L’héroïne afghane à l’heure des talibans : des routes recomposées, un marché toujours résilient

Global Initiative against Transnational Organized Crime | Juillet 2026

Le rapport de la Global Initiative against Transnational Organized Crime baptisé « Heroin Trafficking Along the Northern and Southern Routes » étudie la transformation des chaînes d’approvisionnement en héroïne depuis l’Afghanistan, en distinguant la route du Nord (Asie centrale, Russie et Caucase) et la route du Sud (Pakistan, Iran, océan Indien, Afrique orientale et australe). Son idée centrale est que l’effondrement de la culture du pavot en Afghanistan n’a pas entraîné l’effondrement attendu du marché : les stocks, le déplacement des cultures, la protection politique des trafiquants et la diversification vers les drogues de synthèse ont permis aux réseaux de conserver une forte capacité d’adaptation.

Le décret du 3 avril 2022 par lequel l’émir Haibatullah Akhundzada a interdit la culture du pavot ainsi que la production, le transport et le commerce de stupéfiants. Entre 2022 et 2023, les surfaces cultivées en Afghanistan sont passées de 233.000 à 10.800 hectares, soit une diminution de 95 %. La baisse a surtout touché le sud-ouest, tandis que le Badakhshan et le Baloutchistan pakistanais ont pris une importance nouvelle.

Les effets sociaux en Afghanistan ont été considérables, mais les conséquences sur les marchés étrangers sont restées limitées. L’héroïne demeure l’opioïde illicite le plus consommé en Europe. En 2023, environ 61 millions de personnes dans le monde ont consommé des opioïdes. En Angleterre et au pays de Galles, l’héroïne et la morphine ont été mentionnées dans plus d’un quart des 5.129 décès liés aux drogues enregistrés en 2024.

Le produit arrivant en Europe est néanmoins moins pur. Certains échantillons vendus comme de l’héroïne ne contiennent pratiquement plus d’héroïne, mais des mélanges de nitazènes, de xylazine, de benzodiazépines, de paracétamol et de caféine.

Afghanistan : origine des routes du Nord et du Sud

L’Afghanistan domine le commerce mondial des opiacés depuis plusieurs décennies. En 2020, il fournissait environ 80 % des opiacés mondiaux. En 2022, sa production de 6.200 tonnes d’opium pouvait permettre de fabriquer entre 350 et 580 tonnes d’héroïne destinée à l’exportation, avec une pureté comprise entre 50 % et 70 %.
Le cœur historique de cette économie se situait dans le sud-ouest, autour du Helmand. La culture du pavot y était adaptée au climat, demandait relativement peu d’eau et procurait du travail à une importante main-d’œuvre saisonnière. Ses revenus alimentaient l’économie rurale : puits, pompes solaires, commerces agricoles, alimentation, carburant, écoles et marchés. En 2021, l’économie afghane des opiacés représentait entre 1,8 et 2,7 milliards de dollars et dépassait en valeur les exportations légales du pays.

L’interdiction talibane a été précédée d’un délai d’environ dix mois, qui a permis aux acteurs du marché de constituer des stocks. La hausse des prix durant l’année suivante a partiellement compensé les pertes liées à la réduction des cultures. À la fin de 2025, les trafiquants s’étaient adaptés et pouvaient encore satisfaire les commandes des marchés étrangers.

L’interdiction iranienne des années 1950 a favorisé la relocalisation de la production. Après le démantèlement de la French Connection et l’éradication du pavot turc, la demande s’est reportée vers le « Croissant d’or » formé par l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran.
À partir de l’invasion soviétique de 1979, l’opium est devenu une ressource essentielle pour les agriculteurs et les moudjahidines. Dans les années 1990, les Talibans ont d’abord interdit certaines cultures, avant d’accepter et de taxer le commerce. En 1999, la récolte atteignait environ 4.600 tonnes et aurait rapporté près de 40 millions de dollars de taxes aux Talibans.
L’interdiction décrétée en juillet 2000 a réduit la culture de 99 %, mais la production a rapidement repris après la chute du premier régime Taliban. L’objectif international d’éliminer le pavot en dix ans n’a pas été atteint.

En 2025, les principales zones de production sont le Badakhshan, le Helmand et le Baloutchistan. Les chercheurs signalent d’importantes récoltes en 2026 au Badakhshan et au Baloutchistan, susceptibles de réapprovisionner simultanément les deux grandes routes.
L’absence de pénurie s’explique par trois facteurs : les stocks détenus par les grands trafiquants, la production nouvelle hors des régions les plus contrôlées et la baisse ou la transformation de la demande. Les stocks servent de réserve de valeur et de couverture contre les perturbations du marché.

Dans le Helmand, les marchés visibles ont été déplacés plutôt que supprimés. À Sangin, les transactions autrefois menées dans le bazar de Sherafat se déroulent désormais dans des maisons et locaux privés des environs.
À Bakwa, certaines installations de raffinage ont été détruites, mais d’autres, situées à proximité, ont été épargnées en raison des protections dont bénéficient leurs propriétaires. La lutte antidrogue talibane est parfois essentiellement démonstrative et parfois utilisée pour réorganiser le marché.
Dans le Badakhshan, l’éradication a provoqué des affrontements entre la population locale, majoritairement tadjike, et les talibans pachtounes venus du Sud. En 2025, au moins quinze manifestants ont été tués dans le district de Khash. Des violences avaient déjà fait au moins deux morts en 2024 à Daryam et Argo.

Le rapport décrit une organisation en plusieurs niveaux :
– un trafiquant principal finance les achats ;
– un responsable taliban ou policier apporte protection, transport ou information ;
– un chef convoyeur dirige les mouvements intérieurs ;
– des qaryakash assurent le transport ;
– un courtier réceptionne, stocke et remet la marchandise ;
– des trafiquants baloutches prennent en charge la sortie vers le Pakistan et l’Iran.

Un réseau étudié associe un trafiquant du nord-ouest, un chef de police taliban de la tribu Ishaqzai, un convoyeur doté de plusieurs Toyota Land Cruiser, un courtier basé à Bahramcha et un trafiquant baloutche iranien. Le responsable taliban recevait un tiers des bénéfices.
Un deuxième réseau repose sur un trafiquant Achakzai qui finance la madrasa d’un haut responsable taliban et bénéficie en retour de sa protection. Les liens tribaux, familiaux, religieux et historiques sont aussi importants que la corruption monétaire.
On peut également citer Haji Bashir Noorzai (photo ci-contre), libéré d’une prison américaine en 2022 après 17 ans de prison, en échange d’un sous-traitant de l’Armée américaine enlevé, qui aurait rapidement reconstitué ses réseaux grâce à des protections situées au sommet du régime.

Les principaux districts producteurs sont Argo, Khash, Jurm, Darayem et Shahr-e-Bazarg, autour de Faizabad. La culture a acquis une importance nouvelle parce que les opérations d’éradication ont surtout visé les régions du Sud, de l’Est et de l’Ouest.
Entre 2023 et 2024, les surfaces consacrées au pavot dans le Badakhshan ont augmenté de 371 %. Des cultivateurs qualifiés venus du Sud se sont installés dans la province. En 2025, celle-ci représente environ 40 % de la production afghane.
Les acheteurs du Helmand ont joué un rôle central. Environ 90 % des trafiquants transportant la production du Badakhshan vers le reste de l’Afghanistan viendraient du Helmand. Ils paient comptant, proposent de meilleurs prix et disposent de relations solides avec les Talibans.
Les transactions se négocient de plus en plus par WhatsApp. Certains trafiquants importants utilisent Starlink, notamment après avoir été informés à l’avance de la coupure d’Internet de septembre 2025.

Le Badakhshan manque de précurseurs chimiques et de spécialistes capables de raffiner l’opium. Les produits chimiques viennent principalement d’Iran et du Pakistan, mais leur transport jusqu’au nord-est de l’Afghanistan est coûteux et soumis à de nombreux contrôles.
Quelques laboratoires ont rouvert grâce à l’apport de précurseurs et de techniciens venus du Helmand. La production d’héroïne reste toutefois limitée et irrégulière. L’essentiel de la production quitte encore la province sous forme d’opium brut, naturellement sec et compact, donc facile à stocker et transporter.

Les qaryakash sont chargés du transport et du camouflage, appelé jaisazai. Depuis le retour des Talibans, les convoyeurs pachtounes ont progressivement remplacé les Tadjiks et les Ouzbeks, car ils partagent l’origine ethnique et la langue des personnels présents aux postes de contrôle.
La drogue est cachée dans des camions-citernes, des réservoirs d’eau, des cargaisons de fruits ou de légumes et des compartiments de véhicules. Le parcours va du Badakhshan aux provinces de Takhar et Kunduz, puis jusqu’aux rives du Panj ou de l’Amou-Daria.
La principale route, passant par Taloqan, représenterait environ 90 % des flux. Deux routes secondaires se partagent les 10 % restants. Les trafiquants négocient à l’avance le franchissement de certains postes de contrôle et prennent le risque de traverser les autres sans paiement.

À proximité de la frontière, des facilitateurs armés réceptionnent les cargaisons et les stockent dans des maisons, entrepôts ou propriétés isolées. Ils organisent ensuite le passage à pied, en barque ou sur des chambres à air. Leur rémunération se situe entre 70 et 150 dollars par kilo d’héroïne.
Dasht-e-Qala, Yangi Qala et Darqad sont les principaux points de passage. Les chambres à air de tracteurs peuvent transporter plusieurs centaines de kilos. À Ai Khanum, les trafiquants dissimulent les stupéfiants parmi les marchandises légales transportées en bateau, avec l’aide éventuelle d’agents talibans et tadjiks corrompus.
Les paiements sont principalement effectués en espèces. L’opium peut également être échangé contre des chevaux, des armes de chasse ou des marchandises diverses. Le hawala n’occupe qu’une place secondaire.

Environ 80 % des opiacés du Badakhshan partent vers le sud. La route principale passe par Kaboul, Kandahar et le district de Maiwand. Le trajet jusqu’à Kaboul est le plus risqué : environ 90 % des saisies sur cet itinéraire ont lieu avant la capitale, notamment autour du poste de Pul-i-Begum. Entre Kaboul et Maiwand, le trafic se fond dans l’intense circulation de l’axe principal et les saisies sont rares sans renseignement préalable.


À Maiwand, les flux se divisent :
– vers Gereshk et le nord du Helmand, principal centre de raffinage ;
– vers Ghorak, qui ne reçoit que 1 % à 2 % des volumes ;
– vers Nimroz et Farah, destination d’environ 70 % des opiacés originaires du Badakhshan.

Delaram et Bakwa servent de centres de stockage, de vente et de transformation avant l’expédition vers l’Iran. Sur la frontière iranienne, des camions et véhicules légers transportent de gros volumes. Des passeurs avalent également entre 500 grammes et un kilo d’opium pour franchir les points officiels.
Une méthode spectaculaire est utilisée dans la province de Farah : une cinquantaine de grandes frondes ou catapultes, d’une portée d’environ 500 mètres, projetteraient chaque nuit jusqu’à 500 kilogrammes de paquets d’opium et d’héroïne par-dessus la frontière.

L’exportation via la route du Nord

La route du Nord a connu une forte expansion au début des années 2000, lorsque d’importantes quantités d’héroïne produite dans le nord de l’Afghanistan transitaient vers la Russie. Elle paraît aujourd’hui moins importante dans les statistiques, mais sa contraction serait en partie une illusion résultant du manque de transparence.
Les renseignements sur l’héroïne sont étroitement contrôlés, les saisies importantes sont publiées de manière sélective et certains produits saisis pourraient être réintroduits sur le marché. Le système est moins visible, mais davantage régulé par des arrangements entre groupes criminels, fonctionnaires, services de sécurité et élites politiques.
L’attention des autorités s’est déplacée vers les drogues de synthèse. Entre 2023 et 2025, environ 90 % des communiqués antidrogue publiés en Asie centrale concernaient des produits de synthèse, notamment la méphédrone et l’alpha-PVP. Cette priorité nouvelle laisse l’héroïne circuler dans une relative discrétion.

La route classique part du Badakhshan, du Takhar et de Kunduz, traverse le Tadjikistan, se divise vers le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, se rassemble au Kazakhstan, puis rejoint la Russie.
Les affrontements entre le Tadjikistan et le Kirghizstan en 2022 ont déplacé une partie des flux vers l’Ouzbékistan. Kaplanbek et Zhibek-Zholy sont devenus des points majeurs. Une route secondaire relie le Turkménistan à l’Azerbaïdjan par la mer Caspienne.
Les trafiquants utilisent les trains, les camions de fruits et légumes, les matériaux de construction, les produits alimentaires et les conteneurs scellés. Ils recourent de plus en plus à des chauffeurs indépendants et à des entreprises de transport légalement enregistrées.

Le Tadjikistan reste la principale porte d’entrée de l’héroïne afghane en Asie centrale. Les réseaux de trafic sont liés aux structures politiques issues de la guerre civile de 1992-1997. L’affaiblissement de la violence ne signifie pas la disparition des trafics, mais la stabilisation d’accords entre anciens commandants, responsables politiques et réseaux criminels.
La corruption des gardes-frontières, policiers et hauts responsables participe à un système dans lequel les revenus de la drogue entretiennent les clientèles politiques locales.
Plus de 3.096 kilos d’héroïne ont été saisis en 2024. Dans le même temps, les saisies de méthamphétamine ont fortement augmenté. Le Tadjikistan présente donc un paradoxe : il est à la fois le principal acteur d’interception sur la route du Nord et l’un des États les plus profondément imbriqués dans son économie.

L’Ouzbékistan a longtemps limité la puissance des grandes organisations criminelles grâce à une politique sécuritaire très dure. Cette politique a réduit la violence visible, mais n’a pas supprimé les petits réseaux dépendant de fonctionnaires corrompus. Depuis 2023, le pays n’est plus seulement un territoire de transit. Il devient également un centre de transformation, de coupe et de distribution de drogues de synthèse. Aucun laboratoire n’était officiellement signalé avant 2020 ; cinq ont été démantelés en 2024 et six autres durant le seul premier trimestre 2025.
Les précurseurs sont parfois importés légalement sous l’appellation d’additifs alimentaires, produits biologiquement actifs ou lessives, en profitant des failles réglementaires et de l’absence de scanners performants.

Le Kirghizstan agit comme un pont et une zone de stockage temporaire lorsque les contrôles se renforcent ailleurs. L’instabilité politique et la pénétration de l’État par des réseaux criminels, notamment sous la présidence de Kurmanbek Bakiev, ont façonné le marché.
Des laboratoires clandestins de méthamphétamine ont été découverts en zone rurale. Telegram est largement utilisé pour la vente et la livraison. Les saisies de 174,8 kilos d’héroïne à Bichkek en 2025 et de 16 tonnes de résine de cannabis en 2024 illustrent la coexistence d’anciens et de nouveaux trafics.
Seuls les réseaux bénéficiant d’une protection publique durable auraient survécu, notamment ceux liés à certains « voleurs dans la loi » (vory v zakone, titre quasi-aristocratique donné au sein du crime organisé russophone).

Le Turkménistan est le maillon le plus opaque. Sa frontière afghane et son accès à la Caspienne en font un passage potentiel vers le Caucase, la Russie et l’Europe. L’absence de violence et de statistiques ne signifie pas l’absence de trafic. Elle pourrait au contraire refléter un contrôle étroit du marché par des arrangements politico-criminels consolidés. La présence de plusieurs espèces d’éphédra (arbuste contenant des alcaloïdes, éphédrine et pseudo-éphédrine, produits précurseurs pour les méthamphétamines) laisse également envisager un potentiel de production de méthamphétamine.

Le Kazakhstan est le principal axe de sortie vers la Russie. Les saisies de méthcathinone ont augmenté de 240 % et celles d’amphétamines de 611 %. Des laboratoires industriels de nouveaux produits de synthèse sont implantés près des grands centres de transport.
La saisie de 775 kilos d’héroïne au poste de Konysbayev en 2024 montre que les infrastructures kazakhes restent essentielles. Depuis 2023, les cargaisons mélangent fréquemment héroïne, méthamphétamine et résine de cannabis.
La frontière entre la Russie et le Kazakhstan est immense et traversée chaque jour par des milliers de camions, ce qui rend tout contrôle systématique impossible. Les groupes criminels kurdes basés en Turquie joueraient un rôle dominant dans les opérations de plusieurs tonnes, tandis que des ressortissants tadjiks organisent une grande partie des flux intermédiaires.

L’exportation via la route du Sud

La route du Sud est aujourd’hui l’architecture la plus dynamique et adaptable. Elle relie le sud afghan au Baloutchistan pakistanais, à l’Iran, aux ports du golfe d’Oman, à l’océan Indien, à l’Afrique et à l’Europe.

Depuis Gwadar, Chabahar et Bandar Abbas, trois grands axes maritimes apparaissent :
– vers l’Europe par le canal de Suez ;
– vers les ports et plateformes des Émirats arabes unis ;
– vers l’Afrique orientale et australe.

Les flux partant du Helmand, de Nimroz et de Kandahar passent notamment par Spin Boldak, Chaman, Quetta et la côte du Makran. D’autres cargaisons franchissent la frontière iranienne à Zaranj-Milak, puis rejoignent les ports iraniens ou remontent vers le Caucase.

Les trois principales techniques maritimes sont la dissimulation dans des conteneurs, le transport par boutres ou petits navires avec rendez-vous en mer, et les itinéraires à plusieurs escales destinés à effacer l’origine de la cargaison.
L’héroïne est dissimulée dans du sel, du savon, des plaques de marbre et d’autres marchandises. Rotterdam et les ports néerlandais constituent des destinations importantes. En Afrique orientale, Mombasa et Dar es Salaam sont à la fois des marchés, des points de stockage et des relais vers l’Europe ou l’Afrique australe.
Les réseaux utilisent de faux documents, des déclarations douanières mensongères, des transitaires, des agents maritimes, des entrepôts et des courtiers corrompus. Les mêmes prestataires interviennent dans le trafic de méthamphétamine, d’armes, de minerais et de migrants.

Le Pakistan est devenu à la fois un producteur et un pays de transit majeur. Au moins 1.800 hectares de pavot y étaient officiellement recensés en 2023, et environ 40 % des opiacés afghans transiteraient par son territoire.
En 2025, une importante expansion des cultures a été observée à Duki et Gulistan, dans le Baloutchistan. Certaines exploitations dépassent cinq hectares. Des agriculteurs afghans ont traversé clandestinement la frontière pour travailler comme métayers ou fermiers. Des fonctionnaires exigeraient des pots-de-vin annuels compris entre 200.000 et 500.000 roupies pakistanaises (entre 600 et 1.600 euros).
Islamabad continue pourtant d’affirmer que le pays est exempt de pavot depuis 2001. Cette affirmation contraste avec la saisie de 70,6 tonnes d’héroïne en 2024 et avec les évaluations internationales.
Les opiacés entrent par Chaman et Torkham, sont regroupés à Quetta et Peshawar, puis rejoignent Gwadar, Pasni ou Karachi. Les passeurs aériens utilisent également l’ingestion, les bagages truqués et les colis. Les revenus du trafic sont liés au financement de groupes armés et terroristes, en particulier au Baloutchistan.

L’Iran demeure le principal pont terrestre entre l’Afghanistan, le Pakistan, la Turquie, le Caucase et l’Europe.
Les anciens convois lourdement armés ont disparu. Les trafiquants utilisent aujourd’hui de petites unités, la corruption et des techniques de dissimulation sophistiquées. Les réseaux baloutches transportent des paquets d’environ un kilo vers Mashhad, Iranshahr et Zahedan. Des groupes iraniens prennent ensuite le relais.
La drogue est dissimulée derrière les tableaux de bord, les plaques d’immatriculation, dans les châssis ou les réservoirs. Elle peut rejoindre Chabahar, Bandar Abbas et Bushehr, puis les ports du Golfe et l’océan Indien. D’autres flux remontent vers l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Nakhitchevan ou la Turquie.
Les mêmes corridors servent au trafic de migrants. L’Iran constitue donc le lien indispensable entre les zones de production et les routes européennes.

L’Afrique orientale est devenue une zone de stockage, de reconditionnement, de redistribution et de consommation. Les cargaisons arrivent du Makran (vaste région côtière désertique, à cheval sur le sud-est de l’Iran et le sud-ouest du Pakistan) par boutres ou conteneurs. Des paquets sont parfois abandonnés en mer à des coordonnées GPS, puis récupérés par des vedettes rapides.
Mombasa, Lamu, Kilifi, Dar es Salaam et Zanzibar servent de centres de regroupement. Les réseaux aériens utilisent le Kenya et l’Ouganda pour transporter héroïne, méthamphétamine et cocaïne vers l’Europe, le Royaume-Uni et l’Asie-Pacifique.
Les organisations ouest-africaines coopèrent avec des groupes est-africains. La région n’est plus seulement traversée par l’héroïne : elle devient un marché croissant pour la méthamphétamine et d’autres stimulants.

Madagascar est présenté comme un « entrepôt régional ». Des réseaux nigérians, tanzaniens et malgaches utilisent l’île pour stocker, diviser et redistribuer l’héroïne, la méthamphétamine et la cocaïne.
De nouveaux points de débarquement se développent autour de Toamasina, Nosy Be, de la région Sava et de la côte occidentale. Les largages en mer et le fret aérien permettent d’éviter les grands ports.

À Maurice, la majorité des interceptions se concentre désormais à l’aéroport Sir Seewoosagur Ramgoolam. Les passeurs avalent des capsules ou transportent les drogues dans des doubles fonds, les poignées et armatures des bagages, des ordinateurs ou des objets artisanaux.
Les flux maritimes persistent autour du banc de Nazareth, entre Maurice et les Seychelles, mais sont rarement interceptés faute de moyens navals permanents. Les autorités ont observé une diminution de l’approvisionnement en héroïne en novembre 2025, qu’elles attribuent à la contraction en amont et aux dangers de la navigation.
En 2025, Maurice a saisi notamment 23,48 kilos d’héroïne et 12,5 kilos de drogues de synthèse. Une opération a également conduit à l’arrestation de ressortissants britanniques transportant 161 kilos de cannabis, qui utilisaient un enfant de six ans comme couverture.
Les trafiquants exigent parfois une vérification vidéo en direct par WhatsApp lorsque la marchandise franchit les contrôles. Les autorités mauriciennes reconstituent donc les cargaisons saisies dans le cadre de livraisons surveillées afin de maintenir l’illusion et d’identifier les destinataires.
Les capacités médico-légales restent très inégales. Maurice possède un laboratoire de référence régional, mais souffre d’importants retards. Madagascar ne dispose ni de laboratoire complet ni de base de données numérique, et ne possède qu’un seul analyseur portatif TruNarc.

En Afrique du Sud, les ports de Durban, Mombasa, Dar es Salaam, Beira et Port-Louis constituent des vulnérabilités majeures. Moins de 5 % des conteneurs seraient physiquement contrôlés.
Le rapport recommande des manifestes numériques, un suivi des scellés, des outils de ciblage par intelligence artificielle et la reconstitution d’une structure permanente de coopération portuaire.
Les aéroports de Johannesburg, Durban et Le Cap sont également exposés à la corruption et aux passeurs. Les auteurs recommandent de recréer des unités mixtes sélectionnées et protégées contre les structures locales compromises.
Le blanchiment par l’immobilier, les sociétés aurifères, les cartes bancaires et les cryptomonnaies est identifié comme une priorité. La frontière entre le Mozambique et l’Afrique du Sud est décrite comme un « vide répressif ».
Le rapport demande enfin une cartographie des interactions entre la confraternité nigériane Black Axe, les réseaux tanzaniens, pakistanais, mexicains, africains et européens.

L’Inde est avant tout un gigantesque marché de consommation, mais joue aussi un rôle de transit entre l’Asie du Sud-Ouest, l’Asie du Sud et l’Afrique. Environ 2,1 % de la population consommerait de l’opium, de l’héroïne ou des opioïdes pharmaceutiques. En 2019, les autorités indiennes ont observé une augmentation de 157 % des cargaisons d’héroïne acheminées par mer. Cette année-là, 40 % de l’héroïne saisie en Inde provenait d’Asie du Sud-Ouest.
L’Inde absorbe donc une part importante des flux de la route du Sud, mais n’est pas considérée comme un corridor principal vers l’Europe.

Connexions avec l’Europe : Caucase et Balkans

Le corridor Caucase-Balkans constitue une extension secondaire mais stratégique de la route du Nord. Il reçoit à la fois des produits ayant traversé l’Asie centrale et des cargaisons passant directement de l’Iran vers l’Azerbaïdjan.
L’Azerbaïdjan permet trois débouchés :
– vers la Géorgie et les ports de la mer Noire ;
– vers le Nakhitchevan (république autonome d’Azerbaïdjan, enclavée en Arménie)et la Turquie ;
– par la mer Caspienne.

La guerre entre la Russie et l’Ukraine a perturbé les routes traditionnelles de la mer Noire et accru l’intérêt de ces détournements. Parallèlement, la sécurisation de la frontière irano-turque pousse davantage de trafiquants vers le Caucase ou vers le transport maritime depuis les ports turcs.

L’Azerbaïdjan est devenu un véritable centre de redistribution. Le Nakhitchevan ne partage que 17 kilomètres de frontière avec la Turquie, mais ce court passage permet d’éviter les principaux postes irano-turcs.
En avril 2023, deux camions conduits par des ressortissants turcs ont été interceptés à Julfa avec 500 kilos d’héroïne. La cargaison, déclarée comme matériaux de construction, devait rejoindre la Pologne.
Depuis la reprise du contrôle azerbaïdjanais de certaines régions frontalières en 2020, les trafiquants utilisent davantage les bateaux rapides et les drones. Ces derniers transportent héroïne, cannabis, méthadone et méthamphétamine depuis l’Iran.
Plus de 2,6 tonnes de drogues ont été saisies en Azerbaïdjan en 2024. Les autorités attribuent une partie du trafic à des groupes iraniens et parfois à des éléments liés aux structures publiques iraniennes, mais ces accusations restent politiquement contestées.

La Turquie demeure le principal carrefour entre l’Asie et l’Europe. Les saisies d’héroïne ont fortement chuté : 20,16 tonnes en 2019, 22,2 tonnes en 2021, 7,96 tonnes en 2022, 3,31 tonnes en 2023 et 4,3 tonnes en 2024.
En 2024, une cargaison de 850 kilos est néanmoins entrée par la frontière irakienne. L’Iran reste la principale origine des flux.
La qualité de l’héroïne a fortement diminué, ce qui rend les comparaisons de prix difficiles. Un kilo vendu entre 1.000 et 1.500 euros en Turquie en 2023 aurait atteint 17.000 à 17.500 euros en octobre 2025. Ce chiffre particulièrement spectaculaire doit être interprété avec prudence, car les niveaux de pureté ne sont pas comparables.
En Albanie, le prix de gros est passé de 16.000-18.000 euros en 2024 à 22.000-25.000 euros en 2025. En Macédoine du Nord, il atteint environ 25.000 euros le kilo, tandis que le gramme au détail est passé d’environ 20 euros à 35-45 euros.
Les réseaux privilégient de plus en plus les ports méditerranéens turcs, puis les ferries et cargos à destination de la Croatie, de l’Italie et de la Slovénie. En 2021, 220 kilos d’héroïne ont été saisis à Ploče, en Croatie, dans une cargaison de lingots de plomb provenant de Turquie.
Le transport maritime est considéré comme moins risqué et plus rentable que les petits chargements routiers. Les cargaisons mélangent désormais plus fréquemment héroïne et méthamphétamine.

En Turquie, les saisies de méthamphétamine ont atteint 33,8 tonnes en 2024, contre 22 tonnes en 2023. Elle est devenue la deuxième drogue la plus saisie après le cannabis.
Une grande partie provient d’Afghanistan via l’Iran, parfois sous forme liquide, mais des laboratoires turcs produisent également localement. Des enquêteurs décrivent des installations dans des garages, caves et appartements.
Un journaliste estime qu’au moins cinq millions de personnes pourraient être dépendantes à la méthamphétamine en Turquie. Cette estimation ne repose toutefois pas sur une statistique publique vérifiable. Le gramme serait vendu environ 400 livres turques, soit 7,3 euros.

Aux passages de Gürbulak-Bazargan, Kapıköy-Razi et Esendere-Sero, les véhicules de luxe servent parfois de moyen de paiement.
Les sanctions et restrictions iraniennes font qu’une voiture valant 60.000 euros en Turquie peut valoir entre 100.000 et 200.000 euros en Iran. Des véhicules introduits légalement avec des plaques temporaires seraient abandonnés ou transférés à des agents corrompus en échange du passage d’une cargaison.
Le rapport recommande de contrôler les registres d’importation temporaire, les saisies, les ventes aux enchères, les changements de propriétaires et le patrimoine des agents des douanes.

Marchés européens de l’héroïne

L’héroïne reste disponible dans la plupart des villes européennes, malgré l’interdiction afghane. Les stocks, les productions résiduelles et l’adaptation des réseaux ont évité une pénurie brutale.
La première conséquence perceptible est la baisse de pureté. À Anvers, Barcelone et Milan, les acteurs interrogés constatent une dégradation. En 2021, l’héroïne de rue ne contenait en moyenne que 16 % à 24 % de substance active, le reste étant principalement composé de caféine, de paracétamol et d’autres produits de coupe.
Les prix restent relativement stables. La dilution agit donc comme variable d’ajustement avant une éventuelle augmentation tarifaire. Le prix de gros se situe généralement entre 20.000 et 40.000 euros le kilo.

Les consommations associées augmentent. L’héroïne et la méthadone sont utilisées avec la cocaïne, le crack ou d’autres stimulants. Cette polyconsommation peut compenser la faiblesse du produit, mais accroît les risques médicaux.
Kyiv constitue une exception : la guerre a interrompu une partie des approvisionnements depuis la Russie. Des consommateurs d’héroïne se sont reportés vers des cathinones produites localement. Un phénomène qui se rapproche de l’apparition du fentanyl en Estonie après l’interdiction talibane de 2000.
Les groupes mafieux turcs restent importants en Allemagne, à Anvers et à Milan, mais le marché est davantage fragmenté entre réseaux européens, nord-africains, moyen-orientaux et balkaniques.

Le rapport décrit moins la disparition du marché de l’héroïne que sa mutation. L’interdiction talibane a fortement réduit la culture visible dans les bastions traditionnels du Sud afghan, mais elle a également :
– renforcé le Badakhshan et le Baloutchistan pakistanais ;
– accru la valeur stratégique des stocks ;
– favorisé les trafiquants bénéficiant des meilleures protections ;
– déplacé une partie des flux vers le Caucase et l’océan Indien ;
– accéléré la transformation des réseaux d’héroïne en réseaux polyproduits ;
– ouvert davantage d’espace à la méthamphétamine et aux opioïdes synthétiques.

La route du Nord est devenue moins visible et plus politiquement contrôlée. La route du Sud est devenue plus maritime, fragmentée et mondialisée. L’Europe continue d’être approvisionnée, mais reçoit une héroïne plus diluée, plus souvent associée à d’autres substances et potentiellement contaminée par des opioïdes de synthèse.

Voir l’étude ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/07/Paddy-Ginn-and-Danial-Husain-Heroin-trafficking-along-the-northern-and-southern-routes-GI-TOC-July-2026.pdf

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