Les tendances du crime organisé au Canada
Publié le 16.04.26
La méthodologie : le processus d’Évaluation intégrée des menaces (EIM)
Pour bien comprendre comment le Service canadien de renseignements criminels (SCRC) a réalisé son Rapport public sur le crime organisé au Canada de 2025, il est important de s’approprier le processus d’évaluation intégrée des menaces (EIM) qui a été utilisé. L’EIM vise à établir un portrait précis de la menace exercée par le crime organisé au pays. Ce cadre analytique permet de mesurer les capacités des groupes du crime organisé (GCO) selon une méthodologie commune appliquée uniformément par les bureaux provinciaux et le bureau central.
Ainsi le groupe de travail de l’EIM, créé en 2012, évalue les groupes à partir de renseignements datant d’au maximum 2 ans. Si des informations plus anciennes peuvent être utilisées pour le contexte, elles ne servent pas à déterminer le niveau de menace en 2025. Ce dernier est déterminé suivant neuf critères :
- Infiltration du secteur public
- Implication dans le secteur privé
- Recours à la violence
- Portée des activités criminelles
- Activités criminelles
- Liens avec d’autres GCO
- Capacités technologiques
- Blanchiment d’argent
- Compétences spécialisées

Après avoir attribué au GCO une note pour chaque critère, le SCRC fixe un niveau de menace (élevée, moyenne, faible, nulle ou inconnue) en combinant le poids de ces neuf critères. Cette structure flexible permet d’ajuster l’importance de chaque critère selon les réalités régionales ou provinciales tout en maintenant une analyse nationale cohérente.
L’EIM intègre également l’analyse des facilitateurs clés qu’elle définit comme des personnes responsables de la coordination ou jouant un rôle majeur au sein d’un réseau criminel. L’arrestation de ces individus est donc jugée stratégique car elle est susceptible de porter atteinte simultanément aux activités de plusieurs groupes au sein d’un même réseau.
- Portrait global du paysage criminel en 2025
Le SCRC a ainsi évalué 493 groupes du crime organisé (GCO) dans le cadre de son rapport de 2025, dont 8 groupes représentant une menace élevée à l’échelle nationale (RMEN), 100 groupes présentant une menace moyenne et 385 groupes classés comme ayant une menace faible.

Il est important de noter que le nombre total de groupes actifs au Canada est estimé à plus de 4.000, la majorité n’ayant pas fait l’objet d’une évaluation approfondie faute de renseignements suffisants au moment de l’étude. Plus de 8.000 membres de GCO sont officiellement recensés, mais en extrapolant aux groupes non évalués, l’implication criminelle pourrait s’élever à plus de 100.000 individus. Environ 23 % des groupes évalués en 2025 sont de nouvelles entités ou n’avaient pas été analysés depuis au moins 2019 ce qui témoigne d’un renouvellement constant du paysage criminel.
Par ailleurs, le milieu criminel canadien en 2025 est marqué par une grande fluidité. En effet, les organisations ont abandonné le fonctionnement en silos isolés pour former de vastes réseaux complexes où les cellules collaborent et où les membres possèdent souvent des adhésions croisées. Le rapport souligne qu’il n’existe pas de groupe globalement dominant au pays. L’influence historique des groupes bien établis, comme les bandes de motards hors-la-loi (BMHL) et la mafia, est de plus en plus contestée par de nouveaux rivaux et par la pression constante des forces de l’ordre.
- Professionnalisation : polyvalence, spécialisation et technologisation
Les GCO opèrent une sorte de professionnalisation qui se traduit d’une part par une polyvalence des marchés et un recrutement spécialisé, et d’autre part par la technologisation des réseaux.
En ce qui concerne la polyvalence croissante des GCO, 72 % des groupes occupent au moins deux rôles criminels distincts ou opèrent sur plusieurs marchés simultanément. De plus, 30 % des groupes recrutent des profils hautement spécialisés, comme des chimistes, des avocats ou des pilotes.
Les cyber capacités sont également en augmentation, avec notamment la démocratisation des applications avec effacement automatique des données pour détruire les preuves. Les criminels utilisent aussi des VPN et des dispositifs hybrides pour anonymiser leurs communications. Certains GCO exploitent l’IA pour gérer la logistique complexe de leurs chaînes d’approvisionnement, ce qui leur donne une couche de protection supplémentaire.
- Les groupes à menace élevée à l’échelle nationale (RMEN)
Les groupes représentant une menace élevée à l’échelle nationale (RMEN) ont généralement recours de manière systématique à la violence, infiltrent les organismes d’application de la loi ou du gouvernement, accèdent à plusieurs types d’entreprises privées, entretiennent des liens criminels avec de nombreux autres GCO et développent des activités d’envergure interprovinciale ou même internationale. Ces groupes de haut niveau emploient souvent des « entrepreneurs criminels » capables d’opérer simultanément au sein de plusieurs organisations.
En 2025, le SCRC a identifié huit réseaux RMEN qui se répartissent géographiquement et opérationnellement sur le territoire :
Dans l’Ouest canadien :
6 groupes opèrent principalement à partir de l’Ouest, mais possèdent des liens en Amérique du Nord, en Amérique centrale, en Amérique du Sud, en Europe, au Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. Ils sont impliqués dans l’importation et la fabrication de stupéfiants (fentanyl, méthamphétamine, cocaïne, MDMA), l’infiltration du secteur public, le blanchiment d’argent et l’usage de la violence publique dans le cadre de conflits de gangs. Certains réseaux se spécialisent dans la logistique de haut niveau et la fabrication de drogues synthétiques au Canada et à l’étranger.
Dans le centre du Canada :
2 réseaux étendent leur influence en Amérique du Nord, en Europe, dans les Caraïbes, en Amérique du Sud et en Asie. Leurs activités dominantes incluent l’importation de drogues multi-marchés, l’infiltration du secteur public, les jeux illégaux, l’extorsion et le prêt usuraire.
En termes de menace à l’échelle nationale, le paysage criminel de haut niveau délaisse ainsi les structures hiérarchiques traditionnelles au profit de réseaux de cellules criminelles fluides.
- Inter connectivité mondiale et influence des acteurs internationaux
En 2025, les GCO canadiens maintiennent des liens avec 50 pays. Pour échapper à la détection ces acteurs utilisent des stratégies de déplacement complexes comme l’usage de passeports multiples et des itinéraires indirects. Plus globalement, 22 % des GCO canadiens ont des liens à l’étranger. Un chiffre qui atteint 100 % pour les RMEN.
Les cartels latino-américains : Le Canada sert de point de transit stratégique pour les organisations criminelles d’Amérique du Sud qui acheminent des drogues vers les marchés de l’Asie-Pacifique. 5 cartels mexicains sont désormais inscrits comme entités terroristes selon le Code criminel du Canada. Bien qu’ils n’aient pas de présence physique massive, des associés du Cartel de Sinaloa et du Cartel de Jalisco Nueva Generation (CJNG) collaborent étroitement avec des GCO établis en Colombie-Britannique, en Alberta, en Ontario et au Québec. L’augmentation des contacts directs entre les cartels et les gangs de rue canadiens court-circuite désormais les intermédiaires traditionnels pour importer de la drogue en gros. Ce changement a entraîné une baisse du prix de la cocaïne en gros au Canada tout en intensifiant la violence territoriale, particulièrement au Québec. Le fret commercial (camions et rail) reste le vecteur privilégié de ces importations. Ainsi, la fusion ferroviaire CPKC (Canadian Pacific Kansas City) qui crée un réseau continu du Mexique au Canada, est identifiée comme une voie de vulnérabilité future.
Nouvelles entités internationales : De nouvelles entités internationales étendent leur portée au pays comme le Tren de Aragua (TdA), un groupe vénézuélien impliqué dans la traite de personnes, l’extorsion et le trafic de drogue, et le MS-13, une organisation salvadorienne comptant 50.000 membres à l’échelle mondiale. Cette dernière a été classée comme entité terroriste au Canada début 2025 et est très active dans le trafic de fentanyl et d’armes à feu.
Les syndicats asiatiques : Les GCO liés à l’Asie, particulièrement à la Chine, identifiée comme le principal pays source de précurseurs chimiques, exercent une influence qui dépasse le simple cadre criminel pour toucher la stabilité des cadres de sécurité et la politique. Le syndicat Sam Gor qui est actif dans le « Triangle d’Or » (Myanmar, Laos, Thaïlande) contrôle de larges pans du commerce des drogues synthétiques entre le Canada et la Chine et entretient des relations avec plus de 20 GCO opérant sur le territoire canadien.
- Contrebande et dynamiques des marchés illicites
La dépendance à la contrebande transfrontalière reste le pilier du milieu criminel canadien. Bien que le trafic de stupéfiants soit l’activité la plus préjudiciable, les GCO sont également impliqués dans le passage de clandestins ainsi que dans la contrebande de tabac et d’armes à feu illicites. Si le Canada est principalement un pays importateur, il sert également de point d’origine pour l’exportation.
Fentanyl : Le marché constitue une préoccupation majeure, avec environ 40 % des groupes évalués impliqués dans ce secteur. Bien que le nombre de décès par toxicité aux opioïdes ait diminué de 17 % en 2024, l’importation de précurseurs chimiques reste critique. Ces produits partent généralement de la Chine pour être expédiés soit directement au Canada, soit via des pays de transit comme les États-Unis ou l’Amérique du Sud afin de camoufler leur origine.
Méthamphétamine : Le marché est l’un des plus lucratifs en raison de son offre abondante. Environ 43 % des GCO y sont actifs, exploitant les chaînes d’approvisionnement légales et le camionnage commercial pour importer la drogue produite au Mexique via les États-Unis. Les exportations canadiennes vers l’Asie-Pacifique sont particulièrement rentables, les prix y étant jusqu’à 600 % plus élevés que sur le marché intérieur.
Cocaïne : Il s’agit de l’activité illicite la plus répandue, touchant 78 % des groupes évalués. La pureté de la drogue dépasse régulièrement 95 %, alors que les prix de gros ont atteint leur niveau le plus bas en 25 ans.
Armes à feu : La contrebande est motivée par des gains substantiels, une arme de poing achetée quelques centaines de dollars aux États-Unis se revendant à un prix bien supérieur au Canada. Ces armes entrent principalement par l’Ontario via des véhicules personnels ou récréatifs.
Tabac illicite : Le tabac cultivé légalement aux États-Unis est détourné pour alimenter des manufactures illégales situées principalement sur des réserves autochtones en Ontario et au Québec.
- La montée en puissance des gangs de rue
Le paysage des gangs de rue au Canada connaît une expansion et une complexification préoccupantes avec plus de 560 gangs actifs recensés sur le territoire national. Bien que beaucoup aient été historiquement considérés comme des entités locales, certains progressent désormais jusqu’au premier échelon du crime organisé en collaborant étroitement avec d’autres GCO.
Cette montée en hiérarchie s’accompagne d’une propension marquée à la violence. Environ 72 % à 73 % des gangs de rue commettent des crimes contre la personne contre 47 % pour l’ensemble des autres GCO. Au cours des quatre dernières années, la proportion de groupes impliqués dans ce type de criminalité a globalement augmenté de 7 %. Le recours à la violence constitue une tactique fondamentale pour asseoir l’influence des groupes et intimider les rivaux.
L’extorsion : Sa prévalence au sein des groupes évalués est passée de 4 % en 2022 à 20 % en 2025, soit une progression de près de 15 % en trois ans. Ces activités ciblent de plus en plus les communautés en diaspora et s’accompagnent souvent d’incendies criminels.
Les incendies criminels : Ils sont employés par environ 6 % des GCO pour favoriser leurs activités, visant les véhicules, les résidences ou les repaires de groupes rivaux. Un mode opératoire spécifique, celui des « voitures conflictuelles », consiste à utiliser des véhicules volés pour des fusillades avant de les incendier pour détruire les preuves.
Le marché des armes à feu illicites : Il implique entre 53 % et 54 % des GCO évalués, avec une forte concentration en Ontario, au Québec et en Colombie-Britannique. Les gangs de rue y sont surreprésentés et utilisent ces armes comme symboles de statut et outils d’agression. La majorité des armes de poing et des chargeurs surchargés proviennent de la contrebande en provenance des États-Unis. D’autres dispositifs prohibés (silencieux, gâchettes pour armes automatiques) sont de plus en plus importés de Chine via le commerce électronique.
- L’exploitation des communautés autochtones
Le SCRC établit que la menace du crime organisé est croissante au sein des communautés autochtones, d’autant plus qu’elle est exacerbée par la crise des opioïdes, la présence de gangs de rue violents et les risques émergents liés aux changements climatiques dans l’Arctique. Entre 2022 et 2024, 55 communautés ont officiellement déclaré l’état d’urgence en raison de la toxicité des opioïdes. Ces substances sont principalement fournies par des gangs de rue de bas échelon qui profitent de la situation pour introduire également le trafic d’armes à feu et la traite de personnes.
Le secteur du tabac constitue un autre vecteur d’infiltration majeur. Bien que le commerce du tabac non taxé repose sur des pratiques culturelles et des droits constitutionnels, les GCO exploitent ces circuits pour distribuer des produits à grande échelle. Le territoire d’Akwesasne demeure un lieu de transit stratégique où les réseaux exploitent le point d’entrée de Cornwall (Ontario) pour transporter la marchandise par semi-remorques ou par voie nautique. Cette zone stratégique sert également de couloir pour le passage de clandestins, ce qui engendre des pressions sur les ressources communautaires pour les opérations de recherche et sauvetage dans des reliefs dangereux.
L’influence du crime organisé s’étend désormais aux structures de gouvernance et aux développements économiques autochtones. Les GCO cherchent à profiter des écarts réglementaires pour s’immiscer dans les processus décisionnels et obtenir un accès aux projets d’infrastructures majeures, particulièrement dans le Nord. Parallèlement, de nombreux groupes mènent des campagnes de recrutement actives visant les jeunes autochtones, surtout dans l’Ouest canadien. Cette emprise criminelle se prolonge jusque dans le milieu carcéral où l’influence des gangs façonne les rapports entre détenus et complique les stratégies de réinsertion.
- L’infiltration massive de l’économie et des institutions (privées et publiques)
En 2025, 58 % des GCO évalués sont associés à des entreprises légitimes dont ils sont propriétaires, exploitants ou employés. Cette tendance marque une progression fulgurante de 50 % par rapport à l’année 2024. Les réseaux RMEN sont particulièrement actifs dans ce domaine, avec des liens avérés vers au moins 196 entreprises. Près de 50 % des entreprises liées au crime organisé servent probablement de sociétés fictives pour masquer l’origine des fonds illégaux.
L’implication criminelle se concentre sur plusieurs secteurs clés dont la gestion est facilitée par le brassage de liquidités :
- Services de restauration et boissons : 37,5 %
- Finance et assurances : 22,9 %
- Commerce de détail : 22,1 %
- Construction et excavation : 20,9 %
- Transport : 17,6 %
- Immobilier : 17,4 %
Pour pérenniser ces structures, les GCO s’appuient sur des facilitateurs financiers et des professionnels agréés (avocats, comptables, agents immobiliers). L’exploitation s’étend également aux plateformes numériques peu réglementées (cryptomonnaies et casinos en ligne) pour déplacer des capitaux à l’échelle internationale.
Parallèlement, l’intégrité des institutions canadiennes est directement menacée. Environ 9 % des GCO évalués tentent d’infiltrer des organisations gouvernementales ou des services d’application de la loi, un chiffre qui grimpe à 75 % pour les RMEN. Ces manœuvres visent à obtenir des informations personnelles pour localiser des citoyens, à influencer les décisions politiques et à découvrir l’état d’avancement des enquêtes policières.
Les groupes criminels ciblent prioritairement la sécurité frontalière afin de faciliter la contrebande, les ministères provinciaux des transports pour l’obtention frauduleuse de permis de conduire et de véhicule, ainsi que les services correctionnels pour assurer le passage de marchandises interdites dans les pénitenciers.
Les réseaux criminels déploient des stratégies d’accès direct (recherche d’emploi au sein des organismes) ou indirect (corruption d’employés en place).
- Les deux axes stratégiques principaux du SCRC
Le Service canadien de renseignements criminels (SCRC) a défini deux axes stratégiques majeurs pour l’année 2025 afin de contrer l’évolution de ces menaces :
- Sécurité frontalière et chaînes d’approvisionnement : Le crime organisé est une menace transnationale qui exploite les frontières physiques et virtuelles pour élargir ses activités. Les réseaux criminels s’insèrent dans la logistique du commerce légal pour importer de la cocaïne, des précurseurs chimiques (Chine et Inde), ainsi que des armes à feu (États-Unis). Comme mentionné précédemment, 22 % des groupes canadiens ont une portée internationale s’étendant sur six continents.
- Violence et armes à feu : Le recours à la violence est au cœur de la stratégie des groupes pour asseoir leur domination sur les marchés illicites, impliquant plus de 50 % d’entre eux dans le trafic d’armes. En 2023, le crime organisé était lié à 25 % des homicides et fusillades au Canada. Le rapport souligne une hausse préoccupante de l’implication des jeunes dans les meurtres liés aux gangs, dont la proportion est passée de 16 % en 2022 à 31 % en 2023.
Par Luna Le Fur
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