Se marier pour gouverner : les alliances familiales au cœur de la puissance de la 'Ndrangheta

PLOS | Mai 2026

Les chercheurs Maurizio Catino, Alberto Aziani et Sara Rocchi, de l’Université de Milan, ont publié une étude majeure intitulée Marrying for power: Gendered alliances in mafias. À partir de 906 mariages (soit 770 alliances inter-clans concernant 623 clans calabrais) recensés dans des documents judiciaires, les auteurs reconstruisent le réseau matrimonial de la ‘Ndrangheta afin d’analyser la manière dont les alliances familiales participent à l’organisation du pouvoir mafieux.

Dans la ‘Ndrangheta, le mariage ne relève pas principalement du sentiment amoureux mais d’une logique stratégique. Les unions servent à sceller des alliances entre familles, renforcer la cohésion interne, sécuriser les relations économiques et transmettre les valeurs mafieuses de génération en génération. Les femmes y occupent souvent une fonction instrumentale, au cœur de la reproduction sociale et politique de l’organisation.

L’étude montre que les familles les plus puissantes (comme les Piromalli, De Stefano ou Mancuso) occupent également les positions les plus centrales dans le réseau matrimonial mafieux. Elles disposent d’un nombre plus important d’alliances et jouent davantage un rôle d’intermédiaires entre clans.

Mais les chercheurs montrent surtout que la cohésion du système mafieux ne repose pas uniquement sur ces grandes familles. Les alliances conclues entre clans périphériques jouent un rôle essentiel dans la stabilité du réseau. Lorsque ces unions « secondaires » disparaissent dans les simulations réalisées par les auteurs, la structure mafieuse se fragmente plus rapidement que lorsque l’on retire des alliances impliquant les grandes familles dominantes. Les clans puissants disposent en effet d’une forte redondance relationnelle : leur puissance repose moins sur quelques liens décisifs que sur l’accumulation d’alliances multiples, qui leur offrent résilience et capacité d’adaptation.

L’étude nuance également l’idée selon laquelle les familles dominantes « accapareraient » les femmes des autres clans. Les auteurs montrent au contraire que les familles les plus influentes adoptent généralement des échanges relativement équilibrés. Les positions extrêmes (les clans qui ne font presque que « donner » leurs filles ou, au contraire, ceux qui ne font presque que recevoir des épouses) apparaissent souvent moins centraux dans le réseau. Les familles les plus puissantes se situent plutôt dans une zone intermédiaire, où les échanges demeurent relativement équilibrés.

Les chercheurs soulignent enfin qu’il n’existe pas une stratégie matrimoniale unique au sein de la ‘Ndrangheta. Certaines familles privilégient les alliances extérieures afin d’étendre leur influence, tandis que d’autres pratiquent davantage l’endogamie afin de préserver leur cohésion interne et le contrôle des ressources familiales. Les Barbaro, par exemple, présentent un taux élevé de mariages internes au clan, alors que les Papalia privilégient presque exclusivement les alliances extérieures.

L’étude décrit la ‘Ndrangheta comme un système relationnel sophistiqué, où le pouvoir repose autant sur la densité des liens familiaux que sur la violence ou l’autorité hiérarchique.

Par Brünhilde DELHOMMEAU

Voir l’étude ici
ou https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0345859&utm_source=pr&utm_medium=email&utm_campaign=plos006

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