Afrique de l'Ouest : la région bascule d'un corridor du trafic à un marché de consommation
Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest | Janvier 2026
Le rapport 2024 du Réseau épidémiologique ouest-africain sur la consommation de drogues (WENDU), publié par la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) avec le soutien de l’Union européenne, met en évidence une évolution majeure du phénomène des stupéfiants en Afrique de l’Ouest. Longtemps considérée principalement comme une plateforme de transit pour les drogues en provenance d’Amérique du Sud à destination de l’Europe, la région devient progressivement un véritable marché de consommation, porté par une demande intérieure en forte croissance, notamment parmi les jeunes. Cette évolution est favorisée par la pauvreté, le chômage, l’urbanisation, les vulnérabilités socio-économiques et l’insuffisance des structures de prévention et de prise en charge. Le rapport repose sur les données recueillies dans douze États membres de la CEDEAO ainsi qu’en Mauritanie et combine les statistiques des services répressifs, des autorités sanitaires et des centres de traitement. Il souligne toutefois que les données demeurent incomplètes dans plusieurs pays et que les volumes de saisies reflètent autant l’intensité des contrôles que l’ampleur réelle des trafics.
En 2024, les autorités ouest-africaines saisissent plus de 953 tonnes de drogues illicites ainsi qu’environ 1,5 million de kilos de produits pharmaceutiques détournés des circuits légaux. Le cannabis demeure très largement la drogue dominante. Plus de 418 tonnes ont été interceptées dans onze pays, soit plus de 86 % de l’ensemble des saisies de stupéfiants. Le Nigeria concentre à lui seul près de 358,3 tonnes, soit environ 86 % des saisies régionales de cannabis, devant la Guinée (13,2 tonnes), le Sénégal (12,7 tonnes), le Togo (11,9 tonnes) et la Côte d’Ivoire (10,8 tonnes). Les opérations évoluent également vers la destruction de plantations entières, notamment au Nigeria, au Sénégal et en Gambie, illustrant une production locale importante destinée à alimenter une consommation régionale croissante.
Le rapport souligne parallèlement la diversification rapide des marchés avec l’apparition de dérivés du cannabis : le kush, le skunk,la résine,… Environ 248 kilos de ces produits ont été saisis en 2024. La Sierra Leone concentre les plus importantes saisies de kush (drogue de synthèse à composition variable, principalement constituée de cannabinoïdes de synthèse pulvérisés sur des végétaux) avec 108 kilos, suivie du Sénégal et de la Gambie. Apparue vers 2016 en Sierra Leone, cette drogue de synthèse provoque de graves crises sanitaires et psychiatriques qui conduisent certains États à déclarer l’état d’urgence. Les experts de la CEDEAO considèrent désormais le kush comme l’une des principales menaces émergentes de la région et appellent à une coopération transfrontalière renforcée afin d’identifier les filières de production et de distribution.
La cocaïne conserve un rôle majeur dans les flux internationaux. Les saisies atteignent 13,2 tonnes en 2024. Le Sénégal arrive largement en tête avec 7,5 tonnes interceptées, devant la Guinée-Bissau (2,7 tonnes) et le Cap-Vert (1,6 tonne), confirmant leur rôle de plateformes privilégiées du trafic transatlantique entre l’Amérique du Sud et l’Europe. Selon le rapport, la situation géographique de l’Afrique de l’Ouest continue d’attirer les organisations criminelles qui utilisent la région pour le stockage, le transbordement et le transit de la cocaïne, tout en alimentant progressivement les marchés locaux de consommation.

Saisies de cocaïne en 2024
Les stimulants de type amphétamine connaissent une progression particulièrement spectaculaire. Les saisies atteignent près de 23 tonnes en 2024. Le Togo concentre à lui seul près de 15,9 tonnes de ces substances, devant la Mauritanie avec 4,3 tonnes et le Nigeria avec environ 1,1 tonne. Le rapport signale également une hausse spectaculaire des saisies de MDMA et de méthamphétamine en Gambie ainsi que l’apparition préoccupante de 217 kilos de captagon en Sierra Leone, première détection significative de cette substance dans la sous-région. Cette évolution traduit l’intégration croissante de l’Afrique de l’Ouest dans les marchés mondiaux des drogues de synthèse.
Les opioïdes pharmaceutiques représentent une autre source d’inquiétude. Plus de 6,1 tonnes de tramadol et près de 5,05 millions de comprimés ont été saisis en 2024. La Guinée enregistre à elle seule près de 4,95 millions de comprimés interceptés, tandis que le Ghana saisit plus de 3,26 tonnes et la Sierra Leone plus de 2,1 tonnes. Le Nigeria signale également une hausse spectaculaire des saisies de codéine, avec près de 1.398 tonnes interceptées, soit une augmentation de plus de 573 % par rapport à 2023. Le rapport estime que le faible coût du tramadol et des stimulants de synthèse explique en grande partie leur popularité auprès des jeunes consommateurs.
Les données nationales montrent des profils très différents selon les États. Le Sénégal confirme son rôle de principale plaque tournante de la cocaïne. Le Nigeria domine largement les saisies de cannabis et les arrestations. La Guinée reste fortement touchée par le tramadol. Le Togo devient un point majeur pour les drogues de synthèse. La Sierra Leone fait face à une crise du kush tandis que la Guinée-Bissau demeure essentiellement une plateforme de transit sans disposer de centres spécialisés de traitement. Le Liberia enregistre une forte progression des stimulants de type amphétamine et une participation féminine plus importante aux infractions liées aux stupéfiants que dans le reste de la région.
Les services répressifs ont procédé à 25.991 arrestations liées aux stupéfiants en 2024. Le Nigeria représente à lui seul près de 68,7 % des interpellations avec 17.793 arrestations, suivi de la Côte d’Ivoire (5.305), de la Gambie (1.387) et du Liberia (456). Les hommes représentent 90,6 % des personnes arrêtées, les femmes 9,3 % et les mineurs seulement 0,4 %. La présence de femmes est toutefois nettement plus élevée au Liberia (32,7 %) et en Sierra Leone (25 %), laissant supposer une implication plus importante dans l’économie locale des stupéfiants. Les données relatives aux condamnations demeurent en revanche très lacunaires.
Le rapport décrit également les principales techniques de dissimulation utilisées par les trafiquants. La cocaïne est principalement cachée dans des conteneurs maritimes mêlée à des marchandises licites telles que des cargaisons de fruits ou des véhicules. Les drogues de synthèse sont transportées sous forme de produits pharmaceutiques, de comprimés placés dans des bagages ou par des passeurs qui les dissimulent dans leur corps. Les auteurs soulignent que les progrès réalisés en matière de coopération régionale, de partage de renseignements et de contrôles aux frontières ont permis plusieurs saisies importantes, tout en insistant sur la nécessité de développer des plateformes numériques communes pour améliorer la collecte et l’exploitation des données.
La demande de traitement continue d’augmenter dans l’ensemble de la région. Les centres spécialisés enregistrent environ 23.000 admissions en 2024 contre 21.000 l’année précédente. Plus de 57 % des patients ont moins de 35 ans et la tranche des 20 à 34 ans représente à elle seule entre 50 et 57 % des personnes prises en charge. Les familles jouent un rôle essentiel dans l’accès aux soins puisqu’elles sont à l’origine d’environ 56 % des orientations vers les centres de traitement et financent fréquemment les prises en charge. Les auteurs constatent cependant que les capacités sanitaires restent très insuffisantes, que les structures sont principalement concentrées dans les zones urbaines et que de nombreux consommateurs continuent de se tourner vers les réseaux familiaux, religieux ou traditionnels plutôt que vers les établissements de santé.
Le rapport conclut que l’Afrique de l’Ouest est désormais confrontée à une double menace : elle demeure un corridor majeur du trafic international tout en devenant un marché régional de consommation de plus en plus important. Face à cette évolution, la CEDEAO recommande de renforcer les politiques en faveur de la jeunesse, de développer les dispositifs de prévention et d’accompagnement psychosocial, de privilégier les alternatives à l’incarcération pour les usagers de drogues, d’accroître les capacités de traitement, de renforcer les contrôles aux frontières et de créer des groupes opérationnels conjoints chargés d’identifier les filières de production, les routes de trafic et les circuits d’approvisionnement à l’échelle régionale.
Voir l’étude ici
ou https://enact-africa.s3.amazonaws.com/uploads/pages/1769671964481-2026-01-27-enact-wendu-policy-brief3-fr.pdf
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