Espagne : état de la menace criminelle en 2025

Gouvernement espagnol | Avril 2026

Le treizième Rapport Annuel de Sécurité Nationale espagnol, approuvé par le Conseil de Sécurité Nationale le 21 avril 2026 et rendu public le 14 mai, consacre son chapitre « Crimen Organizado y Delincuencia Grave » à un état des lieux du crime organisé en Espagne en 2025, articulé autour de quatre sections : les tendances du crime organisé, le trafic de drogues, la cybercriminalité et les autres trafics illicites, et enfin la coopération internationale. L’événement stratégique le plus significatif de l’année dans ce domaine est l’approbation par le Conseil de Sécurité Nationale, le 14 juillet 2025, de la nouvelle Estrategia Nacional contra el Crimen Organizado y la Delincuencia Grave 2025, la première stratégie nationale intégrée de ce type, adaptée à l’évolution récente de la menace.

Cadre général et tendances structurelles

Le crime organisé et la délinquance grave se maintiennent comme une menace centrale pour la sécurité nationale en raison de leur caractère flexible, opaque et à grande capacité déstabilisatrice, renforcé par la prolifération de nouvelles opérations illicites appuyées sur des innovations technologiques. Le nombre de groupes criminels actifs en Espagne s’élève à 451 en 2024 selon les données du ministère de l’Intérieur, en légère baisse par rapport aux 504 de 2019 mais le rapport ne tire pas de conclusion sur une amélioration de la situation, soulignant au contraire une transformation qualitative de ces organisations.

La tendance dominante est celle de la décentralisation et de la flexibilité : les organisations criminelles sont de plus en plus structurées de façon à donner une certaine autonomie à leurs membres, ce qui les rend plus résilientes face aux actions des forces de l’ordre. Le modèle du « crime as a service » gagne chaque année en importance, rendant la criminalité organisée plus complexe et adaptable. Une dimension nouvelle et préoccupante est documentée : l’instrumentalisation des réseaux criminels comme outil de menace hybride, avec une coordination croissante entre acteurs criminels et certains services de renseignement hostiles qui cherchent à déstabiliser et exploiter les vulnérabilités internes de l’Espagne via des activités délictueuses.

L’intelligence artificielle est explicitement identifiée comme vecteur amplificateur du crime organisé (falsification documentaire, usurpation d’identité, phishing sophistiqué, extorsion) ainsi que les drones, notamment pour le trafic de drogues. Cette évolution combinée à la dispersion et à la flexibilité opérationnelle des organisations criminelles complique considérablement le travail policier et rend plus difficile le recours aux techniques spéciales d’investigation.

Une préoccupation spécifique est mentionnée : le recrutement de mineurs par les organisations criminelles pour la commission de délits allant des infractions mineures jusqu’à la sous-traitance d’actes violents (menaces, agressions et même assassinats) en échange de rémunération.

Dans le domaine des délits contre les finances publiques, la fraude à la TVA commise par des groupes organisés est soulignée comme particulièrement préoccupante, une fraude transnationale d’une grande complexité, difficile à établir judiciairement et qui cause un préjudice extraordinaire à l’État. Des personnes liées au narcotrafic sont identifiées comme s’intégrant dans des organisations criminelles dédiées à la fraude à la TVA, avec des connexions documentées avec des réseaux de blanchiment impliquant des ressortissants d’origine asiatique dans la phase d’occultation et de transfert à l’étranger des fonds obtenus illicitement.

Trafic de drogues

La cocaïne reste la principale menace. En rupture avec la tendance haussière des années précédentes, 2025 marque un léger recul des saisies par rapport à 2024. La voie maritime par conteneurs dans les grands ports (Algésiras, Barcelone, Valence) reste le mode d’entrée principal, avec des saisies émergentes dans des ports secondaires comme Bilbao ou Marín.

Une nouveauté technique est documentée : un nouveau mode de trafic jusqu’ici connu en Amérique latine mais détecté récemment en Europe consiste à charger la drogue dans un conteneur sur un porte-conteneurs, qui est ensuite abordé en haute mer par une vedette rapide à laquelle la drogue est transbordée. Par ailleurs, les embarcations de haute vitesse (go-fast) sont utilisées pour récupérer de grandes quantités de cocaïne en haute mer, avec un accroissement significatif observé en 2025. Les méthodes de dissimulation sont en évolution constante et de plus en plus sophistiquées : dissimulation dans des machines lourdes ou des palettes de bois, doubles fonds réalisés par modifications structurelles des coques et compartiments internes des navires, dissimulation dans les systèmes de réfrigération des conteneurs frigorifiques, et recours croissant aux semi-submersibles, notamment en provenance de Colombie et du Brésil. Une donnée opérationnelle notable : à l’exception des saisies ponctuelles, les saisies des services douaniers ne dépassent généralement pas 1,5 tonne, ce qui suggère des hypothèses opératives de diversification, limitation de la taille des envois ou une plus grande infiltration et sophistication dans les installations portuaires.

La présence d’organisations criminelles sud-américaines en territoire espagnol augmente : elles sont passées d’un rôle logistique à une implication directe dans l’importation, la distribution et le contrôle du marché de détail, avec une mobilité, une capacité d’adaptation et un degré de violence élevés.

Concernant la résine de cannabis, après une forte baisse en 2023 maintenue en 2024, la route depuis le Maroc semble s’être réactivée en 2025. Le trafic terrestre dissimulé dans des camions continue d’augmenter (tendance détectée depuis 2023) avec des routes depuis Almería, Grenade et Cadix vers la France et le reste de l’Europe. Une « route atlantique du haschich » émergente est documentée : la drogue est chargée au large des côtes atlantiques marocaines et transportée vers des pays africains plus au sud (Sénégal, Guinée-Bissau, Guinée-Conakry) pour être ensuite acheminée par voie terrestre à travers le Sahel vers la Libye, d’où elle peut être envoyée vers l’Europe ou le Moyen-Orient. Une variante de cette route vise les pays latino-américains, avec des échanges de troc entre cocaïne et résine de cannabis pour maximiser les profits et éviter la traçabilité de l’argent. Le recours à la voie aérienne, y compris des drones, pour transporter de cannabis depuis le Maroc vers l’Espagne est également documenté.

L’herbe de cannabis : l’Espagne continue d’être le principal producteur et exportateur d’Europe, consolidée comme plaque tournante attirant des organisations criminelles de différentes nationalités en compétition pour le même marché, ce qui augmente la rivalité et les tensions avec un risque d’accroissement de la violence. Les données provisionnelles 2025 montrent un rebond des saisies après deux années de baisse. Deux nouvelles voies de distribution vers l’Europe sont identifiées par l’Agence de l’UE sur les Drogues : depuis le Canada/États-Unis et depuis la Thaïlande. En 2025, l’Espagne a saisi deux conteneurs maritimes d’herbe de cannabis provenant du Canada et de la Thaïlande.

Les plants de cannabis : les données provisionnelles 2025 montrent une baisse importante (environ la moitié de la quantité interceptée en 202), avec une prévalence des plantations intérieures dans des résidences.

Concernant la violence contre les forces de sécurité, le rapport signale que les narcotrafiquants n’hésitent pas à éperonner des véhicules terrestres et des embarcations lorsqu’ils perçoivent un risque d’interception ou de perte de la drogue, montrant une agressivité croissante. Une capacité offensive accrue est détectée, incluant l’usage d’armes de guerre. La mort d’un agent de la Gendarmerie du Portugal dans le fleuve Guadiana, dont l’embarcation officielle a été éperonnée par une bateau rapide, est citée comme illustration de cette réalité. La pression exercée sur le narcotrafic dans le Golfe de Cadix et l’embouchure du Guadalquivir a provoqué un déplacement des organisations vers la province de Huelva, le fleuve Guadiana et la zone de l’Algarve au Portugal. Les zones de débarquement s’étendent vers l’ouest et l’est (depuis les côtes de Murcie jusqu’à celles de Gérone et les Baléares) avec des arrivages détectés jusqu’au sud de la France et en Italie. La fabrication des go-fast s’est déplacée vers le nord du Portugal où elles ne sont pas considérées comme marchandise prohibée.

En ce qui concerne l’héroïne, les données provisionnelles 2025 montrent une légère augmentation des saisies par rapport à 2024. L’interdiction de la culture de l’opium en Afghanistan ne semble pas avoir, pour l’instant, d’effets directs, probablement en raison de l’existence de stocks importants.

Les drogues des synthèse proviennent en grande partie de laboratoires européens, notamment des Pays-Bas et de la Belgique, mais une production croissante est observée dans plusieurs pays asiatiques. En Espagne, la fabrication locale de dérivés cannabinoïdes et de cathinones synthétiques a augmenté. En 2025, 17 laboratoires ont été démantelés : 10 de cocaïne, 3 de sulfate d’amphétamine, 2 de méthamphétamine et 2 de MDMA. La saisie la plus notable est celle de 582 kilos de MDMA à Tarragone en juin 2025, le plus grand laboratoire de cette substance jamais démantelé en Espagne, dont les suspects avaient des connexions en Colombie et aux Pays-Bas. Une préoccupation européenne croissante est signalée concernant la kétamine, envoyée légalement depuis le triangle d’or asiatique vers les Pays-Bas, la Belgique et l’Allemagne, puis introduite dans le marché illicite. En Espagne, de nombreux envois par voie postale vers le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont détectés. Sur les nouvelles substances psychoactives (NPS), une hausse internationale des saisies de substances de la famille des orphines (opioïdes de haute puissance pouvant agir comme substituts des nitazènes) est mentionnée.

Le protoxyde d’azote connaît une augmentation exponentielle depuis 2023, avec des saisies régulières dans le sud de l’Espagne destinées au Maroc. Des benzodiazépines apparaissent en grandes quantités dans le sud de l’Espagne à destination du Maroc.

Cybercriminalité et autres trafics illicites

La fraude en ligne et la lutte contre l’exploitation des enfants sur le réseau constituent les deux domaines prioritaires de la cybercriminalité. Les groupes de ransomware se sont fortement professionnalisés, opérant avec des structures organisationnelles similaires à celles d’une entreprise (équipes spécialisées dans le développement de malxares, gestion des accès, négociation et finances). Ils orientent leurs attaques vers des cibles stratégiques dont la compromission peut générer des effets déstabilisateurs, notamment dans le secteur public et les services essentiels.

Sur le contrebande de tabac, une augmentation du trafic traditionnel de paquets de cigarettes ainsi que des kilos de tabac à rouler est observée. La nouvelle fiscalité introduite depuis janvier 2025 sur les liquides pour cigarettes électroniques pose un risque accru de fraude.

Concernant le trafic illicite d’armes à feu, de nouveaux modus operandi sont détectés : transformation illicite de pistolets en utilisant des armatures originales de marques spécialisées, et usage d’armes de chasse ou d’armes de guerre par des organisations criminelles dédiées au trafic de drogues, obtenues via des intermédiaires titulaires de licences d’armes en règle. La moyenne annuelle des armes interceptées en Espagne est de 7.335, dont moins de 1% sont des armes de guerre, soit 56 unités.

Le trafic illicite de produits phytosanitaires est devenu un phénomène transnational. Le commerce illégal d’espèces protégées est désormais considéré comme une menace de premier niveau : ces organisations utilisent les mêmes routes, structures logistiques et mécanismes financiers que d’autres marchés illicites. Le chapitre identifie également des réseaux d’élevages et d’abattoirs clandestins comme une forme de criminalité organisée : sacrifices illicites d’animaux, falsification de la traçabilité, distribution de viande non contrôlée aux restaurants et commerces.

La traite des êtres humains : l’Espagne reste principalement un pays de transit et de destination. L’exploitation sexuelle reste la principale forme, avec des victimes provenant majoritairement d’Amérique latine, la Colombie étant le premier pays d’origine. L’exploitation pour le travail est en forte augmentation : les victimes sont majoritairement des hommes d’Amérique latine et d’Afrique du Nord, dans les secteurs agricole et textile. Les données 2024 documentent 300 victimes de trafic sexuel, 246 victimes de travail illégal. L’intelligence artificielle est signalée comme menace émergente dans ce domaine : production de matériel d’exploitation sexuelle infantile et génération automatique de messages de recrutement ciblant les vulnérabilités individuelles des victimes.

Blanchiment de capitaux

Les tendances actuelles combinent méthodes traditionnelles et nouvelles stratégies technologiques. Les structures opaques (réseaux de sociétés complexes, sociétés écrans, investissements immobiliers, réseaux informels de type hawala) persistent. Les cryptomonnaies constituent la tendance la plus préoccupante, avec leurs avantages pour les criminels : anonymat ou pseudo-anonymat, transferts 24h/7j sans dépendance d’aucune entité, commissions minimes, et atténuation de la volatilité via les stablecoins. Les dispositifs de stockage physique de cryptomonnaies permettent de transporter de grandes valeurs discrètement à travers les frontières sans déclaration. Des organisations criminelles d’origine asiatique spécialisées dans le blanchiment des profits d’autres organisations à commission sont de plus en plus fréquemment détectées. En 2025, un Plan d’Investigation du Blanchiment de Capitaux a été lancé pour identifier les nouveaux schémas, notamment via les néobanques (plateformes 100% digitales opérant sous licences bancaires de tiers) identifiées comme canaux possibles d’entrée ou de légitimation de fonds illicites.

Voir le rapport ici
ou https://www.dsn.gob.es/sites/default/files/2026-05/Informe%20Anual%20de%20Seguridad%20Nacional%202025%20-%20Accesible_1.pdf

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