Les marchés de la cocaïne en Afrique de l'Ouest.

Global Initiative against Transational Organized Crime | Mars 2026

En mars 2026, la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) analyse les marchés de la cocaïne en Afrique de l’Ouest en cartographiant les impacts, les routes, les tendances et les acteurs de ce commerce. L’Afrique de l’Ouest s’est d’abord imposée comme une base pour le commerce mondial de la cocaïne. Depuis 2019, le marché régional connaît une expansion soutenue, alimentée par une production record en Amérique latine, une demande croissante en Europe et un renforcement des contrôles sur les routes transatlantiques directes. La position géographique de la région, combinée aux lacunes de gouvernance, à l’amélioration des infrastructures portuaires et aéroportuaires ainsi qu’à une connectivité numérique et financière renforcée, constitue le socle de cette attractivité pour les réseaux trafiquants.

Saisies de cocaïne en Afrique de l’Ouest, 2000–2025

Aspects structurels et logistiques :

Le transport maritime structure l’essentiel des flux de cocaïne entrant et sortant d’Afrique de l’Ouest. Les expéditions saisies dans les ports de la région proviennent majoritairement du Brésil, et en particulier du port de Santos : entre 2016 et 2022, plus de 60 % des cargaisons de cocaïne interceptées à Santos à destination de l’Afrique concernaient l’Afrique de l’Ouest. Pour contourner les contrôles renforcés imposés dans les ports européens aux importations en provenance d’Amérique latine, les trafiquants recourent à une méthode de reconditionnement : la drogue est acheminée par d’autres voies en Afrique de l’Ouest, puis mise en  containers sur place pour être réexportée comme marchandise régionale, dissimulée notamment dans des cabosses de cacao ou des noix de cajou. En parallèle, des cargaisons de plusieurs tonnes sont transbordées en haute mer depuis des navires mères vers des embarcations plus petites qui les débarquent sur les côtes de la région ou les acheminent directement vers l’Europe, en particulier vers les îles Canaries.

Routes du trafic par containers

Modalités du trafic maritime de cocaïne à destination de l’Europe via l’Afrique de l’Ouest

Connexions entre les ports d’Afrique de l’Ouest, d’Amérique latine et d’Europe

Il existe un flux régulier de volumes plus modestes via l’aviation commerciale, principalement par l’ingestion de capsules ou le transport en bagages accompagnés. L’aviation générale représente un vecteur distinct : des aéronefs privés, souvent en provenance du Venezuela, utilisent des pistes officielles ou clandestines et opèrent transpondeurs éteints pour éviter toute détection. Cette méthode permet le transport de quantités importantes, comme en témoigne la saisie de 2.630 kilos enregistrée à Bissau en 2024.
Les routes terrestres empruntent quatre corridors principaux à travers le Sahel en direction de la Libye, du Maroc ou de la Mauritanie. Dans le centre du Sahel (au Mali, au Niger et au Burkina Faso ) ces corridors s’articulent directement avec les zones de contrôle des groupes armés. L’instabilité politique, notamment les coups d’État au Niger et au Mali, ainsi que la pression militaire exercée par les FAMa (Forces Armées du Mali) et le groupe Wagner au Mali, contraignent les trafiquants à modifier régulièrement leurs itinéraires pour limiter les risques de saisie ou d’attaque de convois.

Routes de trafic de cocaïne au Sahel, hubs logistiques
et zones de contrôle des groupes armés

Routes terrestres de trafic de cocaïne en Afrique de l’Ouest

L’utilisation croissante de semi-submersibles, , dans le golfe de Guinée marque une sophistication technique des réseaux criminels. Parallèlement, des rapports indiquent que des sites de transformation chimique pourraient être délocalisés dans la région pour profiter d’une surveillance moindre sur les matières premières et les précurseurs nécessaires à la fabrication de la cocaïne, contrairement à la Colombie où ces produits sont strictement contrôlés. La stratégie du near-shoring consiste, pour les trafiquants, à constituer des entrepôts massifs directement en Afrique de l’Ouest plutôt que de dépendre uniquement d’envois directs depuis l’Amérique latine. Cette logique de stockage de proximité permet de constituer des réserves prêtes à être expédiées rapidement vers l’Europe pour répondre aux fluctuations de la demande dans des délais très courts.

Les variations de prix constituent un indicateur économique révélateur de la disponibilité réelle du produit dans la région. Depuis 2019, une baisse globale des prix de détail est observée. Les écarts géographiques sont significatifs : le gramme s’établit à 14,4 euros en Sierra Leone et 15,4 euros en Guinée-Bissau, deux  mega hubs de stockage , contre 46,3 euros au Sénégal. Ces prix particulièrement bas dans les zones de transit confirment l’effet du near-shoring sur l’offre locale.

Flux financiers illicites liés au commerce de stupéfiants :

Le trafic de stupéfiants, et en particulier celui de la cocaïne, constitue le principal générateur de richesses illicites en Afrique de l’Ouest. En 2021, la valeur des flux criminels transitant par la région était estimée à au moins 3,87 milliards d’euros, soit une hausse de 29 % par rapport à 2018. Moins de 2 % de ces profits resteraient effectivement en Afrique de l’Ouest, la grande majorité étant transférée vers des comptes offshore ou réinvestie hors de la région. Les fonds conservés sur place servent majoritairement à rémunérer les réseaux de protection (acteurs étatiques et structures de patronage) ainsi que les intermédiaires régionaux. Le blanchiment des profits s’opère principalement via l’immobilier et la construction, secteurs privilégiés en raison de la prédominance des transactions en espèces, de la valeur élevée des actifs et de l’opacité entourant l’identité des propriétaires réels. Au Ghana, on estime que plus de 41 millions d’euros sont blanchis chaque année dans le seul secteur immobilier. Des enquêtes menées notamment en Côte d’Ivoire ont par ailleurs démontré que des établissements de restauration servaient de façades à des réseaux comme la ‘Ndrangheta.

Sur le plan des méthodes de transfert, le système hawala demeure  un vecteur important. Au Nigeria en particulier, l’utilisation des cryptomonnaies connaît une expansion rapide. Des groupes comme la fraternité nigériane Black Axe y recourent déjà pour blanchir des profits à l’échelle internationale. Les réseaux pratiquent également des échanges de marchandises pour éviter tout transfert financier détectable (cocaïne contre ecstasy européenne ou résine de cannabis marocaine). Les dispositifs de lutte contre ces flux se heurtent à plusieurs obstacles structurels. Le renseignement financier manque de ressources pour suivre la rapidité des flux numériques, et les agents des services vulnérables à la corruption. L’absence de régulation stricte sur l’origine des fonds dans certains secteurs (notamment l’immobilier) crée par ailleurs des vides juridiques dont les réseaux criminels tirent directement parti.

Les acteurs :

Au sommet du dispositif se trouvent des individus positionnés au sein des structures politiques, sécuritaires ou aux points de passage stratégiques que sont les ports et aéroports, qui cumulent leurs fonctions institutionnelles avec un rôle actif de protection du trafic. La corruption, bien plus que la violence, constitue le principal mécanisme facilitateur dans la région. Les réseaux régionaux jouent quant à eux un double rôle en fonction de la catégorie du marché. Dans la vente au détail, ils contrôlent la distribution de doses et de grammes ainsi que les espaces de consommation. Dans le commerce de gros, ils opèrent comme intermédiaires et logisticiens, connectant les trafiquants étrangers aux structures de protection locales.

Les acteurs criminels étrangers constituent la catégorie dont l’influence s’est accrue le plus rapidement entre 2019 et 2025. Les réseaux latino-américains, présents de longue date en Afrique de l’Ouest, constituent le pilier de l’offre en agissant comme les principaux fournisseurs et financiers du trafic de gros. Leur modèle opératoire repose sur une alliance avec des intermédiaires régionaux et des acteurs positionnés au sein des appareils d’État, qui garantissent la sécurité de leurs opérations.

Le Clan del Golfo colombien est l’un des acteurs les plus structurés dans la région. Il maintient des émissaires à long terme sur place chargés de superviser la logistique, gérer les entrepôts et coordonner les paiements de protection auprès des élites locales.
Le cartel de Sinaloa opère via des courtiers et des gardes de cargaison se déplaçant au gré des expéditions, et pratique fréquemment le financement de cargaisons communes avec des réseaux colombiens, (comme la saisie de 2,63 tonnes à l’aéroport de Bissau en 2024).
Le « cartel de los Soles« , étroitement lié aux structures étatiques vénézuéliennes constitue  le vecteur principal de la cocaïne acheminée par vols privés.
Le Primeiro Comando da Capital (PCC, principale faction criminelle brésilienne), dont l’implantation physique dans la région est plus discrète, domine l’approvisionnement maritime depuis le port de Santos et délègue la réception et la redistribution de la drogue à des alliés stratégiques, notamment la ‘Ndrangheta, les réseaux des Balkans occidentaux et des confréries nigériane.
Les clans nigérians comme les Black Axe, Supreme Eiye et Maphite, occupent un rôle de pivot mondial. Ils relient le Brésil, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe en s’appuyant sur des liens étroits avec le PCC à São Paulo, qui sert de points de départ pour de nombreux vols à destination de l’Afrique de l’Ouest. Ces groupes dominent le transport par aviation commerciale via la méthode des mules et sont responsables de la redistribution de cargaisons maritimes. Les profits générés servent à financer des guerres de cultes meurtrières au Nigeria et à infiltrer le financement politique local.

Des courtiers étrangers occupent un rôle central dans cet écosystème. Mandatés par les organisations internationales, ces individus établissent les contacts logistiques, achètent la protection et organisent les transferts financiers. Ils servent fréquemment plusieurs réseaux simultanément, ce qui en fait des nœuds stratégiques dont la neutralisation représente un levier prioritaire pour les enquêteurs. La « culture » de l’impunité protège les échelons supérieurs du trafic : les poursuites contre les têtes de réseaux aboutissent fréquemment à des libérations suspectes ou à des abandons de charges pour vices de procédure. L’Albanais Armando Pacani, libéré par un tribunal de Dubaï en 2024 ; le Néerlandais Jos Leijdekkers, résidant en Sierra Leone malgré une condamnation à 24 ans aux Pays-Bas ; ou encore le Bissau-guinéen Braima Seidi Bá, acquitté en appel en Guinée-Bissau deux ans après sa condamnation, en sont des illustrations directes. Des figures liées aux appareils de pouvoir sont par ailleurs régulièrement mises en cause, à l’image de l’homme d’affaires bissau-guinéen Malam Bacai Sanha Jr (fils d’un ancien président), condamné aux États-Unis en 2024 pour trafic international. L’appareil judiciaire fonctionne ainsi comme un filtre n’opérant, dans les faits, que sur les petits revendeurs.

Impacts:

L’expansion de la consommation en Afrique de l’Ouest résulte d’un débordement mécanique du commerce de gros vers le marché de détail. Les réseaux rémunèrent fréquemment leurs intermédiaires régionaux en nature, directement en cocaïne. Ces acteurs, faute de contacts ou de ressources pour acheminer la marchandise vers les marchés européens, n’ont d’autre choix que de l’écouler localement à des prix très bas, alimentant en priorité le marché du crack produit sur place. Ce surplus d’offre génère une crise de santé publique que les structures sanitaires régionales n’ont pas la capacité d’absorber (d’autant que le crack local est fréquemment fabriqué au benzène en lieu et place du bicarbonate de soude, ce qui en multiplie les effets toxiques).

La rentabilité massive du trafic exerce une pression de corruption sans précédent sur les institutions : protection politique de haut niveau, infiltration de l’appareil judiciaire, corruption des autorités portuaires et aéroportuaires, financement de campagnes électorales créant une dette des élus envers les réseaux criminels. Les acteurs intégrés à l’État constituent ainsi les figures criminelles les plus puissantes de la région, transformant les institutions censées lutter contre le crime en facilitateurs de celui-ci.

En Guinée-Bissau, coups d’État, attaques politiques et assassinats depuis les années 1990 sont étroitement corrélés aux dynamiques du marché de la cocaïne. Au Sahel, groupes rebelles, milices pro-gouvernementales et organisations extrémistes violentes (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin et État islamique au Sahel) financent leurs capacités militaires via le trafic ou en taxant les convois traversant les territoires sous leur contrôle. Contrairement à ce qui s’observe en Amérique latine ou en Europe, la violence entre réseaux reste relativement contenue, les acteurs privilégiant la collaboration ; une contraction du marché ou une diminution des rentes de protection pourrait cependant modifier radicalement cette dynamique. Les profits sont réinjectés dans des secteurs peu régulés (immobilier, construction, hôtellerie, jeux de hasard) et plus de 98 % des bénéfices seraient envoyés vers des comptes offshore ou réinvestis hors de la région, via des systèmes informels de type hawala, mobile money ou cryptomonnaies.

Tendances émergentes :

L’Afrique de l’Ouest consolide son rôle de hub de redistribution vers de nouveaux marchés : des flux vers l’Inde, le Vietnam et l’Australie sont attestés par des saisies récentes, tandis qu’une implication accrue de ressortissants turcs est documentée depuis 2021 et que des ressortissants chinois ont été signalés dans le trafic maritime de gros (notamment en Sierra Leone). La constitution de stocks massifs sur place (logique de near-shoring) permet aux réseaux d’approvisionner plus rapidement les acheteurs européens, tout en aggravant la consommation locale par débordement inévitable vers les marchés régionaux.

Depuis 2019, des réseaux criminels européens (Balkans occidentaux, Italie, Espagne, Pays-Bas) gèrent une part croissante du trafic directement depuis le sol ouest-africain, et la région est devenue un refuge pour des trafiquants de haut rang fuyant la justice internationale. Les échanges directs de cocaïne contre des drogues de synthèse européennes (ecstasy notamment) se développent pour éviter les transferts financiers détectables. Sur le plan logistique, le recours aux semi-submersibles pour la traversée atlantique est en augmentation ; sur le plan financier, l’usage des cryptomonnaies pour le blanchiment connaît une expansion rapide (particulièrement au Nigeria), compliquant significativement le travail des unités de renseignement financier.

Recommandations :

Face à l’ampleur des dynamiques décrites, le rapport formule plusieurs recommandations articulées autour de quatre axes.

Sur le plan de la connaissance du phénomène, il préconise de combler les lacunes en matière de données par des études de prévalence harmonisées portant sur la consommation de crack et de cocaïne en poudre, et d’établir des évaluations régulières et partagées des menaces pour coordonner la réponse régionale.

En matière de santé publique et de cadre législatif, le rapport recommande de favoriser les alternatives à l’incarcération pour les usagers, de distinguer clairement usage et trafic dans la loi, et de renforcer l’accès à des traitements communautaires de qualité, en particulier pour les femmes et les groupes vulnérables. Des programmes de prévention fondés sur des données probantes et la réduction des risques sont également préconisés.

Sur le plan des coalitions et de la transparence, le rapport appelle à développer des partenariats public-privé dans les secteurs maritime, financier et aérien pour entraver la logistique du trafic et les mécanismes de blanchiment, à associer davantage la société civile et les réseaux d’usagers à l’élaboration des politiques, et à soutenir un journalisme d’investigation spécialisé capable de documenter la corruption et l’impunité.

Enfin, en matière de justice pénale, le rapport préconise des stratégies asymétriques ciblant prioritairement les courtiers étrangers et les intermédiaires régionaux clés plutôt que les petits revendeurs, une réforme du financement des campagnes électorales pour briser les liens entre politique et trafic, un renforcement de la coopération policière internationale tout au long de la chaîne d’approvisionnement, et une amélioration des cadres de recouvrement et de redistribution des avoirs criminels.

Toutefois, les lacunes documentaires constituent l’un des obstacles les plus sous-estimés à une réponse efficace au trafic de cocaïne en Afrique de l’Ouest. L’absence de données précises et désagrégées fragilise l’élaboration de politiques fondées sur des preuves : la consommation réelle de crack et de cocaïne en poudre reste largement inconnue, les statistiques disponibles reposant sur des données de traitement peu représentatives, conduisant vraisemblablement à une sous-estimation significative de la crise sanitaire. Le transport maritime et l’aviation générale présentent des zones d’opacité comparables, tandis que la cartographie des acteurs souffre d’un biais de disponibilité au détriment de certains réseaux asiatiques ou moyen-orientaux pourtant actifs. Le rapport préconise des évaluations régulières et partagées des menaces, ainsi qu’une harmonisation des méthodologies de collecte de données entre États de la région et partenaires internationaux.

Par Sandrine Le Bars

Voir le rapport ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/03/Lucia-Bird-et-al-Cocaine-markets-in-West-Africa-Mapping-impacts-routes-trends-and-actors-GI-TOC-March-2026.pdf

NDLR : Le near-shoring désigne la délocalisation d’une activité économique vers un pays géographiquement proche des marchés de consommation, par opposition à l’offshoring qui implique des destinations lointaines. Cette stratégie privilégie la proximité culturelle et logistique tout en visant une meilleure maîtrise des coûts et de la qualité.

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