Proxénétisme des mineurs : la justice alerte sur un phénomène de masse piloté par de jeunes réseaux criminels

Cour d'Appel de Paris | Mai 2026

Le parquet général de la cour d’appel de Paris a publié un rapport de référence consacré au proxénétisme des mineurs, phénomène considéré comme en forte expansion et désormais qualifié par certains acteurs judiciaires de véritable « contentieux de masse ». Le document dresse un état des lieux complet de l’exploitation sexuelle des mineurs en France, analyse les modes opératoires des réseaux et formule vingt recommandations destinées à améliorer la détection des victimes, la répression des auteurs et la coordination des acteurs institutionnels.

Selon les estimations retenues dans le rapport, entre 15.000 et 20.000 mineurs seraient aujourd’hui concernés par des situations de prostitution en France, même si aucun chiffre officiel précis n’existe. Les auteurs soulignent que la prostitution des mineurs a profondément changé au cours de la dernière décennie. La prostitution de rue a largement reculé au profit d’une prostitution dite « logée », exercée dans des appartements loués pour de courtes durées ou dans des hôtels. Ce phénomène, identifié dès 2015 sous le terme de « proxénétisme de proximité », parfois appelé « proxénétisme de cité », constitue désormais la principale forme de proxénétisme en France et représente environ 56 % des affaires d’exploitation sexuelle à des fins prostitutionnelles traitées par les forces de sécurité intérieure, devant les réseaux criminels internationaux.

Le rapport met en évidence une transformation profonde des réseaux. Les proxénètes sont majoritairement de jeunes hommes âgés de 18 à 25 ans, parfois eux-mêmes mineurs, souvent déjà connus des services de police pour des faits liés aux trafics de stupéfiants ou aux atteintes aux biens. Ils considèrent le proxénétisme comme une diversification de leurs activités criminelles : l’investissement initial est limité, les profits sont importants et les risques judiciaires perçus comme inférieurs à ceux du trafic de stupéfiants. Une féminisation du phénomène est également observée puisque 7 % des auteurs identifiés sont des femmes, souvent d’anciennes victimes devenues recruteuses ou exploitantes.

L’étude montre que le recrutement des victimes s’effectue désormais principalement via les réseaux sociaux. Les proxénètes ou leurs intermédiaires approchent les jeunes filles sur Snapchat, Instagram ou d’autres applications utilisées par les adolescents. Ils proposent des « plans sous », des prestations d’escorting ou des partenariats présentés sous un vocabulaire emprunté au monde de l’entreprise. Les victimes sont qualifiées de « bosseuses », les échanges ressemblent à des entretiens d’embauche et les accords sont présentés comme des contrats commerciaux. Ce discours vise à banaliser l’entrée dans la prostitution et à masquer sa réalité criminelle.

Les enquêteurs décrivent également un mécanisme d’emprise particulièrement structuré. Après la phase de séduction et de recrutement, les proxénètes utilisent les sentiments amoureux, les cadeaux, les promesses d’ascension sociale ou de réussite financière. Ils organisent fréquemment ce que le rapport décrit comme un « test sexuel », destiné non pas à évaluer la victime mais à provoquer un traumatisme psychologique permettant de briser ses résistances. Cette expérience conduit souvent à une dissociation psychique, à une banalisation des violences sexuelles et à une dépendance affective ou économique à l’égard de l’exploitant.

Les réseaux fonctionnent sous forme de petites structures flexibles comptant souvent moins de cinq personnes. Les victimes sont déplacées en permanence dans le cadre de « sex tours » organisés sur l’ensemble du territoire national. Elles sont hébergées dans des hôtels économiques, des appartements loués via Airbnb ou Booking, ou conduites directement au domicile des clients. Cette mobilité permanente vise à empêcher la création de liens sociaux susceptibles de favoriser une fuite ou une dénonciation. Les jeunes filles peuvent être revendues à d’autres réseaux pour environ 5.000 euros, illustrant la marchandisation complète des victimes.

La digitalisation constitue désormais un élément central du proxénétisme des mineurs. Les annonces sont publiées sur des sites d’escorting, des plateformes de rencontres ou directement sur les réseaux sociaux. Les proxénètes contrôlent les prix, les rendez-vous et l’emploi du temps des victimes à distance. Les réservations de logements sont réalisées en ligne, les communications sont cryptées et les flux financiers passent par des moyens dématérialisés ou des cryptomonnaies. Le rapport souligne que cette évolution rend les victimes beaucoup moins visibles et complique considérablement le travail des enquêteurs.

Les auteurs du rapport attirent également l’attention sur l’essor des formes virtuelles d’exploitation sexuelle. Les plateformes comme OnlyFans ou MYM permettent la vente de contenus sexuels impliquant parfois des mineurs. Bien que le « caming » ne soit pas juridiquement assimilé à la prostitution en l’absence de contact physique, les magistrats considèrent qu’il constitue fréquemment une porte d’entrée vers la prostitution physique.

Concernant les victimes, le rapport souligne leur extrême diversité sociale. Contrairement à certaines idées reçues, il n’existe pas de profil unique. Les victimes sont majoritairement françaises, à 87 %, et presque exclusivement des jeunes filles. La tranche d’âge dominante est comprise entre 15 et 18 ans, même si les victimes de moins de 15 ans sont de plus en plus nombreuses. Le point commun réside dans la présence d’une vulnérabilité psychologique, familiale, affective ou sociale. Beaucoup ont connu des violences antérieures, des placements, des fugues ou des ruptures familiales, mais certaines proviennent également de milieux stables et basculent à la suite d’un traumatisme ponctuel.

Les foyers de l’aide sociale à l’enfance apparaissent comme des lieux particulièrement ciblés par les recruteurs. Les proxénètes identifient les jeunes les plus fragiles et utilisent parfois d’autres mineurs déjà exploités pour recruter de nouvelles victimes. Les retours de fugue sont considérés comme des moments particulièrement sensibles nécessitant une vigilance renforcée.

Le rapport insiste sur un obstacle majeur : la plupart des victimes ne se considèrent pas comme telles. Elles préfèrent les termes d’« escort », de « michetonneuse » ou de « sugar baby » à celui de prostituée. L’activité est souvent perçue comme un moyen d’obtenir rapidement de l’argent, de l’autonomie ou une forme de reconnaissance sociale. Cette banalisation est renforcée par les modèles véhiculés sur les réseaux sociaux, dans certains clips musicaux ou par les influenceurs.

Les violences sont pourtant omniprésentes. Trois victimes sur dix déclarent avoir subi des violences physiques, trois sur dix des violences psychologiques, deux sur dix des violences sexuelles, quatre sur dix des séquestrations et deux sur dix la confiscation de leur téléphone portable. La technique dite des « loverboys » demeure très utilisée : le proxénète se présente comme un compagnon amoureux avant de pousser progressivement la victime vers la prostitution. Selon les données citées, environ 12,8 % des jeunes filles exploitées déclarent être en couple avec leur proxénète.
Le maintien sous emprise passe également par l’endettement. Les jeunes filles doivent rembourser les frais d’hébergement, de nourriture, de vêtements, de préservatifs, d’alcool ou de stupéfiants. Une fois ces dettes réglées, elles reversent encore entre 40 % et 60 % de leurs revenus à leur exploitant.

La sortie de l’exploitation apparaît particulièrement difficile. Les traumatismes psychologiques sont profonds, les conséquences sanitaires importantes et la consommation de stupéfiants très fréquente. Près de 70 % des jeunes impliqués dans la prostitution reconnaissent consommer de l’alcool ou des drogues. Cannabis, cocaïne, ecstasy et protoxyde d’azote sont régulièrement utilisés, parfois à l’initiative des proxénètes afin de renforcer la dépendance et l’endettement des victimes.

Sur le plan judiciaire, l’étude de 90 dossiers examinés par la cour d’appel de Paris entre 2022 et 2024 met en évidence que près de 54 % des victimes identifiées étaient mineures. Les poursuites concernent très majoritairement le proxénétisme aggravé. En revanche, les poursuites visant les clients demeurent extrêmement rares. La cour d’appel n’a recensé que six décisions concernant sept clients, alors même que l’OCRTEH (Office Central de Répression du Trafic des Êtres Humains) a comptabilisé 230 poursuites pour recours à la prostitution d’un mineur à l’échelle nationale en 2023. Le rapport considère cette faiblesse comme l’un des principaux angles morts de la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs.

Parmi les vingt recommandations formulées, plusieurs axes majeurs se dégagent : renforcer la formation des personnels de l’Éducation nationale, de l’aide sociale à l’enfance et des services d’enquête ; améliorer les signalements ; développer la coopération avec Airbnb, Booking et les plateformes numériques ; généraliser la prise en charge médicale et psychologique des victimes ; favoriser leur éloignement géographique pour les soustraire à l’emprise des réseaux ; renforcer les partenariats entre magistrats, policiers, éducateurs et associations ; privilégier davantage la qualification de traite des êtres humains ; mieux prendre en compte la minorité des victimes dans les poursuites ; et surtout développer une politique pénale plus offensive à l’égard des clients, notamment par des opérations ciblées et des comparutions immédiates destinées à créer un effet dissuasif.

Voir le rapport ici
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