance du cash généré et la nécessité d’un traitement financier continu ont ainsi créé les conditions d’un partenariat durable et structurant entre les cartels mexicains et les CMLOs.

L’ombre de la menace ; les angles de la défense

La question centrale porte sur l’existence d’un lien entre l’État chinois et les activités des CMLOs.  Aux États-Unis, la rhétorique politique tend à présenter les CMLOs comme un instrument du Parti communiste chinois destiné à nuire aux intérêts américains. Certains responsables accusent la Chine de faciliter la production et l’exportation de précurseurs de fentanyl afin d’affaiblir les États-Unis, et un ancien responsable du FBI a même évoqué une possible motivation idéologique chinoise derrière ces flux. Pourtant, malgré ces affirmations, aucune preuve publique solide ne vient étayer cette thèse, et le gouvernement chinois a formellement rejeté ces accusations.

Le rapport conclut qu’il n’existe aucune preuve indiquant que l’activité transnationale des CMLOs serait directement dirigée par l’État chinois. La campagne anticorruption menée par Xi Jinping, qui a visé des fonctionnaires de tous niveaux, y compris les hauts dignitaires, contredit d’ailleurs l’idée d’un État soutenant activement ce type de flux. Par ailleurs, les activités des CMLOs nuisent simultanément aux intérêts occidentaux et à ceux de la Chine qui entreprend par ailleurs des actions pour réduire l’activité domestique des systèmes informels de transfert de valeurs(depuis mai 2024, plus d’une centaine de banques souterraines auraient été démantelées).

Il reste néanmoins peu plausible que l’État chinois ignore totalement l’activité des CMLOs à l’étranger. Ses capacités de surveillance, notamment sur des plateformes chiffrées, utilisées pour contrôler les interactions à l’intérieur du pays et au sein de la diaspora,  fait vaciller  l’idée d’une méconnaissance réelle de la manière dont ces réseaux exploitent ces outils Certains observateurs estiment que cette absence d’intervention traduit au moins une forme de tolérance. Elle créerait  de fait une situation où l’État et les CMLOs bénéficient chacun, dans une certaine mesure, de l’inaction du premier. Cette tolérance implicite ne constitue toutefois pas un engagement ou un encouragement explicite.

Traiter les CMLOs comme une simple « menace chinoise » serait une erreur stratégique. Ces organisations coopèrent régulièrement avec le cartel de Sinaloa, les réseaux hawala albanais et d’autres groupes criminels transnationaux. Elles s’inscrivent dans un ensemble bien plus vaste de financements illicites transnationaux qui nécessite une réponse internationale coordonnée. Les obstacles opérationnels restent toutefois importants. Les forces de l’ordre occidentales se heurtent à l’absence de coopération de leurs homologues chinois : les demandes d’assistance restent souvent sans réponse ou ne donnent lieu qu’à une collaboration très limitée. À cela s’ajoutent les barrières culturelles et linguistiques, qui compliquent la collecte de renseignements, ainsi que le manque de visibilité sur les transactions réalisées en Chine, ce qui rend particulièrement difficile l’établissement des circuits financiers.
Cette difficulté est accentuée pour les enquêtes portant sur les systèmes informels de transfert de valeur, où une partie essentielle des transactions se déroule en Chine, hors de portée des autorités occidentales. Dans un contexte où une coopération sino-occidentale d’ampleur semble peu probable, les pays occidentaux doivent renforcer leur propre résilience. Plusieurs pistes émergent. Des campagnes ciblées pourraient être menées auprès de la diaspora chinoise, en particulier des étudiants, afin de contrer les tentatives de recrutement de mules d’argent. Le secteur privé, notamment les institutions financières, bénéficierait d’une information accrue sur les indicateurs d’activité liés aux CMLOs. Enfin, la poursuite de travaux de recherche demeure indispensable pour affiner la compréhension des dynamiques de marché et repérer les marges d’action possible

Par Sandrine Le Bars

Voir l’étude ici
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NDLR : L’opération Destabilise est une opération internationale de lutte contre le crime organisé, pilotée principalement par la National Crime Agency (NCA) britannique, avec l’appui d’Europol, du FBI, de la DEA et de plusieurs polices européennes.
Il s’agit d’une opération lancée à partir de 2023, intensifiée en 2024–2025, visant à désorganiser durablement les réseaux criminels transnationaux, en particulier ceux actifs dans le narcotrafic, le darknet, le blanchiment, les cryptomonnaies et les services criminels clés en main. L’objectif n’est pas seulement l’arrestation de têtes visibles, mais la déstabilisation systémique des écosystèmes criminels, d’où le nom de l’opération.
Destabilise a déjà permis : des centaines d’arrestations cumulées, des dizaines de tonnes de stupéfiants saisies, des centaines de millions d’euros en avoirs criminels gelés ou confisqués, et le démantèlement de réseaux britanniques jouant un rôle de hub international.

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