Trafic de drogues en Libye : état des lieux

Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNDOC) | Janvier 2026

Le rapport de l’ONUDC (Office des Nations-Unies contre la Drogue er le Crime) intitulé « Drug Trafficking Dynamics in Libya and across North Africa (2020-2024): Trends and Implications » dépeint les dynamiques l’état du trafic de drogue en Libye et à travers l’Afrique du Nord sur la période 2020-2024. Le rapport  répond à une demande des autorités libyennes  afin d’orienter leurs politiques face à la menace.

La Libye occupe une position centrale dans les dynamiques régionales de l’Afrique du Nord, position façonnée par sa géographie stratégique, une décennie de conflits armés et une économie fortement dépendante des hydrocarbures. Situé au carrefour des flux commerciaux entre le Sahel et la Méditerranée, ainsi qu’entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, le pays   présente des caractéristiques géographiques propices au développement des économies illicites : une longue façade côtière, de vastes étendues désertiques et des frontières poreuses avec six États voisins (Tunisie, Algérie, Niger, Tchad, Soudan et Égypte).

Cette position stratégique fait de la Libye un nœud logistique privilégié pour le stockage temporaire et la redistribution des marchandises illicites vers l’Europe et le Moyen-Orient. Le soulèvement contre le régime de Kadhafi en 2011 et la guerre civile qui a suivi ont entraîné la fragmentation d’un pouvoir jusque-là fortement centralisé. Sous l’ancien régime, la contrebande existait déjà mais était gérée et contrôlée par l’État ; cette « désintégration » a laissé place à une multiplication d’acteurs et de réseaux opérant de manière autonome. Des conflits armés récurrents ont marqué cette période, avec des confrontations à grande échelle en 2014-2015 puis en 2019-2020. Les efforts de médiation des Nations Unies, tels que l’Accord politique libyen de 2015 et le cessez-le-feu d’octobre 2020 ayant conduit à la création du Gouvernement d’unité nationale en 2021, n’ont pas suffi à garantir une stabilité durable, celle-ci restant entravée par l’influence d’acteurs rivaux sur les institutions politiques et les ressources économiques clés. L’embargo sur les armes imposé par l’ONU est demeuré  « totalement inefficace », permettant un flux continu de matériel militaire qui a renforcé tant les réseaux criminels que les groupes armés, ces derniers étant parfois mieux équipés que les forces de l’ordre.

Le paysage sécuritaire libyen se caractérise aujourd’hui par une instabilité extrême et une prolifération de groupes armés souvent ancrés localement, à l’échelle d’une ville ou d’un quartier. Ces groupes forment des alliances fragiles et mouvantes, et la distinction entre prestataires de sécurité légitimes et organisations criminelles est devenue floue. Nombre d’entre eux, bien qu’officiellement rattachés à l’État, tolèrent, protègent ou taxent les activités de trafic pour financer leurs opérations. L’implication de combattants étrangers et de mercenaires, notamment originaires du Tchad et du Soudan depuis 2015, a complexifié davantage ces réseaux en apportant une expertise militaire et de nouvelles connexions transnationales.

Le contexte socio-économique constitue un facteur déterminant de cette situation. L’économie libyenne, décrite comme une économie de prédation, est presque entièrement tributaire des hydrocarbures, qui représentaient en 2023 près de 97 % des revenus de l’État et 94 % des recettes d’exportation. Toutefois, cette richesse ne profite pas à l’ensemble de la population, créant une vulnérabilité aux chocs économiques. Le secteur public est hypertrophié, employant environ 90 % de la population active ,dont plus de 44 % dans le secteur de la défense et de la sécurité. Le chômage global oscille entre 15 et 19 %, mais atteint environ 50 % chez les jeunes, pour qui le trafic devient souvent une stratégie de survie ou une source de revenus alternative. Le trafic de drogue s’inscrit ainsi dans un écosystème criminel intégré, où chaque activité illicite renforce les autres. Les infrastructures et les routes utilisées pour la contrebande de carburant ou le trafic de migrants servent également au transport de stupéfiants. Le trafic de carburant constitue la plus importante économie illicite en Libye, générant des revenus estimés à au moins 5 milliards de dollars par an grâce aux subventions étatiques qui rendent la contrebande vers l’étranger extrêmement lucrative.

Au-delà de cette contrebande, les groupes armés exercent une influence sans précédent sur les institutions étatiques comme la National Oil Corporation et la General Electric Company. En contrôlant ces infrastructures stratégiques (pipelines, champs de gaz et de pétrole), ils ne se contentent pas de détourner des produits subventionnés ; ils acquièrent une légitimité de façade et un accès direct aux ressources de l’État pour financer leurs autres activités illicites. Les zones d’extraction d’or, situées principalement près des frontières avec le Niger, le Tchad et le Soudan, jouent quant à elles un rôle de « ports terrestres » pour les stupéfiants. Ces sites miniers servent de points d’arrêt stratégiques où les convois de cocaïne et de cannabis trouvent du ravitaillement en carburant, des zones de stockage sécurisées et un soutien logistique avant de remonter vers le nord de la Libye. Les flux s’entremêlent également sur lec plan physique : des camions citernes de carburant servent à dissimuler des armes, tandis que des véhicules tout-terrain ou des poids lourds sont utilisés indifféremment pour transporter des drogues ou des migrants selon les opportunités du marché. Les revenus colossaux issus de ces trafics alimentent par ailleurs le marché noir des devises. Les groupes criminels exploitent le système de lettres de crédit pour acquérir des devises étrangères par la fraude, réinjectant ensuite ces profits dans l’économie réelle, notamment l’immobilier, ce qui verrouille leur emprise sur la société libyenne.

La situation de précarité économique, particulièrement marquée dans les zones frontalières marginalisées, favorise une certaine acceptation sociale des trafics comme moyen de subsistance, dans un contexte de détérioration des services publics. La corruption systémique facilite par ailleurs l’accès aux ports et aux points de passage frontaliers, où des individus influents fournissent protection et informations aux trafiquants en échange de pots-de-vin. Le pays fait ainsi face à un véritable dilemme : la forte proportion de la population active employée dans le secteur de la défense et de la sécurité tend davantage à consolider l’écosystème criminel qu’à le démanteler.

Dynamiques des trafics de stupéfiants – adaptation des réseaux criminels aux marchés :

Depuis 2011, et de façon  plus prononcée entre 2020 et 2024, la Libye a connu une hausse rapide du volume et de la variété des stupéfiants en circulation sur son territoire. Dans les années qui ont suivi le soulèvement de 2011, le trafic s’est d’abord concentré sur la résine de cannabis et la cocaïne. À partir de 2014, les volumes de produits pharmaceutiques détournés, notamment le tramadol, ainsi que de drogues de synthèse comme l’ecstasy, ont connu une augmentation significative. Depuis 2018, le Captagon a fait son apparition sur le marché libyen, suivi en 2020 par une hausse massive des saisies de prégabaline, substance qui a surpassé le tramadol tant en nombre qu’en volume de saisies. Plus récemment, les autorités libyennes ont exprimé leur inquiétude face à l’émergence d’une production locale de comprimés. Environ 19 % de la population libyenne (soit 7,4 millions d’habitants) est âgée de 15 à 24 ans, constituant la cible principale des nouveaux marchés de comprimés synthétique . Le démantèlement de laboratoires à Tobrouk en 2024 et à Tripoli en 2023 illustre cette nouvelle menace, suggérant que le pays pourrait évoluer d’un simple territoire de transit vers un rôle de producteur dans la chaîne d’approvisionnement régionale en drogues de synthèse

Les saisies de cocaïne enregistrées entre 2018 et 2024 en Libye, ou ayant la Libye pour destination, représenteraient une valeur marchande totale comprise entre 41,8 et 99,4 millions de dollars. Concernant la prégabaline, deux saisies massives réalisées au port de Benghazi en 2023 et 2024, totalisant 23,6 millions de comprimés, ont une valeur estimée à 34,5 millions de dollars. Les interceptions maritimes de tramadol effectuées entre 2022 et 2024, portant sur environ 7 millions de comprimés, représenteraient quant à elles près de 1,5 million de dollars sur le marché noir. Enfin, quatre saisies de cannabis réalisées en 2024 dans les zones côtières libyennes affichaient une valeur comprise entre 1,22 et 2,14 millions de dollars. En termes de volumes, l’Afrique du Nord a saisi en 2023 environ 406 tonnes de résine de cannabis, soit 32,4 % des saisies mondiales, l’Égypte dépassant cette année-là le Maroc avec 191 tonnes interceptées. Une saisie record de 18 millions de comprimés de Captagon en provenance de Syrie a été effectuée au port de Benghazi en 2024. La même année, 2,3 millions de comprimés d’ecstasy ont été découverts dissimulés dans des voitures d’occasion à bord d’un seul navire commercial faisant escale à Misrata puis à Benghazi. À l’échelle continentale, l’Afrique a représenté 93,4 % des saisies mondiales de tramadol entre 2017 et 2023.

Cocaïne

L’augmentation de la production mondiale de cocaïne a entraîné une intensification des flux transitant par le continent africain. Des liaisons directes se sont établies entre les pays producteurs d’Amérique latine (Équateur, Colombie et Brésil) et la Libye. Les réseaux libyens opèrent désormais avec une autonomie croissante, connectant les trafiquants des Amériques non seulement aux marchés traditionnels d’Europe de l’Ouest, mais également à de nouveaux débouchés en Europe du Sud-Est et au Moyen-Orient.
Le transport maritime est devenu central pour l’acheminement des cargaisons à haut volume. Les saisies les plus importantes ont été réalisées dans les ports de Tripoli, Benghazi, Al-Khums et Tobrouk. Les trafiquants recourent principalement à la technique dite du « rip on », consistant à décharger la drogue en même temps que des marchandises licites. Dans ce dispositif, Malte joue un rôle de point de transbordement crucial : les cargaisons y sont soit transférées sur de plus petits navires à destination de la Libye, soit maintenues dissimulées dans des conteneurs qui poursuivent leur route vers les ports libyens.
Malgré l’essor des voies maritimes, les routes terrestres traversant le Sahel demeurent actives. La cocaïne en provenance du golfe de Guinée transite par le Niger avant d’atteindre le sud de la Libye. Les sites d’extraction d’or situés au nord du Niger servent de points d’arrêt stratégiques pour le ravitaillement, le stockage et le soutien logistique des convois. Le transport s’effectue généralement au moyen de véhicules tout-terrain ou de poids lourds, souvent accompagnés d’escortes armées dans les zones désertiques les plus dangereuses.

Les réseaux de trafic présentent une organisation à la fois structurée et adaptable. Ils s’articulent autour d’une hiérarchie comprenant des coordinateurs nationaux de haut niveau chargés de la logistique et des finances, des facilitateurs responsables du stockage, ainsi que des transporteurs et des exécutants. Les cargaisons sont fréquemment suivies par GPS. La nature des coopérations varie selon les frontières concernées. À la frontière sud, entre le Niger et la Libye, les échanges reposent souvent sur des liens ethniques ou tribaux, la drogue changeant de mains à des points de rendez-vous préétablis qui marquent les limites des zones d’influence des différents groupes. À la frontière ouest, entre la Libye et la Tunisie, les relations entre trafiquants sont en revanche strictement transactionnelles et fondées sur des arrangements financiers. Ces réseaux font preuve d’une grande capacité d’adaptation face aux contrôles, modifiant leurs méthodes en fonction des circonstances , par exemple en recourant à des familles insoupçonnables pour franchir les points de contrôle. La corruption aux passages frontaliers constitue un outil systématique pour garantir le transit sécurisé des marchandises.

Cannabis

La résine de cannabis, demeure la substance historiquement prédominante en Libye. Le trafic maritime le long de la côte nord-africaine est resté constant au cours des cinq dernières années. La majeure partie de la résine saisie provient du Maroc, bien que des cargaisons originaires du Moyen-Orient et de l’Asie de l’Ouest soient également signalées. Les ports de Misratah, Al-Khums et Tobrouk constituent les principaux points d’entrée, Tobrouk jouant un rôle stratégique particulier en raison de sa proximité avec l’Égypte et le reste du Moyen-Orient. Les trafiquants recourent parfois à des balises GPS fixées sur des paquets jetés à la mer pour être récupérés ultérieurement. Une fois à terre, la drogue est souvent stockée dans des maisons privées situées dans des zones urbaines côtières avant d’être redistribuée. Une tendance émergente entre 2020 et 2024 concerne des flux dits « inversés », où le cannabis transite par l’Europe du Sud et de l’Ouest avant d’atteindre l’Afrique du Nord, contrairement aux routes historiques. La drogue est principalement dissimulée dans des véhicules d’occasion importés pour la revente ou transportée via des ferries. Ainsi, 25 kilos  de résine ont été découverts dans une voiture arrivant d’Anvers via Malte au port d’Al-Khums. En Tunisie, des saisies sur des ferries en provenance de Marseille ou de Gênes, allant de 1 à 300 kilos, indiquent que ces réseaux testent de nouvelles méthodes pour échapper à la surveillance des routes traditionnelles.

Malgré l’importance des saisies portuaires, le cannabis continue d’entrer massivement par voie terrestre via le Sahara. Traditionnellement, le cannabis marocain passait par l’Algérie ou le Mali. Cependant, depuis 2020, les trafiquants contournent de plus en plus le Mali, jugé trop risqué en raison de la présence de troupes internationales et du banditisme, au profit du Niger. Certaines cargaisons arrivent même par les ports du Bénin et du Nigeria avant de remonter vers le nord. Une fois en Libye, les stocks sont entreposés dans des villes clés du sud comme Sabha, Ubari et Marzuk. La Libye se trouve ainsi à la confluence de flux multiples : elle reçoit du cannabis d’Égypte à l’est tout en alimentant les marchés tunisien et algérien à l’ouest. En 2023, l’Égypte a d’ailleurs dépassé le Maroc en termes de volumes de résine de cannabis saisis, avec 191 tonnes interceptées.

Drogues de synthèses et produits pharmaceutiques :

Le marché des produits pharmaceutiques et des drogues synthétiques a connu une expansion qualifiée de « spectaculaire » au cours de la dernière décennie en Libye. Le Captagon constitue un cas particulièrement significatif. Apparu sur le marché libyen vers 2018 avec des interceptions notables à Tobrouk et Benghazi, il provient majoritairement de Syrie. En 2024, les douanes libyennes ont réalisé une saisie record de 18 millions de comprimés au port de Benghazi. Des saisies hors de la région confirment cette dynamique : un million de comprimés ont été interceptés au Liban en 2023, dissimulés dans du matériel agricole à destination de la Tunisie. Le Captagon vendu sur les marchés illicites est généralement une combinaison d’amphétamine et de caféine, parfois mélangée à d’autres additifs comme la quinine ou le paracétamol. Un lien direct est établi entre l’usage de stimulants comme le Captagon et les capacités opérationnelles des forces armées sur le terrain. Les combattants utilisent ces pilules pour obtenir du soulagement, du courage, de l’endurance physique, de la vigilance et une capacité à supprimer la peur lors des affrontements. Cet usage s’inscrit dans un contexte de conflit armé prolongé où ces substances servent de mécanisme de survie ou de dopage pour les acteurs de la violence. L’économie illicite de la drogue, incluant le Captagon, fournit des ressources permettant aux groupes armés d’acquérir une puissance militaire et économique accrue. Ces fonds servent à payer des salaires plus élevés aux combattants et à acheter la coopération d’adversaires potentiels, alimentant la corruption et renforçant l’influence de groupes qui s’emparent des institutions étatiques.

Le tramadol était, avant 2011, le principal produit synthétique trafiqué dans le pays. Depuis 2014, ce trafic a explosé, la Libye servant de zone de transit majeure vers l’Égypte. Les cargaisons proviennent principalement d’Asie du Sud et transitent par les grands ports d’Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin, au Nigeria et au Togo, avant de remonter vers le Sahel. Par voie terrestre, la drogue traverse le Niger dans des convois de véhicules tout-terrain, souvent dissimulée parmi d’autres produits de contrebande comme le carburant. C’est toutefois par voie maritime qu’arrivent les plus gros volumes : les ports de Tobrouk, Misratah et Al-Khums ont enregistré des saisies totalisant près de 7 millions de comprimés entre 2022 et 2024. Depuis 2020, la prégabaline, souvent détournée de son usage médical, a supplanté le tramadol en termes de volume et de fréquence de saisies. Le port de Benghazi est devenu un point d’entrée névralgique avec deux saisies massives en 2023 et 2024 totalisant 23,6 millions de comprimés. Comme le tramadol, la prégabaline arrive d’Asie du Sud via les ports nigérians, puis suit les couloirs sahéliens vers la Libye et l’Algérie. Une diversification croissante vers des stimulants de type amphétamine est également observée. L’ecstasy arrive principalement d’Europe, notamment des Pays-Bas et de Belgique, dissimulée dans des voitures d’occasion importées. Des saisies allant jusqu’à 1,7 million de comprimés ont été effectuées à Misratah et Benghazi.

Une tendance particulièrement préoccupante concerne le passage du simple transit à une capacité de production locale. En 2023 et 2024, des équipements de pressage de comprimés ont été découverts à Tripoli et Tobrouk. Bien que les substances exactes produites restent à confirmer par des analyses médico-légales, la présence de ces machines suggère que la Libye développe ses propres capacités de conditionnement et de fabrication. L’organisation de ces trafics présente une distinction nette avec celui de la cocaïne. Contrairement à cette dernière, gérée par des réseaux mondiaux très structurés, le trafic de produits pharmaceutiques revêt un caractère plus opportuniste. Les barrières à l’entrée sont plus faibles : de petits trafiquants peuvent acheter des comprimés à bas prix dans un pays ou une ville pour les revendre avec une marge importante de l’autre côté d’une frontière ou d’un point de contrôle.

Cette dynamique alimente ce que les experts qualifient de « violence lente » au sein de la société libyenne. La consommation de Captagon et d’autres pilules explose chez les jeunes Libyens, dont 19 % de la population a entre 15 et 24 ans. Cette tendance génère une accumulation de dommages graduels : problèmes de santé mentale, ruptures familiales et hausse de la criminalité de rue non organisée. Le Captagon apparaît ainsi à la fois comme un produit de consommation pour la jeunesse, un carburant pour les combattants et une manne financière pour les groupes armés qui maintiennent la Libye dans l’instabilité. Le  trafic de drogue ne se limite pas à un problème de sécurité publique ; il déstabilise les fondements mêmes de l’État et de la société libyenne. Sur le plan politique et sécuritaire, les revenus du trafic créent un cycle vicieux de prédation. Ils permettent aux groupes armés de financer des salaires plus élevés pour leurs combattants, d’acheter la loyauté d’adversaires potentiels et d’acquérir une puissance militaire accrue. Ces groupes utilisent ensuite leur influence pour infiltrer les institutions étatiques, accédant ainsi à des fonds publics et à une légitimité de façade qui protège leurs activités criminelles. Ce mécanisme sape l’autorité civile et compromet durablement les efforts de construction d’un État de droit.

Au-delà des affrontements armés pour le contrôle des routes, la société libyenne subit une accumulation de préjudices graduels liés à l’explosion de la consommation. Cette dynamique engendre des crises sanitaires, des ruptures familiales, une hausse de la criminalité de rue et un sentiment d’insécurité croissant chez les citoyens ordinaires. Les conséquences économiques sont également considérables. Les profits illicites sont massivement réinjectés dans le marché immobilier urbain et rural à des fins de blanchiment. Cette spéculation a provoqué une flambée des prix de l’immobilier depuis 2011, rendant le logement inabordable pour une grande partie de la population et aggravant les inégalités sociales. L’économie libyenne se trouve ainsi doublement fragilisée : d’une part par sa dépendance aux hydrocarbures, d’autre part par la distorsion que les flux financiers criminels imposent aux marchés légaux.

Face à ces défis multiples, l’ONUDC propose une approche globale articulée autour de plusieurs axes complémentaires. En matière de gouvernance et de gestion des données, la création d’un centre national de recherche et d’analyse, potentiellement placé sous l’égide du Procureur Général, permettrait de consolider les informations sur les saisies et les tendances de consommation. L’établissement d’un comité interministériel assurerait une coordination effective entre les différents services impliqués dans la lutte contre la drogue.Sur le plan de la santé publique (et de la réduction de la demande), une approche fondée sur les preuves scientifiques devrait guider le développement de services de prévention, de traitement et de réduction des risques. Les programmes de prévention en milieu scolaire et familial sont jugés plus efficaces que les campagnes de sensibilisation générales. L’engagement de la société civile, des chefs religieux et des leaders sportifs contribuerait à renforcer la résilience des communautés locales et à contrer l’acceptation sociale du trafic. Concernant les dimensions socio-économiques et l’État de droit, la diversification de l’économie libyenne et la création d’emplois légaux, particulièrement dans les zones frontalières marginalisées, offriraient des alternatives concrètes au trafic. L’action des forces de l’ordre devrait être réorientée vers le démantèlement des réseaux criminels organisés plutôt que vers la seule répression des petits trafiquants de rue, une approche susceptible d’aggraver l’instabilité sociale. La mise en œuvre d’audits et de mécanismes de transparence, incluant un contrôle citoyen, protégerait les institutions de l’influence des trafiquants. Enfin, l’activation des accords bilatéraux et multilatéraux avec l’Union africaine, la Ligue arabe et la CEDEAO permettrait un partage d’informations en temps réel sur les flux transnationaux.

 Points clefs :

  • La Libye n’est plus seulement une zone de transit, mais un centre de distribution régional capable de stocker et de redistribuer d’importants volumes vers l’Europe et le Moyen-Orient.
  • Une hausse rapide de la variété des substances est observée, avec une explosion des produits pharmaceutiques détournés (prégabaline, tramadol) et l’émergence de capacités de production locale de comprimés.
  • Le trafic de drogue prospère car il est imbriqué dans d’autres activités illicites (contrebande de carburant, trafic de migrants, commerce d’armes), utilisant les mêmes infrastructures et bénéficiant d’une corruption systémique.
  • L’instabilité politique, la porosité des frontières et le chômage massif des jeunes (environ 50 %) constituent les principaux moteurs poussant une partie de la population vers l’économie illicite.

Voir le rapport ici
ou https://css.unodc.org/documents/data-and-analysis/Libya/Libya_regional_dynamics_report_2026.pdf

NDLR : Près de quinze ans après la chute de Kadhafi, la Libye reste divisée entre deux gouvernements qui refusent de se reconnaître mutuellement.À l’ouest, le Gouvernement d’Unité Nationale est basé à Tripoli et dirigé depuis 2021 par le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah. C’est lui que l’ONU reconnaît comme légitime. Il est soutenu par la Turquie, le Qatar et l’Italie. À l’est, le Gouvernement de Stabilité Nationale est basé à Benghazi. Son Premier ministre officiel est Osama Hammad depuis 2023, mais le vrai pouvoir appartient au seigneur de guerre Khalifa Haftar. Son fils Saddam commande l’armée. Ce gouvernement, autrefois soutenu par les Émirats, l’Égypte et la France, est aujourd’hui appuyé par la Russie.
Côté législatif, la division est identique. À Tripoli, le Haut Conseil d’État est présidé par Mohamed Takala. À Sirte, la Chambre des représentants, présidée par Aguila Saleh Issa, soutient Benghazi. En août 2024, cette Chambre a voté la fin du mandat du Premier ministre tripolitain, une décision sans aucun effet de l’autre côté. Au-dessus de tout cela, il existe un Conseil présidentiel censé unifier le pays. Son président, Mohamed al-Menfi, détient en théorie le pouvoir exécutif et doit représenter la Libye à l’étranger. En pratique, il préfère depuis 2021 ménager les deux camps pour ne pas perdre son poste. L’institution censée arbitrer choisit donc l’inaction.
L’envoyé spécial de l’ONU, Abdoulaye Bathily, a démissionné en avril 2024 en déplorant l’impasse dans laquelle une poignée de responsables plonge la Libye depuis 2011 en empêchant toute élection. Il était le neuvième diplomate à échouer à ce poste. Aucun scrutin n’a eu lieu depuis 2014. Ceux prévus en décembre 2021 ont été annulés faute d’accord sur l’éligibilité des candidats.

Par Sandrine Le Bars

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