"Triple Frontière" Paraguay - Brésil - Argentine : anatomie d'un écosystème criminel
Global Initiative against Transnational Organized Crime | Avril 2026
En avril 2026, le Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC), publie un rapport sur l’écosystème illicite de la « Triple Frontière » (zone entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay), qui décrit une « coexistence criminelle » où clans familiaux et organisations comme le PCC (Primeiro Comando da Capital, principale faction criminelle brésilienne) coopèrent plutôt que de s’affronter. Les marchés piliers incluent la contrebande de cigarettes, le trafic d’armes et celui de stupéfiants. Le blanchiment d’argent y est omniprésent via des sociétés écrans, des centres de paris et des crypto-actifs. La corruption institutionnelle et les failles réglementaires assurent la pérennité de ces flux financiers. Les acteurs évitent la violence extrême pour ne pas attirer l’attention des autorités et préserver leur rentabilité.

La région tri-frontalière du Cône Sud, comprenant Ciudad del Este (Paraguay), Foz do Iguaçu (Brésil) et Puerto Iguazú (Argentine)
Le développement contemporain de la triple frontière est indissociable des grands chantiers d’infrastructure et des accords d’intégration régionale. La construction du barrage hydroélectrique d’Itaipú, lancée en 1974, a attiré des dizaines de milliers de travailleurs et accéléré l’urbanisation de la zone. Son achèvement en 1984 a toutefois laissé plus de 40.000 ouvriers sans emploi, poussant massivement les populations locales vers l’économie informelle et la contrebande de subsistance. La création du Mercosur en 1991 puis la déclaration de Ciudad del Este comme zone franche en 1995 ont ensuite dopé les échanges, tout en instituant un véritable régime de réexportation informelle, notamment de produits électroniques chinois écoulés vers le marché brésilien. Le renforcement des contrôles douaniers à partir des années 2000 n’a pas démantelé ces réseaux : il a transformé leurs méthodes. À l’ère des comboios, ces convois massifs de bus traversant quotidiennement le Pont de l’Amitié, a succédé une logistique plus discrète, fondée sur le trafic dit « fourmi » et sur l’utilisation intensive de ports clandestins.
Loin d’être une zone frontalière désertée, la triple frontière constitue un pôle urbain et commercial majeur. Plus de 500.000 habitants y résident et plus de 100.000 personnes empruntent chaque jour le seul Pont de l’Amitié. La zone franche de Ciudad del Este génère à elle seule plus de 14 milliards de dollars de transactions annuelles. Malgré le poids du tourisme, qui attire près de cinq millions de visiteurs par an, c’est l’économie informelle qui demeure le moteur socio-économique dominant. Le « Black Friday » paraguayen, dont la demande est alimentée à 70 % par des consommateurs brésiliens, illustre la profonde imbrication entre asymétries fiscales, différentiels de prix et flux transfrontaliers.
La région présente un paradoxe : une criminalité élevée associée à un taux de violence faible. Cette configuration témoigne d’un équilibre criminel mature, où la stabilité et la rentabilité priment sur la conquête territoriale. Les acteurs criminels y évitent la violence ostensible, conscients qu’elle attirerait l’attention des autorités et fragiliserait les marchés. Les clans familiaux et les grandes organisations comme le PCC privilégient ainsi la coopération pragmatique à la domination, sans chercher à imposer une autorité politique sur les communautés. La pérennité de cet écosystème repose moins sur la coercition que sur la corruption administrative et la fragmentation des dispositifs de contrôle entre les trois États.
Créé en 1996, le « Commandement tripartite » constitue le principal mécanisme de coopération policière internationale dans la région. Il permet l’échange d’informations et la planification d’actions conjointes entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. Le rapport recommande de le consolider en organe de coordination opérationnelle capable d’harmoniser la surveillance financière et douanière, d’affiner l’analyse des risques liés aux flux commerciaux et financiers, et de réduire les opportunités de capture institutionnelle. Le déploiement de technologies avancées, scanners de cargaison, biométrie, lecture automatisée des plaques, est présenté comme un levier complémentaire pour perturber durablement les flux illicites.
L’aspect spatial est déterminant pour saisir la fluidité des marchés illicites. La voie navigable Paraná-Paraguay, qui s’étend sur 3.400 kilomètres, relie les zones andines de production aux ports d’exportation vers l’Europe et constitue un corridor stratégique pour les flux de cocaïne dissimulée dans des cargaisons légitimes. Plus de 300 ports clandestins ont été recensés le long du fleuve Paraná et du lac Itaipú, où s’effectuent de nuit les transbordements de marchandises et de stupéfiants. Certains quartiers, à l’image de San Rafael à Ciudad del Este ou de Puerto Presidente Franco, sont identifiés comme des hubs logistiques majeurs, contrôlés par les clans familiaux ou progressivement infiltrés par le PCC.
Trafic de biens illicites :
La contrebande de marchandises, toléré socialement, sert de base fonctionnelle et logistique à d’autres activités criminelles plus graves. Plusieurs produits et dynamiques structurent les flux. Les cigarettes en représentent le principal : le Paraguay produit environ 45 milliards d’unités par an, soit sept fois sa consommation nationale, inondant ainsi ses voisins. Les produits électroniques de haute valeur et les produits agrochimiques illégaux, souvent d’origine chinoise, occupent également une place centrale. La pandémie de COVID-19 a transformé les routes et fait exploser la contrebande de vin argentin vers le Brésil, devenue extrêmement lucrative pour les clans locaux.
Trois modes de transport principaux sont identifiés : Le premier repose sur le grand volume, avec des camions transportant des marchandises non déclarées via les points de passage officiels. Le second, le trafic « fourmi » (« ant-style »), mobilise des individus qui traversent quotidiennement les ponts, comme le Pont de l’Amitié, avec de petites quantités de marchandises pour éviter les contrôles manuels. Le troisième emprunte la voie fluviale : des embarcations de 6 à 8 mètres utilisent des ports clandestins, dont plus de 300 sont répertoriés sur les rivières Paraná et Iguazú, pour déplacer les stocks de nuit. Ce marché est dominé par des clans familiaux historiquement ancrés dans la région. Ils emploient souvent des adolescents pour effectuer des traversées rapides de trois minutes contre une rémunération modeste. Ces réseaux bénéficient d’une coopération tacite ou de la corruption d’agents institutionnels, ce qui permet aux marchandises de circuler sans contrôles technologiques efficaces.

Carte 1 Route de contrebande depuis San Rafael et Puerto Presidente Franco (Paraguay) vers l’Argentine.
Carte 2: Routes de contrebande depuis les enclaves de Ciudad del Este vers Foz do Iguaçu

Camions traversant le Pont de l’Amitié et soumis à des inspections douanières, alors que des milliers de véhicules et de personnes circulent quotidiennement entre Ciudad del Este, au Paraguay, et Foz do Iguaçu, au Brésil
Le trafic d’armes structure l’approvisionnement des grandes organisations criminelles brésiliennes, notamment le Primeiro Comando da Capital (PCC) et le Comando Vermelho (CV). Concernant les produits et leurs origines, le flux est principalement constitué d’armes d’épaule et d’équipements de standards militaire, provenant souvent d’Argentine pour être revendus au Brésil. Pour réduire la traçabilité, les armes sont fréquemment vendues en pièces détachées et en composants plutôt qu’en unités complètes. En 2019, un fusil désassemblé coûtait environ 1.500 (1.270 euros) dollars, tandis qu’une arme assemblée pouvait atteindre 20.000 dollars (17.000 euros) sur le marché brésilien. Plusieurs mécanismes organisent ce trafic.
La zone franche de Ciudad del Este facilite la création de sociétés écrans qui importent des armes légalement avant de les détourner. L’opération « Dakovo » a ainsi révélé un réseau impliquant des hommes d’affaires argentins ayant importé plus de 45.000 armes entre 2014 et 2023, dont les numéros de série étaient effacés avant livraison au PCC et au CV. Certaines armes, comme des fusils AR-15 d’origine américaine, sont par ailleurs partiellement assemblées directement dans la zone de la « Triple Frontière ». La corruption et les failles institutionnelles favorisent le dispositif. Le trafic repose sur l’infiltration des institutions de sécurité et sur la complicité active de policiers ou d’anciens officiers. Des boutiques officiellement dédiées à la chasse et à la pêche servent de fournisseurs aux groupes criminels : bien que la loi paraguayenne limite les stocks, ces quotas sont largement dépassés dans la pratique pour alimenter le marché noir. Des saisies récentes à Rio de Janeiro, en octobre 2025, ont enfin confirmé la présence de fusils FAL provenant des arsenaux militaires argentins, ayant transité par la « Triple Frontière ».
Cocaïne :
Le trafic de cocaïne dans la région de la « Triple Frontière », bien que moins volumineux que celui du cannabis, constitue un enjeu stratégique majeur, étroitement lié à la voie navigable Paraná-Paraguay. Ce corridor fluvial s’est imposé comme une route alternative cruciale vers l’Europe et l’Afrique, à mesure que les contrôles se sont durcis dans les ports traditionnels de Colombie et du Brésil. Cette montée en puissance se lit dans les saisies, qui sont passées de 6 tonnes en 2010 à 21 tonnes en 2021 le long de la voie navigable. À l’échelle urbaine de la « Triple Frontière », le phénomène demeure toutefois plus modeste. Le trafic y reste marginal au regard des routes terrestres du nord, notamment celle de Pedro Juan Caballero, jugée logistiquement plus rentable et plus efficace par les groupes criminels.
La cocaïne est acquise auprès de réseaux boliviens, puis acheminée par véhicules légers ou camions à travers le Paraguay. Une partie est temporairement stockée à Ciudad del Este avant d’être expédiée vers les ports argentins ou brésiliens. La drogue est principalement dissimulée dans des cargaisons licites de produits agricoles, en particulier le soja, en vue de l’exportation maritime. La consommation locale dans les villes frontalières demeure faible, ce qui confirme la fonction essentiellement logistique de la zone, plus hub de transit que marché de destination.
Plusieurs angles morts institutionnels facilitent ces flux. Les scanners de conteneurs et les mécanismes de profilage des risques font cruellement défaut, tant aux points de départ que tout au long du corridor fluvial. En l’absence d’alertes émises au moment de l’embarquement, les cargaisons contaminées circulent librement jusqu’à des ports comme Montevideo ou Santos, d’où elles partent à l’international. La « Triple Frontière » n’est donc pas le corridor prioritaire pour la cocaïne à destination du Brésil ou de l’Argentine, mais elle demeure un maillon stratégique de l’écosystème criminel régional, en raison de sa connectivité logistique et de la faiblesse des contrôles institutionnels.
Cannabis :
Le Paraguay est le premier producteur de cannabis d’Amérique du Sud. Si l’essentiel de la production se concentre au nord de la « Triple Frontière », la région sert de plaque tournante logistique et de transit vers les marchés brésilien et argentin. S’agissant de la production et du contrôle criminel, les plantations se situent principalement dans la région de Canindeyú, à l’intérieur de réserves forestières, de territoires indigènes ou de grandes propriétés privées. Cette structure opère sous la protection du Primeiro Comando da Capital (PCC) et de groupes associés. Le maintien des cultures repose sur une corruption systémique : la police reçoit des paiements par hectare en échange de l’absence de raids. Les groupes criminels réinvestissent par ailleurs une partie de leurs profits dans des services communautaires afin d’asseoir leur légitimité sociale.

La région frontalière de Canindeyú, au Paraguay, principal pays producteur de cannabis d’Amérique du Sud, d’où les récoltes sont acheminées vers l’Argentine et le Brésil
Sur le plan logistique, le cannabis est acheminé par le fleuve Paraná dans de petites embarcations ou dissimulé dans des convois de barges transportant du soja. Il est fréquemment mélangé à des marchandises de contrebande, comme les cigarettes ou l’électronique, pour limiter les risques. Plus de 250 ports illégaux ont été identifiés entre Foz do Iguaçu et Guaíra, facilitant les traversées nocturnes vers le Brésil. Une partie du trafic emprunte également le Pont de l’Amitié par camions, bien que ce mode soit jugé plus risqué et de plus faible volume pour ce marché.
Un trafic de cannabis « wax » ou « premium » fait son apparition. Contrairement au cannabis pressé traditionnel, cette variante à haute teneur en THC arrive de Miami par colis aériens à Ciudad del Este. Sa valeur commerciale est bien plus élevée sur le marché brésilien, pouvant atteindre 4.000 dollars par kilo (3.400 euros). Bien que le volume de trafic dans la zone urbaine de la « Triple Frontière » reste marginal par rapport à la « frontière sèche » au nord, la région demeure un élément clé d’un écosystème criminel adaptatif et fonctionne comme centre de distribution pour le micro-trafic.
Blanchiment :
Le centre opérationnel des activités de blanchiment se situe à Ciudad del Este, qui profite de son statut de zone franche et d’importantes incitations fiscales. Les mécanismes décrits dans les sources reposent en premier lieu sur l’utilisation du commerce et des sociétés écrans. Le volume massif d’importations quotidiennes en provenance de Chine et des États-Unis facilite l’évasion fiscale et le commerce informel. Avec plus de 5.000 commerces répertoriés, la ville offre un terrain favorable à l’établissement de sociétés de façade. Ces entreprises brassent d’énormes quantités d’argent liquide, ensuite injectées dans le système financier via des bureaux de change et des banques locales, avant d’être transférées vers des réseaux basés à l’étranger.
Les crypto-actifs occupent désormais une place croissante dans ces circuits. Des fonctionnaires corrompus et des réseaux criminels, notamment chinois, recourent au modèle dit « 70/30 », dans lequel 70 % de la valeur est blanchie en crypto-actifs et 30 % en espèces. On observe parallèlement une expansion des fermes de minage financées par des clans locaux, qui tirent parti de l’électricité bon marché et de la faiblesse des contrôles étatiques pour mener des transactions opaques.
Les jeux d’argent et les paris sportifs forment un troisième vecteur. Ces établissements servent de canaux d’intégration pour l’argent liquide : en 2024, trois ressortissants étrangers ont ainsi été arrêtés alors qu’ils tentaient de déposer 990.000 dollars (840.000 euros) en espèces dans une société de jeux. Les sommes sont ensuite transformées en jetons ou en recharges de crédit sur des plateformes web souvent basées dans des juridictions offshore. Pour éviter la traçabilité, les paiements aux « joueurs » sont fragmentés et versés à des prête-noms ou à des membres de la famille.
La fragmentation institutionnelle entre les trois pays et la faiblesse des contrôles dans les secteurs non bancaires, qu’il s’agisse des bureaux de change, des commerces de gros ou des jeux, renforcent le rôle de la région comme plaque tournante du capital illicite à l’échelle régionale.
Les organisations criminelles :
Le Primeiro Comando da Capital (PCC) est la principale organisation criminelle transnationale opérant dans la région de la « Triple Frontière ». La zone lui sert de plaque tournante stratégique depuis le début des années 2000. Après une période de coexistence pacifique avec le Comando Vermelho (CV), le PCC a pris le contrôle total du cycle du trafic au Paraguay vers 2010. La rupture définitive du pacte de non-agression en 2016 a mené à l’assassinat de l’intermédiaire clé Jorge Rafaat, créant un vide de pouvoir que le PCC a rapidement comblé.
L’organisation contrôle désormais les ports clandestins sur les deux rives du fleuve Paraná. Elle s’est implantée dans des quartiers ouvriers stratégiques de Ciudad del Este, comme San Rafael et Puerto Presidente Franco, qui servent de points de départ pour les marchandises illicites vers le Brésil et l’Argentine. En dominant ces ports, elle perçoit des taxes auprès des contrebandiers locaux et a diversifié ses propres activités en transportant ses cargaisons de cigarettes et d’alcool de contrebande. Le PCC ne gouverne pas directement les communautés mais collabore avec les clans familiaux historiquement en place. Il les sous-traite fréquemment pour le transport de cannabis, profitant de leur expertise territoriale et de leurs réseaux de corruption, tandis que certains clans utilisent le nom du PCC pour s’assurer une protection. Malgré sa puissance, le PCC évite la violence extrême dans cette zone afin de préserver la rentabilité de ses opérations de blanchiment et de transit, et privilégie une « coexistence » pragmatique avec les autres acteurs.

Le quartier de San Rafael à Ciudad del Este, Paraguay. La présence du Primeiro Comando da Capital dans la région tri-frontalière se concentre dans les quartiers populaires proches de Puerto Presidente Franco, point stratégique pour l’acheminement de marchandises de contrebande vers le Brésil et l’Argentine. Photo : Teresa Fretes
Les clans familiaux, historiquement établis dans les trois villes de la « Triple Frontière » (Ciudad del Este, Foz do Iguaçu et Puerto Iguazú), constituent les acteurs prédominants du commerce illicite dans la région. Ces clans reposent sur des liens de parenté, sur l’affinité ethnique ou sur une identité nationale partagée. Ils opèrent avec une grande flexibilité, une loyauté interne forte et une confidentialité qui les rend difficiles à classer selon les typologies criminelles conventionnelles. Ils exploitent le commerce libre pour maximiser leurs profits, en particulier dans les ports et les passages informels des rivières Paraná et Iguazú. Une division du travail s’observe selon les nationalités : les clans brésiliens transportent principalement des denrées alimentaires depuis le Paraguay et l’Argentine, tandis que les clans paraguayens se spécialisent dans la contrebande de cigarettes, de téléphones portables et de produits électroniques.
Bien que puissantes, les grandes organisations comme le PCC ne cherchent pas à absorber ces clans, en raison de leur ancrage local profond. Le PCC les sous-traite plutôt pour le transport et la vente de marchandises illicites, principalement le cannabis, ce qui permet d’éviter les conflits violents tout en exploitant la connaissance du terrain et les réseaux de corruption des clans.Certains clans opérant dans les zones de transit fluvial utilisent parfois le nom du PCC pour obtenir une forme de protection. Leurs réseaux sociaux et leurs liens politiques locaux les rendent essentiels à la survie de l’écosystème criminel régional.
La région de la « Triple Frontière » attire de nombreux acteurs étrangers en raison de ses structures commerciales flexibles, de la fragmentation de la surveillance réglementaire et de l’accès facilité à des infrastructures de blanchiment d’argent. Leur implication est souvent stratégique et intégrée aux dynamiques économiques locales.
Les réseaux chinois sont présents depuis les années 1980 et historiquement liés au commerce de produits électroniques à Ciudad del Este, ainsi qu’à des activités de contrefaçon et de contrebande. Des rapports plus récents font état d’une augmentation des fermes de minage de cryptomonnaies liées à des ressortissants chinois. Si les preuves judiciaires de structures criminelles transnationales restent limitées, des incidents isolés, comme un homicide survenu en octobre 2025 à Ciudad del Este, laissent supposer des affrontements liées aux réseaux de vente et de contrebande d’électronique.
Les acteurs arabes et les réseaux liés au Hezbollah font l’objet d’une attention particulière. Des rapports des services de renseignement américains et israéliens affirment depuis longtemps que des opérateurs liés au Hezbollah exploitent la région pour blanchir de l’argent. L’arrestation en 2018 d’Assad Ahmad Barakat, ressortissant paraguayen d’origine libanaise, a mis en lumière des liens présumés avec le groupe paramilitaire. Une nuance importante doit toutefois être apportée : si la région abrite une importante communauté arabe, plusieurs sources de sécurité soulignent qu’aucune cellule active ni financement systématique de groupes extrémistes n’a été formellement vérifié récemment.
Les réseaux colombiens sont également présents, notamment sous la forme de tueurs à gages enregistrés à Ciudad del Este et à Puerto Iguazú. Ces groupes extérieurs sont engagés pour régler des « contentieux » résultant d’accords manqués entre organisations criminelles locales. Ce phénomène est parfois mis en relation avec le meurtre du procureur paraguayen Marcelo Pecci, survenu en Colombie en 2022.
D’autres acteurs internationaux interviennent à des titres divers. En Argentine, des hommes d’affaires ont été impliqués dans des réseaux massifs de trafic d’armes, dans le cadre de l’opération Dakovo, important plus de 45.000 armes pour les détourner vers les factions brésiliennes PCC et CV.
L’implication de ces acteurs étrangers signale en définitive une internationalisation progressive de l’écosystème criminel local, qui cherche à maximiser les profits par une coopération pragmatique avec les intermédiaires locaux.
Préconisations :
La région de la « Triple Frontière » se caractérise par un équilibre criminel mature, où la contrebande sert de moteur économique principal et privilégie la stabilité et la rentabilité à la violence extrême. Cet écosystème tire profit de failles institutionnelles majeures, notamment de la fragmentation des contrôles douaniers et financiers entre les trois pays ainsi que d’une corruption administrative persistante. L’usage croissant des crypto-actifs, du minage numérique et des sociétés écrans complexifie la détection du blanchiment d’argent et place la zone sous une surveillance internationale accrue, conformément aux normes du GAFI. Le rapport formule à partir de ces constats plusieurs recommandations.
Sur le plan opérationnel, il préconise de consolider le Commandement Tripartite afin d’harmoniser la surveillance et les enquêtes sur les actifs financiers entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. Pour perturber les flux, il recommande de prioriser le démantèlement des hubs logistiques et des revenus illicites par le recours à des technologies avancées, comme les scanners de cargaison et la biométrie aux frontières.
Sur le plan réglementaire, il appelle à développer des stratégies fiscales pour décourager l’usage des sociétés écrans et à auditer régulièrement les postes frontaliers afin de réduire les fuites d’informations.
Enfin, sur le plan social, il suggère d’intégrer les communautés locales en promouvant la formalisation économique et des alternatives durables, telles que l’éco-tourisme, pour réduire la dépendance sociale à l’égard des marchés illicites.
Par Sandrine Le BARS
Voir le rapport ici
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