La criminalité organisée maritime dans l'Atlantique Sud de l'Afrique
ENACT | Septembre 2025
L’espace maritime de l’Atlantique Sud africain, entre le golfe de Guinée méridional et le cap de Bonne-Espérance, s’impose progressivement comme une zone pivot du crime organisé global. Sa centralité géographique repose sur la jonction entre trois systèmes criminels mondiaux : la production de cocaïne sud-américaine, les marchés consommateurs européens et asiatiques, et les hubs logistiques africains en croissance rapide. La réorientation récente du trafic maritime international autour du cap de Bonne-Espérance, conséquence directe de l’insécurité en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb, a fortement accru la densité du trafic commercial. Cette augmentation du flux a mécaniquement amélioré la capacité de dissimulation des cargaisons illicites dans la masse des transports légaux.
Les organisations criminelles exploitent systématiquement les spécificités juridiques du droit maritime international. La mer constitue un espace juridiquement fragmenté : un navire dépend de l’État du pavillon, l’intervention relève parfois de l’État côtier, et l’action judiciaire finale dépend souvent de l’État du port d’arrivée. Cette dissociation crée des zones grises exploitables. Les navires impliqués dans des trafics changent régulièrement d’immatriculation, passent sous pavillon de complaisance, modifient leur nom ou leur propriétaire apparent, et sont enregistrés au travers de sociétés offshore situées dans des juridictions opaques. L’identification réelle de la propriété devient alors extrêmement difficile. Dans certains cas, un même navire peut opérer pour différents réseaux criminels selon les voyages.

Les ports majeurs de la région (Durban et Cape Town en Afrique du Sud, Walvis Bay en Namibie et Luanda en Angola) fonctionnent comme plateformes logistiques multifonctions où le commerce légal et illicite coexistent. Leur croissance rapide dépasse leurs capacités d’inspection. Le contrôle repose essentiellement sur l’analyse de risque documentaire, laissant passer la grande majorité des conteneurs sans inspection physique. Les trafiquants s’insèrent dans ce flux massif en reproduisant exactement les circuits commerciaux légitimes : faux importateurs, sociétés écrans, documents commerciaux cohérents et conteneurs plombés d’origine.
La cocaïne constitue l’axe criminel principal structurant la région. Le Brésil, et en particulier le port de Santos, est devenu la principale base d’exportation vers l’Afrique australe. Les cargaisons partent soit dissimulées dans des conteneurs commerciaux légaux, soit par navires de pêche, soit par cargos opérant des transferts en haute mer. Une technique récurrente consiste à charger la drogue en Amérique du Sud, effectuer un transbordement discret au large de l’Afrique, puis la répartir sur plusieurs bateaux afin de diluer le risque judiciaire. Des plongeurs spécialisés fixent également des cargaisons sous les coques de navires commerciaux qui ignorent transporter de la drogue.
L’Angola sert fréquemment de première porte d’entrée. La faiblesse institutionnelle, la corruption portuaire et la croissance économique liée au pétrole facilitent l’insertion criminelle. L’Afrique du Sud devient ensuite la principale plateforme de redistribution. Les cargaisons y sont fractionnées pour être redirigées vers l’Europe, l’Australie, l’Asie du Sud-Est ou redistribuées sur le continent africain. Cette transformation du pays en hub logistique mondial s’accompagne d’une hausse marquée de la consommation locale et de l’émergence de marchés urbains structurés.
Parallèlement au transit de cocaïne, l’Afrique australe devient un centre de production de drogues synthétiques. Les précurseurs chimiques arrivent principalement d’Inde et de Chine, légalement déclarés comme produits industriels. Une fois débarqués, ils sont détournés vers des laboratoires clandestins produisant méthamphétamine, mandrax et MDMA. L’Afrique du Sud concentre ces laboratoires, mais la Namibie et certaines zones angolaises servent de relais. Des réseaux nigérians structurent la distribution régionale tandis que des groupes liés à des organisations mexicaines participent à l’approvisionnement technique et chimique.
La criminalité halieutique constitue le second pilier économique du crime maritime régional. Le courant de Benguela, l’un des écosystèmes marins les plus riches du monde, attire une flotte industrielle étrangère pratiquant la pêche illégale. Les navires opèrent sous pavillons africains loués, sous-déclarent leurs captures et transbordent en mer vers des cargos congélateurs. Le chinchard (Trachurus trachurus, un poisson) représente l’espèce la plus exploitée. Les pertes économiques pour les États côtiers sont considérables et alimentent instabilité sociale et pauvreté dans les communautés littorales.
En Afrique du Sud, la pêche illégale d’ormeaux constitue depuis plusieurs décennies une économie criminelle structurée. Les ormeaux sont braconnés par des réseaux locaux puis séchés et exportés vers l’Asie, principalement Hong Kong et la Chine. Ce commerce s’intègre dans un système d’échange direct avec des précurseurs de méthamphétamine. L’épuisement de la ressource n’a pas supprimé le trafic, mais l’a rendu plus violent et plus organisé. Des logiques similaires apparaissent pour le homard et certaines espèces de requins.
D’autres flux illicites transitent par la zone maritime. Des armes sont introduites par l’Angola vers la République Démocratique du Congo (RDC) et des groupes armés régionaux. Le corridor de Lobito, destiné au transport de minerais stratégiques, présente un potentiel important de contrebande. Le bois illégal d’Afrique centrale est exporté par conteneurs falsifiés vers l’Asie. Des diamants et ressources minières suivent parfois les mêmes routes logistiques que la drogue afin de mutualiser les réseaux de corruption.
La corruption constitue l’infrastructure invisible du système. Elle touche agents portuaires, douaniers, policiers et acteurs politiques locaux. Elle permet la falsification documentaire, la disparition de cargaisons saisies, la modification de manifestes de fret et l’absence de poursuites judiciaires. L’ampleur du commerce légal rend la surveillance exhaustive impossible et favorise l’impunité.
L’ensemble de ces dynamiques transforme progressivement l’Atlantique Sud africain en zone criminelle multifonctionnelle où se combinent trafic mondial de cocaïne, production industrielle de drogues synthétiques, exploitation illégale des ressources marines et contrebande de matières premières. L’augmentation continue du trafic maritime mondial autour du cap de Bonne-Espérance devrait renforcer durablement ce rôle et inscrire la région comme nouveau pivot de la criminalité maritime internationale.
Voir l’étude ici
ou https://enact-africa.s3.amazonaws.com/uploads/pages/1757592913090-2025-09-11-research-paper-51.pdf
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