Les organisations criminelles africaines en Europe : état des lieux et mutations
ENACT | Janvier 2026
La criminalité organisée liée à l’Afrique en Europe est devenue un sujet majeur de préoccupation pour les autorités européennes. Pourtant, les auteurs du rapport « Défi intérieur ou menace
transcontinentale ? La criminalité organisée liée à l’Afrique en Europe » du programme de recherche ENACT soulignent d’emblée que ce phénomène demeure mal connu et fait l’objet de nombreuses approximations. Le débat public est largement influencé par les questions migratoires, les controverses politiques autour de l’immigration et les stéréotypes sur une prétendue « criminalité importée ». Les recherches universitaires restent limitées, se concentrant essentiellement sur quelques études de cas, notamment les confréries nigérianes ou la « Mocro Mafia », sans véritable approche comparative à l’échelle européenne. Le document cherche précisément à combler cette lacune en s’appuyant sur des recherches de terrain conduites entre septembre 2024 et février 2025 en France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, au Maroc et au Nigeria, ainsi que sur des dizaines d’entretiens avec des policiers, magistrats, membres des services de renseignement, universitaires, représentants de la société civile et anciens membres de confréries nigérianes. Les auteurs rappellent que l’objectif n’est pas d’associer immigration et criminalité mais de comprendre les mécanismes qui permettent à certains groupes criminels de s’implanter durablement en Europe.
Le rapport explique que les liens entre immigration et criminalité organisée sont souvent interprétés de manière simpliste. Les chercheurs rappellent que les migrants africains connaissent fréquemment des situations de marginalisation sociale et économique dans les pays européens. Beaucoup arrivent avec des dettes importantes, rencontrent des difficultés d’accès au marché du travail légal, vivent dans des conditions précaires et ne disposent pas toujours d’un statut administratif stable. Cette vulnérabilité constitue un terrain favorable au recrutement par les organisations criminelles, qui proposent des revenus rapides et utilisent ces populations pour les activités les plus risquées, notamment le trafic de stupéfiants de rue. Les auteurs insistent cependant sur le fait que la marginalisation n’entraîne pas automatiquement la criminalité mais qu’elle crée un environnement favorable à l’exploitation par les groupes criminels organisés.
Le rapport développe ensuite la notion d’« ancrage social », considérée comme essentielle pour comprendre le fonctionnement des organisations criminelles. La criminalité organisée repose sur la confiance entre ses membres, confiance qui s’appuie souvent sur des liens familiaux, régionaux, linguistiques ou culturels. Ces solidarités réduisent les risques d’infiltration policière et renforcent la loyauté des participants. Les chercheurs distinguent trois formes principales d’ancrage. La première repose sur les liens internes à une même communauté ethnique ou régionale, comme chez les groupes albanais, italiens ou nigérians. La deuxième correspond à une intégration dans les structures criminelles locales, à l’image des confréries nigérianes collaborant avec la Cosa Nostra en Sicile. La troisième désigne les coopérations entre différents groupes immigrés, par exemple entre organisations albanaises et réseaux colombiens. Les enquêtes montrent que ces trois formes coexistent aujourd’hui dans plusieurs pays européens.
Les auteurs proposent ensuite une distinction fondamentale entre deux catégories de criminalité organisée liée à l’Afrique. La première regroupe les organisations criminelles véritablement basées en Afrique et actives en Europe. Elles possèdent une structure hiérarchique implantée sur le continent africain, conservent un commandement central et entretiennent des flux financiers réguliers avec leur pays d’origine. Dans cette catégorie figurent essentiellement les confréries nigérianes. La seconde catégorie correspond aux organisations issues des diasporas africaines installées en Europe. Ces groupes sont généralement créés en Europe, fonctionnent de manière autonome et entretiennent des liens avec leurs pays d’origine essentiellement sur le plan culturel ou familial plutôt que sur le plan organisationnel. Cette distinction est présentée comme essentielle pour comprendre les différences de fonctionnement observées sur le terrain.
Le rapport consacre ensuite un développement important au problème de la terminologie. Les expressions « mafia nigériane », « cult », « confrérie », « gang » ou « organisation criminelle nigériane » sont employées de manière interchangeable par les médias, les gouvernements, Europol, Interpol et même les juridictions européennes, sans définition commune. Cette confusion entraîne des réponses judiciaires très variables selon les pays. Certaines juridictions italiennes ont qualifié les fraternités nigérianes Black Axe, Supreme Eiye ou les Maphites d’organisations de type mafieux. En Allemagne, les autorités cherchent également à faire reconnaître juridiquement ce caractère mafieux. À l’inverse, d’autres spécialistes considèrent ces structures comme des réseaux criminels décentralisés dépourvus d’une véritable hiérarchie. Les auteurs estiment que ces divergences tiennent davantage à une méconnaissance de leur fonctionnement réel qu’à une différence de nature entre les groupes. Pour éviter toute confusion avec les organisations mafieuses italiennes, ils préfèrent employer l’expression « groupes criminels organisés » plutôt que « mafia nigériane ».

Le document revient ensuite sur les origines historiques des confréries nigérianes. Celles-ci apparaissent au moment de l’indépendance du Nigeria sous la forme de sociétés étudiantes inspirées des sociétés secrètes et porteuses d’un projet anticolonial et panafricain. Les principales organisations actuelles, notamment le Neo Black Movement (Black Axe), les Maphites, Supreme Eiye et Supreme Vikings, émergent dans les années 1970 au sein des universités du sud-ouest du Nigeria, principalement autour de Benin City. Lorsque ces organisations sont interdites au début des années 1980, une partie importante de leurs membres se tourne progressivement vers des activités criminelles. Les confréries deviennent alors des instruments au service de responsables politiques, participent à des assassinats commandités et jouent un rôle majeur dans les violences politiques opposant les différentes factions rivales.

Organisation des Black Axe

Organisation des Maphites
Selon les auteurs, l’environnement politique et économique nigérian a fortement favorisé cette évolution. L’affaiblissement de l’État, la corruption, la crise pétrolière des années 1980 et l’émigration massive de nombreux jeunes Nigérians créent les conditions idéales pour le développement d’organisations criminelles transnationales. Les trafics internationaux de cannabis vers le Royaume-Uni, d’héroïne vers les États-Unis puis de cocaïne vers l’Europe deviennent progressivement leurs principales activités. Les Nigérians sont notamment présentés comme les pionniers de la technique dite de « l’ingestion », consistant à transporter de la drogue dans l’organisme. La même période voit également l’essor des célèbres escroqueries dites « 419 », en référence à l’article correspondant du Code pénal nigérian réprimant les fraudes. Tous ces trafics reposent déjà sur des réseaux diasporiques, des solidarités tribales et des liens linguistiques qui facilitent leur développement international.
Les chercheurs soulignent cependant que les confréries ne sont pas nées comme des organisations criminelles. Elles conservent encore aujourd’hui une dimension sociale, culturelle et identitaire. L’augmentation des migrations a progressivement favorisé leur implantation internationale, notamment parce qu’environ 70 % des migrants nigérians proviennent de l’État d’Edo, dont Benin City constitue le principal bastion historique de Black Axe et des autres confréries. Les organisations maintiennent également des liens étroits avec les responsables politiques nigérians, auxquels elles fournissent parfois des services de protection ou de mobilisation électorale. Les revenus issus des activités criminelles menées en Europe sont régulièrement rapatriés vers le Nigeria afin de financer les cérémonies annuelles, les cautions des membres emprisonnés, les campagnes électorales de certains responsables politiques ou encore l’achat d’armes destinées aux affrontements entre confréries rivales. Plusieurs pays européens, notamment l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Belgique, sont identifiés comme des sources importantes de ces flux financiers. Les auteurs citent également plusieurs enquêtes judiciaires montrant les tentatives d’infiltration des institutions nigérianes par certaines confréries, notamment Black Axe et les Maphites, ainsi que leur implication persistante dans les violences électorales au Nigeria.
Le rapport consacre un développement approfondi à l’organisation interne des principales confréries nigérianes, en particulier le Neo Black Movement (Black Axe), considéré comme l’organisation la plus puissante et la plus structurée. Les auteurs expliquent que Black Axe ne fonctionne pas comme un simple gang de rue mais comme une véritable organisation transnationale dotée d’une hiérarchie, de règles internes, de procédures disciplinaires et d’un système de représentation territoriale. Malgré l’absence d’un commandement unique exerçant un contrôle absolu sur toutes les cellules implantées dans le monde, l’organisation conserve une forte cohérence grâce à un ensemble de rites, de codes, de serments et de mécanismes de reconnaissance mutuelle qui permettent aux différentes branches de coopérer. Cette souplesse constitue l’une de ses principales forces. Chaque cellule dispose d’une autonomie opérationnelle importante tout en demeurant intégrée à une structure mondiale reposant sur une identité commune. Cette organisation décentralisée rend particulièrement difficile son démantèlement, puisqu’une arrestation locale n’affecte généralement pas les autres branches.
Le fonctionnement interne repose sur une hiérarchie précise. Chaque cellule locale est dirigée par un responsable assisté de plusieurs officiers chargés notamment de la sécurité, de la discipline, du recrutement, des finances et des opérations. Les décisions importantes sont prises collectivement mais les responsables disposent d’une large autonomie dans la conduite des activités criminelles. Les nouveaux membres sont soumis à une période d’observation avant d’être initiés au cours de cérémonies secrètes particulièrement codifiées. Les rites d’initiation, hérités des anciennes confréries universitaires, conservent une place essentielle dans la cohésion du groupe. Ils comprennent des serments de fidélité, des épreuves physiques, des références symboliques à l’histoire de l’organisation et parfois des violences destinées à tester la loyauté du candidat. Une fois admis, le nouveau membre s’engage à respecter les règles internes, à participer financièrement à la vie de la confrérie et à soutenir les autres membres en cas d’arrestation ou de difficultés personnelles.
Les auteurs insistent sur le fait que cette discipline interne distingue nettement les confréries nigérianes des bandes criminelles classiques. Les membres ne sont pas simplement associés pour réaliser des profits mais appartiennent à une véritable fraternité qui organise également leur vie sociale, leurs relations personnelles et parfois leur insertion professionnelle. Les conflits internes sont réglés par des procédures disciplinaires propres à l’organisation pouvant aller jusqu’à l’exclusion ou à des sanctions violentes. Les anciens occupent une place importante dans la transmission des traditions et dans la résolution des différends. Cette stabilité contribue à la résilience des confréries malgré les nombreuses opérations policières menées en Europe.
Le rapport présente ensuite les autres grandes confréries. Supreme Eiye apparaît comme la principale rivale historique de Black Axe. Comme cette dernière, elle est née dans les universités nigérianes avant d’évoluer vers une organisation criminelle transnationale. Les affrontements entre Black Axe et Supreme Eiye demeurent fréquents au Nigeria et se prolongent parfois au sein des diasporas européennes. Les Maphites constituent une confrérie plus récente mais connaissent une progression rapide depuis plusieurs années. Leur implantation est particulièrement signalée en Italie, où plusieurs enquêtes judiciaires ont révélé leur implication dans la traite des êtres humains, les trafics de stupéfiants et les extorsions. Les Supreme Vikings, autre confrérie importante, sont également présents dans plusieurs pays européens mais apparaissent moins influents que Black Axe ou Supreme Eiye dans les dossiers examinés par les chercheurs.
Les auteurs décrivent ensuite les principales activités criminelles exercées par ces organisations en Europe. La traite des êtres humains occupe historiquement une place centrale. Les confréries organisent depuis plusieurs décennies l’acheminement de jeunes femmes nigérianes destinées à la prostitution dans plusieurs pays européens, notamment l’Italie, la France, l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas. Les victimes contractent généralement une dette très importante avant leur départ du Nigeria. Cette dette peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros et sert ensuite de moyen de contrôle psychologique. Les auteurs rappellent que ce système repose largement sur l’utilisation de rituels dits « juju« , fréquemment présentés comme de la sorcellerie. Les victimes prêtent serment devant un prêtre traditionnel et sont persuadées que toute tentative de dénonciation entraînera leur mort ou celle de leurs proches. Même lorsque les autorités européennes offrent une protection, cette emprise psychologique demeure extrêmement forte.
Le trafic de stupéfiants constitue aujourd’hui l’autre grande source de revenus. Les confréries sont présentes à différents niveaux de la chaîne criminelle. Elles recrutent des passeurs, assurent le transport international, organisent le stockage et contrôlent parfois une partie de la distribution de rue. Les chercheurs insistent cependant sur le fait qu’elles ne contrôlent généralement pas les importations internationales de cocaïne comme peuvent le faire certaines organisations sud-américaines ou italiennes. Elles interviennent davantage comme prestataires de services, intermédiaires ou distributeurs régionaux. Cette spécialisation leur permet de coopérer avec de nombreux partenaires sans chercher à monopoliser le marché. Les réseaux nigérians se montrent particulièrement flexibles et adaptent leurs activités aux opportunités locales.
Les auteurs soulignent également le développement d’autres formes de criminalité. Les escroqueries financières demeurent très importantes, notamment les fraudes dites « 419 », les fraudes sentimentales, les usurpations d’identité, les faux investissements, les escroqueries sur internet et les fraudes bancaires. Les confréries exploitent largement les nouvelles technologies et recrutent parfois des spécialistes en informatique. Elles participent également au blanchiment d’argent, à la falsification documentaire, aux fraudes administratives, aux extorsions, au trafic de faux papiers et au recrutement de migrants clandestins destinés à diverses formes d’exploitation économique. Les chercheurs soulignent que ces activités sont souvent complémentaires et permettent de diversifier les revenus des organisations.
Une partie particulièrement intéressante du rapport concerne les relations entre les confréries nigérianes et les mafias européennes. Contrairement à une idée largement répandue, les auteurs estiment que les organisations nigérianes ne cherchent pas à remplacer les mafias traditionnelles mais privilégient les coopérations pragmatiques. L’Italie constitue le meilleur exemple de cette stratégie. Les enquêtes judiciaires montrent que plusieurs groupes nigérians ont conclu des accords avec la Cosa Nostra en Sicile afin d’obtenir l’autorisation d’exploiter certains secteurs de prostitution ou de distribution de stupéfiants. Dans plusieurs régions, les mafias italiennes préfèrent déléguer certaines activités aux Nigérians tout en conservant un contrôle général sur le territoire. Cette relation de complémentarité apparaît beaucoup plus fréquente que les affrontements directs. Les auteurs rappellent toutefois que certaines enquêtes ont également mis en évidence des conflits ponctuels lorsque les intérêts économiques des différents groupes entraient en concurrence.

Les chercheurs insistent enfin sur la remarquable capacité d’adaptation des confréries nigérianes. Elles modifient rapidement leurs itinéraires migratoires, déplacent leurs centres logistiques, changent leurs méthodes de communication et exploitent les différences entre les législations nationales. Les structures européennes fonctionnent comme un réseau extrêmement souple, capable de se reconstituer rapidement après chaque opération policière. Les auteurs considèrent que cette résilience explique en grande partie leur implantation durable dans plusieurs États membres malgré les nombreuses enquêtes judiciaires conduites depuis plus de vingt ans.
Le rapport s’intéresse ensuite à une seconde forme de criminalité organisée africaine, distincte des confréries nigérianes : les organisations criminelles issues des diasporas nord-africaines. Les auteurs insistent sur le fait qu’il ne s’agit généralement pas de groupes directement contrôlés depuis le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie, mais de réseaux nés en Europe au sein des communautés immigrées. Leur développement est largement lié aux phénomènes de ségrégation urbaine, de marginalisation économique et de constitution de marchés illicites locaux, notamment autour du trafic de cannabis puis de cocaïne. Contrairement aux confréries nigérianes, ces organisations ne possèdent généralement ni structure internationale unifiée, ni hiérarchie transnationale permanente. Elles reposent davantage sur des liens familiaux, amicaux ou de voisinage, avec des équipes relativement autonomes capables de se recomposer rapidement selon les opportunités criminelles.
Le principal exemple développé est celui de la « Mocro Mafia ». Les auteurs rappellent que cette appellation est essentiellement journalistique et ne désigne pas une organisation unique. Elle regroupe un ensemble de groupes criminels composés principalement de personnes d’origine marocaine installées aux Pays-Bas et en Belgique. Ces réseaux trouvent leur origine dans les années 1990 autour du trafic de résine de cannabis provenant du Maroc. Progressivement, ils investissent le commerce international de cocaïne importée d’Amérique du Sud via les ports d’Anvers et de Rotterdam. Grâce à leurs contacts avec les producteurs latino-américains et à leur connaissance des grands ports européens, certains de ces groupes deviennent aujourd’hui des acteurs majeurs du trafic de cocaïne en Europe occidentale. Les auteurs rappellent cependant qu’il ne s’agit pas d’une mafia centralisée mais d’une multitude d’équipes criminelles indépendantes partageant parfois des alliances ponctuelles ou des intérêts communs.
Les chercheurs montrent que la très forte violence attribuée à la Mocro Mafia résulte principalement des transformations du marché européen de la cocaïne. Les profits considérables générés par ce trafic intensifient la concurrence entre les différents groupes, provoquant une succession d’assassinats ciblés, d’enlèvements, d’explosions, de règlements de comptes et d’intimidations visant également des avocats, journalistes ou proches des protagonistes. Les auteurs rappellent que cette violence demeure essentiellement dirigée contre des rivaux criminels et ne traduit pas une volonté de contrôler la société comme peuvent le faire certaines organisations mafieuses traditionnelles. Leur objectif reste avant tout économique.
Le rapport compare ensuite plusieurs pays européens afin d’illustrer les différentes formes d’implantation de ces groupes. Aux Pays-Bas, les réseaux marocains jouent un rôle déterminant dans le trafic de cocaïne transitant par Rotterdam. Leur fonctionnement repose sur de petites équipes spécialisées qui collaborent avec des logisticiens portuaires, des transporteurs, des blanchisseurs et des partenaires sud-américains. Les auteurs soulignent que les ports néerlandais constituent aujourd’hui l’un des principaux points d’entrée de la cocaïne en Europe. Les groupes criminels exploitent largement la corruption des dockers, chauffeurs routiers, transitaires ou employés des terminaux portuaires afin de récupérer rapidement les cargaisons.
En Belgique, les chercheurs constatent des phénomènes similaires autour du port d’Anvers. Les organisations criminelles développent des systèmes sophistiqués de corruption et utilisent de plus en plus les technologies numériques pour suivre les conteneurs, communiquer avec les équipes portuaires ou organiser les récupérations de drogue. Les violences observées ces dernières années sont directement liées à cette compétition entre groupes pour le contrôle des importations de cocaïne. Les auteurs rappellent que plusieurs explosions et assassinats ayant marqué l’actualité belge trouvent leur origine dans ces rivalités.
En France, le rapport souligne une réalité différente. Les réseaux issus des diasporas nord-africaines apparaissent beaucoup plus fragmentés et davantage ancrés dans les quartiers populaires. Les chercheurs évoquent l’importance des points de vente de cannabis, l’émergence progressive du trafic de cocaïne et la multiplication de petites équipes locales capables de coopérer temporairement avec des organisations étrangères sans constituer pour autant une structure nationale unique. Les auteurs insistent sur la grande diversité des situations françaises et mettent en garde contre toute généralisation abusive.
L’Italie présente une configuration encore différente. Les organisations criminelles africaines y demeurent très souvent dépendantes des mafias italiennes. Les confréries nigérianes coopèrent régulièrement avec la Cosa Nostra, la Camorra ou certaines organisations calabraises selon les territoires. Les groupes nord-africains interviennent essentiellement comme partenaires commerciaux ou sous-traitants. Les chercheurs considèrent que les organisations mafieuses italiennes conservent une capacité de contrôle territorial sans équivalent en Europe, ce qui limite fortement l’autonomie des groupes criminels étrangers. Cette situation contraste avec les Pays-Bas, où aucun acteur criminel ne dispose d’une domination comparable.
Une partie importante du rapport est consacrée aux coopérations entre groupes criminels de différentes origines. Les organisations contemporaines raisonnent de plus en plus selon une logique économique et beaucoup moins selon des critères ethniques. Les réseaux nigérians, marocains, albanais, italiens, sud-américains ou turcs coopèrent fréquemment lorsqu’ils y trouvent un intérêt commun. Les spécialisations de chacun favorisent ces partenariats : certains maîtrisent les importations de cocaïne, d’autres contrôlent les réseaux de distribution, les circuits de blanchiment, la logistique portuaire ou la traite des êtres humains. Cette spécialisation croissante explique pourquoi les enquêtes visant un seul groupe aboutissent rarement au démantèlement complet des chaînes criminelles.
Les chercheurs attirent également l’attention sur le rôle croissant des technologies numériques. Les applications chiffrées, les cryptomonnaies, les plateformes de communication sécurisées, les services logistiques internationaux et les réseaux sociaux facilitent considérablement l’organisation des activités criminelles. Les groupes utilisent ces outils pour recruter, transférer des fonds, organiser les transports, suivre les marchandises et limiter les risques d’interception policière. Les auteurs estiment que cette transformation technologique réduit encore davantage l’importance des frontières nationales dans le fonctionnement de la criminalité organisée.
Dans leurs conclusions, les auteurs estiment que les politiques européennes demeurent souvent insuffisamment adaptées à cette réalité. Ils recommandent de dépasser les approches exclusivement nationales et de renforcer les enquêtes transfrontalières, les équipes communes d’investigation et les échanges de renseignement. Ils soulignent également la nécessité de mieux connaître les organisations africaines afin d’éviter les réponses fondées sur des représentations simplificatrices ou sur une assimilation entre immigration et criminalité organisée. Les stratégies répressives doivent s’accompagner d’une meilleure compréhension des mécanismes de recrutement, de l’exploitation des diasporas, des logiques communautaires et des facteurs sociaux qui facilitent l’implantation des groupes criminels.
En conclusion, le rapport considère que les organisations criminelles africaines présentes en Europe ne constituent pas un phénomène homogène. Les confréries nigérianes représentent de véritables organisations transnationales fortement structurées, héritières d’un contexte politique et universitaire propre au Nigeria, tandis que les réseaux issus des diasporas nord-africaines sont principalement des constructions criminelles européennes, beaucoup plus décentralisées et fortement intégrées aux économies illicites locales. Malgré leurs différences, ces groupes partagent plusieurs caractéristiques communes : une remarquable capacité d’adaptation, une forte mobilité internationale, une grande flexibilité organisationnelle, un recours croissant aux nouvelles technologies et une aptitude à coopérer avec d’autres organisations criminelles selon des logiques essentiellement économiques. Les auteurs concluent que la compréhension de ces évolutions constitue désormais une condition indispensable pour élaborer des politiques européennes efficaces de lutte contre la criminalité organisée.
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