Étude sur la traite de personnes au Canada en 2024
Statistique Canada | 09.12.25
Taux pour 100.000 habitants (moyenne canadienne = 1,2)
La traite des personnes au Canada demeure un phénomène structurellement sous-estimé, malgré un cadre législatif étoffé et une attention croissante des autorités. Selon l’analyse de Statistique Canada couvrant la période 2014-2024, la traite des personnes consiste à « recruter, transporter ou héberger des individus, ou à exercer un contrôle sur leurs déplacements, dans le but de les exploiter, principalement à des fins d’exploitation sexuelle ou de travail forcé« . Contrairement à une perception répandue, ce phénomène ne suppose pas nécessairement le franchissement de frontières internationales et peut se dérouler entièrement à l’intérieur du pays.
Sur la décennie étudiée, 5.070 affaires de traite des personnes ont été déclarées par les services de police au Canada, correspondant à un taux annuel moyen de 1,2 affaire pour 100.000 habitants. Bien que cette infraction représente environ 0,02 % de l’ensemble des crimes déclarés, elle touche de manière disproportionnée des populations socialement, économiquement et politiquement marginalisées, notamment les femmes et les filles, les personnes autochtones, les migrants, les jeunes pris en charge par les services sociaux et les personnes vivant dans la pauvreté.
Les données policières montrent une progression nette du phénomène. En 2023-2024, le nombre de causes de traite des personnes enregistrées était plus de deux fois supérieur à celui observé dix ans plus tôt, tandis que le nombre d’accusations réglées par les tribunaux était près de trois fois plus élevé. Cette augmentation reflète à la fois une intensification des activités criminelles et une capacité accrue des institutions à détecter et documenter les situations de traite, sans que cela permette d’évaluer l’ampleur réelle du phénomène, largement dissimulé.
La répartition géographique des affaires met en évidence de fortes disparités régionales. Sur l’ensemble de la période, les taux moyens les plus élevés ont été enregistrés en Nouvelle-Écosse et en Ontario. En 2024, la Nouvelle-Écosse affichait un taux de 4,5 affaires pour 100 000 habitants, nettement supérieur à la moyenne nationale. À l’échelle des villes, les taux les plus élevés ont été relevés à Guelph, Halifax et Thunder Bay, dépassant largement le taux moyen observé dans les régions métropolitaines de recensement, établi à 1,6 affaire pour 100.000 habitants. La majorité des affaires, soit 85 %, ont été signalées dans de grands centres urbains, soulignant le rôle central des pôles métropolitains dans les dynamiques de traite.

Les victimes identifiées sont très majoritairement des femmes et des filles, qui représentaient 93 % des victimes détectées en 2024. Deux tiers d’entre elles avaient moins de 25 ans. Les hommes et les garçons, bien que minoritaires, présentent des profils distincts : ils sont généralement plus âgés et plus souvent impliqués dans des affaires comportant plusieurs victimes, une caractéristique fréquemment associée à la traite à des fins de travail forcé. L’année 2022 constitue une exception notable, marquée par une hausse ponctuelle du nombre de victimes masculines, interprétée comme un signal d’alerte sur l’exploitation par le travail, en particulier dans des secteurs à forte demande de main-d’œuvre peu qualifiée.
Les relations entre victimes et auteurs présumés varient selon le genre. Les femmes et les filles entretiennent le plus souvent une relation intime ou affective avec leur exploiteur, ce qui renforce l’emprise psychologique et complique la reconnaissance de la situation de victimisation. Les hommes et les garçons, à l’inverse, sont plus fréquemment victimes dans un cadre professionnel ou commercial, en lien avec une relation d’affaires. Ces différences confirment le caractère sexo-spécifique des formes de traite, l’exploitation sexuelle touchant majoritairement les femmes et les filles, et le travail forcé concernant plus souvent les hommes et les garçons.
Du côté des auteurs présumés, la grande majorité sont des hommes, représentant environ 82 % des personnes mises en cause. L’âge médian des auteurs présumés est de 27 ans, avec une forte concentration dans la tranche des 18-34 ans. Lorsque des femmes sont identifiées comme auteures présumées, elles sont en moyenne plus jeunes. Le rapport souligne que leur rôle est souvent complexe, certaines ayant elles-mêmes été victimes de traite ou demeurant sous l’emprise de réseaux criminels, et pouvant être utilisées pour recruter ou rassurer de nouvelles victimes.
Sur le plan judiciaire, les dossiers de traite des personnes se distinguent par leur complexité. Ils comportent en moyenne davantage d’accusations que d’autres infractions violentes et nécessitent des délais plus longs avant d’être réglées. Entre 2013-2014 et 2023-2024, 1.281 dossiers ont été traités par les tribunaux criminels pour adultes. Seules 10 % de ces affaires ont abouti à un verdict de culpabilité pour une accusation de traite de personnes. Parmi celles-ci, 78 % se sont soldées par une peine d’emprisonnement, les autres donnant lieu à des peines de probation ou à d’autres sanctions. Cette faible proportion de condamnations reflète les difficultés structurelles liées à la preuve, à la protection des victimes et à la nature clandestine des faits.
Les affaires de traite comportent fréquemment des infractions connexes. Près de 40 % incluent d’autres chefs d’accusation, le plus souvent liés au commerce du sexe, aux voies de fait, aux infractions sexuelles ou à la privation de liberté. Cette imbrication contribue à la confusion fréquente entre traite des personnes et travail du sexe, alors même que la traite se caractérise par l’absence de consentement réel et par la contrainte ou la tromperie exercée sur les victimes.
Le rapport souligne également le rôle croissant du renseignement financier dans la lutte contre la traite. Le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada joue un rôle central dans l’identification des flux financiers liés à l’exploitation humaine. Depuis le lancement du projet Protect en 2016, près de 2.000 divulgations de renseignements financiers liées à la traite ont été transmises aux forces de l’ordre. En 2023-2024, ce dispositif a été étendu au travail forcé, un phénomène largement sous-déclaré mais considéré comme une préoccupation croissante, notamment dans les secteurs employant des travailleurs migrants ou saisonniers.
Enfin, les données issues de la « Ligne d’urgence canadienne contre la traite des personnes » complètent les statistiques policières. En 2024, cette ligne a recensé 466 situations impliquant 579 victimes ou survivants, en hausse significative par rapport à l’année précédente. La majorité des cas concernaient l’exploitation sexuelle, mais plus d’un cinquième relevaient du travail forcé, souvent avec un nombre de victimes plus élevé par situation. Ces chiffres confirment l’ampleur d’un phénomène encore largement invisible, dont la détection dépend fortement de la sensibilisation, des ressources institutionnelles et de la confiance des victimes envers les autorités.
Voir l’étude ici
ou https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/85-002-x/2025001/article/00008-fra.pdf?st=uGyMsr8M
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