Cannabis mondialisé : l’essor du trafic non européen reconfigure le marché des drogues

Police néerlandaise | Janvier 2026

Une recomposition profonde du marché du cannabis est en cours en Europe, avec l’émergence rapide d’un flux massif de cannabis non européen, principalement en provenance des États-Unis, du Canada et de la Thaïlande. Les Pays-Bas se retrouvent au cœur de cette transformation, à la fois comme point d’entrée, plateforme logistique et hub de redistribution vers le reste du continent. Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique globale où le cannabis, loin de constituer un marché marginal ou secondaire, s’intègre pleinement aux circuits internationaux de la criminalité organisée.

Depuis le début des années 2020, l’augmentation des volumes interceptés traduit un changement d’échelle. Les saisies de cannabis non européen connaissent une progression spectaculaire, au point que, en 2025, les quantités interceptées dépassent celles de la cocaïne aux Pays-Bas, une situation inédite dans un pays historiquement marqué par les flux de cocaïne. Cette évolution ne relève pas d’un simple déplacement conjoncturel mais d’une réorientation stratégique des réseaux criminels, qui identifient dans ce produit un marché à la fois rentable, moins risqué et en forte demande.
L’un des moteurs essentiels de cette transformation réside dans les effets indirects des politiques de régulation ou de légalisation mises en place dans plusieurs pays producteurs. Aux États-Unis, au Canada et en Thaïlande, l’ouverture partielle des marchés du cannabis n’a pas entraîné la disparition des circuits clandestins. Au contraire, une production illégale continue de coexister avec la production légale, souvent à des niveaux élevés. À cela s’ajoute un phénomène de surproduction dans le secteur autorisé, qui alimente les circuits parallèles. Cette surproduction, combinée à une baisse des prix et à une difficulté croissante à distinguer les produits légaux des produits illicites, crée un environnement particulièrement favorable aux détournements vers l’exportation clandestine.

En Californie, la production illégale dépasse encore largement la production régulée consommée sur le marché légal. Le cannabis circule dans des circuits hybrides où emballages, labels et apparences imitent le secteur autorisé, rendant les contrôles particulièrement complexes. Des cultures clandestines utilisent par ailleurs des pesticides interdits, parfois importés de Chine, ce qui introduit un risque sanitaire supplémentaire pour les consommateurs européens. Les produits issus de ces filières se distinguent aussi par leur puissance, avec des taux de THC pouvant atteindre 30 %, bien supérieurs aux niveaux observés dans la production néerlandaise traditionnelle.

Le Canada présente un schéma similaire, avec une croissance de la consommation depuis la légalisation de 2018 et le maintien d’une production illégale ou détournée. Les mécanismes de fraude incluent l’utilisation de sociétés écrans, de fausses identités ou de licences multiples pour un même réseau. Dans ce contexte, le cannabis constitue une activité criminelle à forte rentabilité et à risque relativement limité, ce qui attire des réseaux déjà actifs dans d’autres trafics.

La Thaïlande, après une phase de libéralisation rapide à partir de 2022, a vu émerger une production massive, y compris sous couvert d’autorisations officielles. La baisse des prix liée à cette expansion rend le cannabis thaïlandais particulièrement compétitif sur le marché international. Malgré un retour à une réglementation plus stricte en 2025, les infrastructures mises en place continuent d’alimenter les circuits illicites.

Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme un marché de destination particulièrement attractif. Les prix d’achat relativement faibles dans les pays producteurs, combinés à une demande soutenue et à une perception de qualité élevée, permettent de générer des marges importantes. Le cannabis importé peut être acheté autour de 1.000 à 1.500 euros le kilo dans les pays sources et revendu entre 4.000 et 9.000 euros en Europe, selon l’origine et la qualité. Cette rentabilité rivalise avec celle de certaines filières de drogues dures, ce qui explique l’intérêt croissant des réseaux criminels.

Les réseaux impliqués ne sont pas spécialisés. Il s’agit majoritairement d’acteurs déjà engagés dans des activités de trafic de cocaïne, de drogues de synthèse ou d’autres marchés illicites. Le cannabis non européen s’ajoute à un portefeuille existant dans une logique opportuniste. Les infrastructures logistiques, les circuits de blanchiment et les contacts utilisés sont les mêmes que pour les autres drogues. Le marché fonctionne ainsi comme une extension d’une économie criminelle globale, sans distinction réelle entre drogues dites « douces » et « dures ».

Les Pays-Bas occupent une position centrale dans ce système. Le pays cumule les fonctions de point d’entrée, de plateforme de stockage et de centre de redistribution vers d’autres marchés européens, notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Irlande. Cette position s’explique par l’existence d’infrastructures logistiques performantes, d’un réseau dense de connexions internationales et d’une longue tradition d’implication dans le trafic de stupéfiants. Le cadre juridique national, marqué par la tolérance de la vente en coffeeshop mais l’interdiction de l’approvisionnement, contribue également à maintenir un espace favorable aux circuits clandestins.

L’organisation du trafic repose sur un processus structuré. La production est assurée dans les pays d’origine, parfois avec des investissements ou des intérêts liés à des acteurs européens. L’acquisition implique des déplacements sur place, des inspections de la marchandise et des négociations directes. L’importation mobilise des circuits multiples : fret aérien, colis postaux, transport par mules, mais aussi conteneurs maritimes pour les cargaisons les plus importantes. Les techniques utilisées reprennent celles observées dans le trafic de cocaïne, avec recours à des sociétés écrans, à des cargaisons de couverture ou à des réseaux logistiques infiltrés.

Une évolution notable concerne l’augmentation des volumes transportés par voie maritime. Des cargaisons de plusieurs tonnes sont désormais interceptées dans les ports européens, parfois sans même être dissimulées derrière une marchandise légale, ce qui suggère une perception du risque relativement faible par les trafiquants. Parallèlement, les flux aériens restent importants, notamment sous forme de colis ou de bagages, avec une fréquence élevée mais des volumes plus modestes.

La distribution finale s’effectue via des circuits classiques de vente de stupéfiants. Le cannabis importé est écoulé par des revendeurs de rue, souvent impliqués dans la vente de plusieurs types de drogues, et parfois introduit dans certains points de vente semi-légaux. Cette intégration dans des circuits polydrogues confirme l’absence de cloisonnement entre les différents segments du marché.

Les conséquences de cette évolution sont multiples. Sur le plan sanitaire, la présence de produits fortement dosés en THC et potentiellement contaminés par des substances toxiques accroît les risques pour les consommateurs. Sur le plan sécuritaire, les tensions entre réseaux et la concurrence pour le contrôle des flux peuvent générer des violences comparables à celles observées dans les marchés de drogues dures. Sur le plan économique, le cannabis non européen fragilise les productions locales et modifie les équilibres traditionnels du marché.

Au final, le cannabis s’impose comme un produit pleinement intégré à la mondialisation criminelle. La distinction entre drogues « douces » et « dures » ne se retrouve pas dans les logiques opérationnelles des réseaux, qui exploitent indifféremment toutes les opportunités offertes par les marchés. Le développement du cannabis non européen illustre une adaptation rapide des organisations criminelles à l’évolution des cadres légaux, transformant des politiques de régulation en nouvelles opportunités de profit à l’échelle internationale.

Voir le rapport ici
ou https://www.politie.nl/binaries/content/assets/politie/onderwerpen/drugs/rapporten-over-drugs/e36d5d32-e165-48f7-944f-400b39617ace.pdf

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