Rapport sur la criminalité organisée dans la région du Mékong

Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC) | Décembre 2025

Le Mekong Risk Monitor est une publication périodique produite par le Réseau Mékong de lutte contre la criminalité transnationale (MNET-CTC), programme mis en œuvre en partenariat par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC)  et le gouvernement australien. Publié en décembre 2025, ce premier numéro suit l’évolution des économies illicites au Cambodge, au Laos, au Myanmar, en Thaïlande et au Vietnam, et analyse leurs interactions avec les dynamiques de gouvernance, de développement et de sécurité dans l’ensemble de la région du Mékong. S’appuyant sur des entretiens menés auprès de journalistes, de responsables étatiques et d’acteurs de la société civile, ainsi que sur une veille en sources ouvertes, le moniteur propose une analyse fondée sur des éléments probants des menaces et vulnérabilités émergentes.

Ainsi, entre début 2024 et mi-2025, des schémas émergents de criminalité organisée liés aux crypto-actifs ont été identifiés au Vietnam. Ces schémas combinent des structures de type Ponzi, l’émission de jetons numériques fictifs ou non répertoriés, et des techniques d’ingénierie sociale. Ces dispositifs reposent sur la création de plateformes d’investissement factices associées à des promesses de rendements journaliers présentés comme garantis, notamment à travers des jetons (MTC, PAYN, MPX ou CBP). La diffusion de ces schémas s’appuie sur des dispositifs de mise en scène destinés à soutenir leur crédibilité apparente. Elle inclut l’organisation de conférences dans des hôtels de luxe, l’affichage de signes extérieurs de richesse sur les réseaux sociaux et le recours à des mécanismes de recrutement multiniveaux.

Les effets financiers associés à ces pratiques sont documentés sur la période considérée. Les pertes cumulées sont estimées à plus de 20.000 milliards de dôngs (740 millions d’euros). La plateforme Matrix Chain a compromis  plus de 138.000 comptes pour des pertes proches de 10.000 milliards de dôngs (370 millions d’euros). PaynetCoin a impliqué plus de 500.000 investisseurs à l’échelle nationale. CrossFi, présenté comme un projet de blockchain, a collecté plus de 2.000 milliards de dôngs (74 millions d’euros) auprès d’environ 1.900 investisseurs. Ces activités sont principalement localisées dans des centres urbains connectés tels que Hô Chi Minh-Ville, Hanoï et Bac Ninh, tout en étant également observées dans des zones rurales et périphériques. Les cryptoactifs apparaissent également dans des infractions associées : des détournements de fonds et des vols ont été commis afin de compenser des pertes liées à des investissements en cryptoactifs. Des faits de violence ont été signalés lors de transactions physiques en Tether (USDT), notamment à Hung Yen, où 3 milliards de dôngs (111.000 euro) ont été dérobés.

Sur le plan réglementaire, la période correspond à une évolution du cadre juridique. Jusqu’à récemment, les cryptomonnaies n’étaient pas reconnues comme moyens de paiement légaux. Une résolution, adoptée par le gouvernement vietnamien, adoptée en mars 2025, a introduit des définitions juridiques des actifs numériques et des cryptoactifs, ainsi qu’un cadre d’expérimentation réglementaire. Cette évolution a été suivie, en juin 2025, par l’adoption d’une loi sur l’industrie des technologies numériques intégrant la régulation des cryptoactifs dans la stratégie économique nationale. Malgré ces évolutions, des lacunes subsistent. En février 2025, le Vietnam demeurait non conforme à la recommandation 15 du Groupe d’action financière (GAFI) relative aux actifs virtuels. Aucun dispositif centralisé de supervision des portefeuilles suspects n’est en place et aucune sanction n’a été prononcée à l’encontre des prestataires de services sur actifs virtuels pour manquements aux obligations de lutte contre le blanchiment. Les interventions institutionnelles interviennent principalement à la suite de révélations publiques de pertes importantes, plutôt que dans le cadre d’un suivi continu des flux financiers.

Au Cambodge, la traite des femmes et des filles à des fins de mariages forcés et exploiteurs en Chine demeure un phénomène structurant des dynamiques de traite des êtres humains observées en 2025. Le pays reste l’un des principaux territoires d’origine de ces flux, sans inflexion notable sur la période récente, malgré les actions de sensibilisation menées depuis plusieurs années. Cette forme de criminalité s’inscrit dans un ensemble de vulnérabilités économiques et sociales persistantes. La pauvreté, l’endettement des ménages et la faiblesse des opportunités professionnelles continuent d’exposer une partie de la population féminine à des stratégies de recrutement coercitives. Cette vulnérabilité entre en résonance avec une demande soutenue en provenance de Chine, liée à un déséquilibre démographique ancien, issu des politiques de contrôle des naissances, qui alimente un marché structuré autour de courtiers et d’intermédiaires transnationaux. L’incitation financière joue un rôle central dans ces mécanismes, les familles se voyant proposer des sommes comprises entre 1.500 et 3.000 dollars pour accepter le départ de leurs filles.

Les modalités de recrutement ont évolué. Les réseaux ciblent de plus en plus des femmes vivant en milieu urbain, en particulier des ouvrières du secteur textile et des employées de la restauration, exposées à des revenus faibles et à des formes d’emploi précaires. Les réseaux sociaux constituent désormais un outil central de repérage et de contact utilisés pour identifier des profils exprimant des difficultés financières. Les itinéraires de transfert ont également été adaptés afin de contourner les contrôles, avec un recours accru à des routes terrestres informelles transitant par le Vietnam ou le Laos. Une fois arrivées en Chine, les femmes sont confrontées à des formes d’exploitation multiples. Les mariages sont imposés, souvent assortis d’exploitation sexuelle, de travail forcé et de restrictions sévères de liberté. Certaines sont contraintes de travailler dans des usines ou des exploitations agricoles afin de rembourser la dette liée à leur transfert. Les conséquences individuelles sont durables, marquées par des violences physiques, des traumatismes psychologiques et une stigmatisation sociale. À leur retour au Cambodge, des obstacles juridiques persistent, notamment pour celles qui ont eu des enfants en Chine, dont le rapatriement reste souvent impossible.

Le Cambodge demeure classé au niveau 3 du rapport américain sur la traite des personnes pour la quatrième année consécutive et a été désigné en 2025 comme « État parrain » de la traite. Les données publiques restent limitées, avec quelques centaines de cas déclarés chaque année et seulement 180 femmes rapatriées de Chine au premier semestre 2025, tandis que les capacités de prise en charge des victimes se sont affaiblies. Parallèlement, le dispositif de prise en charge des victimes s’est fragilisé. Depuis début 2025, plusieurs organisations non gouvernementales locales ont réduit ou cessé leurs activités à la suite de coupes budgétaires de bailleurs internationaux, dont l’USAID, affectant l’accès aux abris et au soutien psychologique. Dans ce contexte, la traite constitue une économie illicite structurée, générant entre 10.000 et 30.000 dollars américains par victime pour les intermédiaires, tandis que les femmes concernées demeurent prises dans des mécanismes d’endettement et d’exploitation.

En Thaïlande, les réseaux de trafic de stupéfiants exploitent l’essor des plateformes et services de livraison par application pour intégrer la distribution de drogues aux flux ordinaires de la logistique urbaine. Le développement rapide de ce secteur, qui compte entre 300.000 et 400.000 livreurs à l’échelle nationale, dont près de la moitié concentrés à Bangkok, fournit une couverture dense permettant aux activités illicites de se fondre dans des millions de livraisons quotidiennes légitimes. Certains livreurs participent volontairement au transport de stupéfiants afin de compléter leurs revenus, notamment à Bangkok et à Phuket, où des affaires ont révélé la dissimulation de grandes quantités de méthamphétamine dans des colis anodins ou leur stockage temporaire chez des complices. Le recours au transport involontaire est toutefois plus répandu. Dans ce cas, les applications de livraison sont utilisées pour acheminer des colis présentés comme des biens de consommation courante,  contenant des stupéfiants à l’insu du livreur.
De plus, les réseaux criminels recourent à des coursiers qu’ils équipent d’uniformes et de sacs aux couleurs de plateformes de livraison connues, leur permettant de circuler dans l’espace urbain et de franchir les contrôles sans attirer l’attention. Les substances concernées sont principalement la méthamphétamine sous forme de comprimés (Ya Ba), la méthamphétamine en cristaux (Ya Ice), ainsi que la kétamine. De nouveaux produits apparaissent également, comme des pilules surnommées « Nom » ou « Labubu », dont la forme imite des figurines populaires. La mise en relation avec les acheteurs s’opère principalement via les réseaux sociaux, où les vendeurs utilisent des codes et des appellations détournées pour désigner les produits et les quantités.

L’efficacité de ce système repose sur plusieurs facteurs. L’uniforme et l’identité visuelle des livreurs instaurent une confiance implicite, réduisant la probabilité de contrôles policiers, d’autant plus que ces travailleurs sont souvent perçus comme occupant des emplois précaires. Les fonctionnalités technologiques des applications, notamment le suivi GPS, sécurisent la livraison tout en permettant aux commanditaires de rester anonymes après la validation de la commande. Par ailleurs, les règles encadrant la protection des consommateurs interdisent aux livreurs d’ouvrir les colis qu’ils transportent, ce qui empêche toute vérification du contenu et offre une forme de déresponsabilisation aux transporteurs comme aux plateformes. Des actions de sensibilisation ont été menées conjointement par certaines plateformes de livraison et la police royale thaïlandaise, notamment par des sessions de formation. Toutefois, aucune statistique officielle n’est publiée concernant l’implication des services de livraison dans les circuits de distribution de stupéfiants et les dispositifs de suivi sur ces formes de logistique criminelle restent, à ce stade, peu développés.

La zone économique du Triangle d’Or, au Laos, connaît une phase de recomposition marquée par des incertitudes sur la pérennité de son modèle et sur la localisation future de ses activités. Cet espace, implanté sur les rives du Mékong à la jonction du Myanmar, de la Thaïlande et du Laos, concentre depuis plus d’une décennie des fonctions économiques et criminelles étroitement imbriquées. L’analyse porte plus précisément sur un périmètre d’environ 100 km² de territoire laotien correspondant à la Zone économique spéciale du Triangle d’Or.

Créée en 2007 à la suite de la signature d’un bail emphytéotique (de très longue durée) entre le gouvernement laotien et le KRG,ou Kings Romans Group (l’acteur central de la Zone économique spéciale du Triangle d’Or, ZES-GT), la zone s’est développée sous la direction de Zhao Wei, identifié par le Trésor américain comme dirigeant d’une organisation criminelle transnationale. Dès son origine, KRG a été structurée autour d’un complexe de casinos servant de support au blanchiment de revenus issus du trafic de stupéfiants en provenance du Myanmar. Au fil du temps, la structure  est devenue un point d’ancrage pour les jeux d’argent en ligne, les cyber-escroqueries, la traite d’êtres humains et des formes de travail contraint liées aux centres d’arnaques, tout en alimentant des flux réguliers de drogues et de marchandises illicites vers la Thaïlande. À partir de fin 2024, plusieurs évolutions traduisent une fragilisation du fonctionnement établi. Zhao Wei n’est plus apparu publiquement depuis décembre 2024 et a été absent des principales cérémonies officielles organisées en 2025. L’ensemble de l’équipe dirigeante exécutive a quitté ses fonctions avant l’été 2025, entraînant l’ouverture de recrutements pour un nouveau président-directeur général et un directeur adjoint. Dans le même temps, la population résidente a fortement diminué, passant d’environ 120.000 personnes fin 2024 à un peu plus de 65.000 à l’été 2025, avec la fermeture de nombreux commerces et établissements de services.

Ces évolutions interviennent dans un contexte de pressions accrues exercées par la Chine, la Thaïlande et le Myanmar. À l’automne 2025, la cessation des opérations de jeux d’argent en ligne a été annoncée, suivie d’opérations d’inspection. Parallèlement, l’Armée de l’État Wa, partenaire historique chargé de la sécurité du site, a procédé au retrait de ses troupes et de ses ressortissants vers le Myanmar. Dans ce contexte, les autorités laotiennes cherchent à reprendre la main sur certains leviers institutionnels. Le contrôle des points de passage frontaliers et des douanes, auparavant assurés par des dispositifs privés liés à la zone, est progressivement réaffirmé par l’État. Des projets économiques sont également mis en avant, notamment des partenariats avec des entreprises publiques chinoises dans le cadre de la Belt and Road Initiative (BRI, visant à financer et contrôler des infrastructures pour relier la Chine à l’ensemble du monde), en particulier dans le secteur agricole destiné au marché chinois. Ces transformations correspondent à un déplacement et à une reconfiguration des activités criminelles, avec des relocalisations temporaires vers Vientiane, Boten ou Tachileik au Myanmar. Les investissements du Kings Romans Group, estimés à environ 3,5 milliards de dollars, limitent les perspectives de reconversion vers des activités légitimes et prolongent la dépendance à des revenus issus des casinos et des réseaux d’escroquerie, tandis que des dispositifs similaires apparaissent dans d’autres complexes au Laos et au Myanmar.

Par ailleurs, en février 2025, le Laos a été placé sous surveillance renforcée par GAFI en raison de lacunes structurelles dans son dispositif de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. L’économie criminelle laotienne demeure  dominée par l’usage de l’argent liquide qui  constitue le principal vecteur de paiement pour les pots-de-vin, le financement des centres de cyber-escroqueries et l’acquisition de stupéfiants ou de produits issus de la faune sauvage. Le poids de l’économie informelle, qui concerne près de 83 % des emplois, facilite l’intégration de fonds illicites dans des activités commerciales ordinaires, notamment dans les secteurs de la restauration et des débits de boisson. À cela s’ajoute l’interdiction faite aux banques de vendre des devises étrangères depuis 2022, mesure qui a favorisé l’expansion du marché noir et des bureaux de change illégaux.

Entre 2024 et 2025, trente-six cas de transport d’argent non déclaré ont été interceptés aux frontières, notamment dans les provinces de Vientiane, Savannakhet et Khammouane, pour un montant cumulé supérieur à 614.000 dollars. Les flux empruntent à la fois des points de passage officiels et des itinéraires informels. Aux Ponts de l’Amitié reliant la Thaïlande et à l’aéroport international de Wattay, l’argent est dissimulé dans des compartiments aménagés de véhicules, dans des bagages ou directement sur les personnes. Le Mékong reste un axe central de ces circulations, de petites embarcations y transportant de nuit des devises telles que le baht thaïlandais, le renminbi chinois ou le dollars américain. Les autorités privilégient, dans la majorité des cas, des amendes administratives plutôt que l’ouverture de poursuites judiciaires. Depuis 2020, aucun dossier de contrebande de cash n’a été transmis à la police économique pour des faits susceptibles de qualification en blanchiment d’argent. Cette situation est renforcée par des incohérences persistantes entre les décrets ministériels, le Code pénal et la loi sur les devises.

NDLR : Le Groupe d’action financière (GAFI) est un organisme intergouvernemental indépendant chargé de protéger le système financier mondial en élaborant et en promouvant des standards contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération des armes de destruction massive. Ses Recommandations constituent les normes internationales de référence en matière de LAB/FT (Lutte AntiBlanchiment/Financement du Terrorisme) et sont conçues pour s’appliquer à des cadres juridiques et administratifs variés, indépendamment des technologies utilisées. Leur mise en œuvre repose sur l’approche fondée sur les risques, qui impose aux États et aux institutions financières d’identifier et d’évaluer les menaces afin de concentrer les ressources de contrôle sur les expositions les plus élevées.
La Recommandation 15 du GAFI, remaniée en octobre 2018, intègre explicitement les actifs virtuels et les prestataires de services d’actifs virtuels afin d’empêcher que ces technologies ne soient utilisées à des fins de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme. Elle impose une approche fondée sur les risques, obligeant les États et les prestataires de services d’actifs virtuels (PSAV) à identifier, évaluer et comprendre les risques liés aux produits, services et technologies, avec des exigences renforcées pour les usages à haut risque. Elle subordonne l’exercice des activités de PSAV à un agrément ou à un enregistrement dans la juridiction d’implantation, assorti de contrôles d’intégrité visant à empêcher l’accès des criminels aux fonctions de direction ou de détention significative du capital. La surveillance doit être exercée par une autorité compétente disposant de pouvoirs d’inspection, d’accès à l’information et de sanction effectifs, proportionnés et dissuasifs. La recommandation étend également les obligations de vigilance et de traçabilité aux transactions en actifs virtuels, notamment par l’application de la « travel rule », qui impose la transmission sécurisée des informations sur l’émetteur et le bénéficiaire lors de chaque transfert, ainsi qu’un seuil d’identification fixé à 1.000 USD/EUR pour les transactions occasionnelles. Enfin, elle requiert une coopération internationale étroite afin de permettre l’échange rapide d’informations entre autorités, compte tenu du caractère transfrontalier des services en actifs virtuels.

Voir le rapport ici
ou https://globalinitiative.net/analysis/mekong-risk-monitor-1/

Par Sandrine Le Bars

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