Panorama de la criminalité organisée en Océanie : une situation paradoxale

Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) | Juillet 2026

Le rapport « Global Organized Crime Index 2025 – Oceania », publié par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) en 2026, dresse un état des lieux de la criminalité organisée (marchés et acteurs criminels,  résilience institutionnelle).  L’Océanie affiche le taux de criminalité globale le plus bas de la planète, avec un score de 3.15 en 2025. Ce résultat est un faux négatif : il ne traduit pas l’absence de menace, mais la faible diversité des marchés criminels actifs sur le continent, dont ceux qui subsistent sont d’une intensité disproportionnée  à l’image des crimes contre la faune ou de la traite des êtres humains, deux marchés où l’Océanie affiche des scores parmi les plus élevés au monde.
L’Indice mondial de la criminalité organisée (Global Organized Crime Index) est un outil d’évaluation mondial conçu par l’organisation Global Initiative Against Transnational Organized Crime. Il repose sur l’évaluation systématique de deux grandes dimensions fondamentales. La criminalité correspond à la moyenne de deux sous-composantes majeures : les marchés criminels et les acteurs criminels. La résilience évalue la force et l’efficacité des réponses institutionnelles, politiques et sociétales d’un pays pour prévenir, combattre et atténuer les effets du crime organisé, qu’il s’agisse de sécurité, de justice, de politiques de prévention, de transparence gouvernementale, d’intégrité territoriale ou de protection des victimes. L’évaluation globale de ces dynamiques est menée sur une période de cinq ans. À ce jour, l’Index comprend trois itérations qui permettent de mesurer l’évolution des scores dans le temps : la première correspond à l’année 2021, la deuxième à 2023, et la troisième à 2025.

Criminalité et résilience, Océanie, 2025

Évolution de la criminalité par continent, 2021–2025

L’Océanie se situe très loin derrière les autres continents sous la moyenne mondiale. À l’échelle continentale, la criminalité a oscillé depuis 2021, progressant avant de redescendre légèrement en 2025 ; cette apparente stabilité cache une violente fracture interne entre la détérioration rapide des grands pays et les contractions temporaires dans les petits États insulaires, notamment en Polynésie et en Micronésie, où les indices ont encore reculé par rapport à leurs niveaux déjà bas de 2023. L’Australie et la Nouvelle-Zélande contredisent l’image d’un continent épargné : elles enregistrent l’une des hausses de criminalité les plus rapides au monde  depuis 2021. Ce pôle agit comme un catalyseur tirant la moyenne continentale vers le haut, sous l’effet de l’expansion des marchés de la cocaïne, des drogues de synthèse (méthamphétamine) et d’une explosion de la cybercriminalité. La Mélanésie enregistre le taux de criminalité le plus élevé du continent, suivie de la région Australie/Nouvelle-Zélande, tandis que la Polynésie et la Micronésie restent les régions les moins affectées de la planète.

Les marchés criminels

La moyenne des marchés criminels d’Océanie est la plus basse du monde, mais certains marchés y atteignent des intensités record. Le pillage de la faune constitue le deuxième score le plus élevé au monde derrière l’Afrique, et enregistre la hausse la plus rapide du continent depuis 2021. La Mélanésie et la Micronésie se classent parmi les régions les plus touchées de la planète pour ce crime. Ce marché est dominé par la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, qui coûte des centaines de millions de dollars par an aux pays du Pacifique, avec des clusters critiques comme les Îles Salomon et le Kiribati.

Contrairement au reste du globe où les crimes liés aux personnes sont corrélés, l’Océanie affiche une asymétrie totale entre la traite des êtres humains, en hausse constante, et le trafic de migrants, quasi inexistant. La traite y prend principalement la forme de travail forcé de migrants d’Asie du Sud et du Sud-Est exploités dans la pêche et l’hôtellerie. À titre d’exemple, au Vanuatu et en Micronésie, ce sont les flottes de pêche industrielles étrangères qui sont régulièrement impliquées dans des affaires de travail forcé de marins migrants. En Papouasie-Nouvelle-Guinée et à Fidji, cette exploitation humaine se diversifie également dans la servitude domestique, la vente de rue et l’exploitation sexuelle, cette dernière se concentrant de manière alarmante autour des sites isolés d’exploitation forestière et minière.

Marchés criminels, Océanie, 2021–2025

Le trafic de bois précieux culmine quant à lui en Papouasie-Nouvelle-Guinée et aux Îles Salomon, qui se placent parmi les tout premiers rangs mondiaux pour ce marché illégal, alimentant principalement la demande chinoise. Dans ces deux pays, ce pillage est directement opéré par des compagnies forestières étrangères, principalement malaisiennes et chinoises. Ces entreprises tirent parti d’arrangements hautement opaques avec les élites locales pour contourner les règles, notamment en abattant des arbres bien au-delà de leurs limites de concession autorisées, en sous-déclarant massivement les volumes réels de bois récoltés, en pratiquant l’évasion fiscale et en blanchissant l’argent par le biais de sociétés écrans. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, les crimes liés aux ressources non renouvelables ont fortement progressé. Autour de la mine d’or de Porgera, qui pèse pour une part significative des revenus d’exportation du pays, l’exploitation illicite alluviale a provoqué de violents conflits armés tribaux, faisant plusieurs dizaines de morts en 2024 et entraînant la déclaration de l’état d’urgence en septembre 2024.

En Australie et en Nouvelle-Zélande, la cybercriminalité a connu une envolée spectaculaire ces dernières années, dépassant désormais les crimes financiers comme l’activité illicite la plus répandue. Ce marché est dopé par des centres d’appels frauduleux et des fraudes numériques hautement sophistiquées. La gravité de cette menace se traduit directement dans les données officielles : en Australie, l’Australian Bureau of Statistics estime désormais qu’un habitant sur sept a déjà été personnellement victime de fraude en ligne. Face à l’ampleur et à la sophistication croissante de ces attaques réseau, la Nouvelle-Zélande a dû formaliser sa réponse d’urgence en publiant sa stratégie nationale de cybersécurité pour la période 2026–2030.

Scores de la criminalité environnementale par région, Océanie, 2025

Sur le marché des drogues, les drogues de synthèse constituent le seul marché de stupéfiants en croissance. La méthamphétamine culmine en Australie et en Nouvelle-Zélande, s’imposant comme la drogue la plus consommée d’après les analyses d’eaux usées. Elle s’infiltre de surcroît à Fidji, qui passe d’une simple zone de transit à un marché de consommation et de production locale. La cocaïne enregistre la prévalence de consommation par habitant la plus élevée au monde, une demande presque exclusivement concentrée en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le cannabis reste le marché le plus dominant sur le continent mais se contracte en 2025, revenant à son niveau de 2021, tandis que l’héroïne demeure un marché marginal et presque inexistant.

Scores du marché des drogues par région, Océanie, 2025

Les acteurs criminels :

Les acteurs étrangers dominent largement le paysage criminel océanien, étendant leur emprise des grandes économies aux États fragiles du Pacifique ; c’est en Mélanésie que leur influence est la plus marquée. À titre d’exemple, les syndicats criminels et triades d’Asie de l’Est et du Sud-Est y mènent des opérations allant du trafic de drogue et d’êtres humains aux cyber-arnaques, blanchissant ensuite leurs revenus dans l’immobilier et les casinos d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Parallèlement, des cartels d’Amérique latine, au premier rang desquels le Cartel de Sinaloa, s’imposent comme des acteurs majeurs du trafic de cocaïne et de méthamphétamine en s’appuyant sur des réseaux nord-américains. Dans les micro-États insulaires, cette prédation étrangère est également le fait de compagnies forestières et de flottes de pêche industrielles privées qui contournent les contrôles pour piller les ressources locales.

La présence d’acteurs étatiques dans les réseaux criminels progresse plus vite que toute autre catégorie sur le continent. Bien que son influence reste modérée à l’échelle continentale, elle devient systémique en Mélanésie, où la collusion des élites politiques, des chefs d’entreprise et des forces de police ou de douane facilite le pillage illégal du bois, de la pêche industrielle et des mines en Papouasie-Nouvelle-Guinée et aux Îles Salomon. Des fonctionnaires de l’État, tout particulièrement au sein de la police, sont directement complices de la contrebande de drogue, de la traite humaine et des crimes environnementaux. La corruption au sein des services douaniers paralyse l’efficacité des contrôles aux frontières maritimes, les agents de terrain se disant souvent impuissants face à l’intimidation physique des réseaux criminels ou aux pressions familiales et claniques.

Acteurs criminels, Océanie, 2025

Acteurs criminels par région, Océanie, 2025

Les réseaux criminels locaux se densifient à travers toute la région, culminant dans la zone Australie et Nouvelle-Zélande, qui enregistre la plus forte hausse du continent. Dans ces deux pays, ces structures locales prennent principalement la forme de gangs de jeunes et d’opérateurs de fraude en ligne, particulièrement actifs dans le déploiement de cyber-attaques et de fraudes financières de plus en plus complexes. En Mélanésie, ces groupes locaux (notamment en Papouasie-Nouvelle-Guinée et à Fidji) se structurent de plus en plus autour du trafic de drogue, en exploitant de petits laboratoires clandestins de méthamphétamine. Pour faire tourner ces installations, ces réseaux locaux s’appuient sur l’importation de précurseurs chimiques en provenance d’Asie et collaborent étroitement avec des syndicats transnationaux et des cartels d’Amérique latine, transformant ainsi les îles de simples couloirs de transit en de véritables foyers de consommation locale.

La prédation des acteurs du secteur privé se concentre sur l’extraction de l’or. Ils sont particulièrement actifs en Papouasie-Nouvelle-Guinée et aux Îles Salomon. Dans ce secteur clé pour l’exportation, les entreprises privées recourent à la corruption et au blanchiment d’argent, qu’elles dissimulent derrière des structures opaques (sociétés de façade et sociétés-écrans). Cette exploitation aurifère illicite exacerbe l’insécurité locale : autour de la mine de Porgera en Papouasie-Nouvelle-Guinée, elle alimente des conflits armés d’une extrême violence entre groupes tribaux rivaux équipés d’armes à feu, qui s’affrontent pour le contrôle des sites d’extraction et des bénéfices associés.

Les clans mafieux  sont pratiquement absents de la majeure partie du continent. En  Australie et Nouvelle-Zélande on recense des gangs de motards tels que les Comancheros, les Rebels et le Mongrel Mob. Ces groupes fonctionnent selon un modèle de sous-traitance de services criminels. Leurs réseaux s’étendent désormais aux îles du Pacifique, notamment à Fidji, aux Tonga et en Polynésie française, où ils établissent des antennes locales et exploitent les déportés criminels renvoyés par les pays occidentaux pour faciliter leurs activités de blanchiment et d’extorsion.

La Papouasie-Nouvelle-Guinée combine un taux criminalité élevé et une faible résilience. Cette vulnérabilité s’explique par l’effondrement de ses mécanismes de gouvernance, où la collusion entre les élites politiques, les facilitateurs locaux et les compagnies étrangères supplante l’autorité de l’État, enracinant la criminalité directement dans les secteurs de gestion des ressources naturelles. Les forces de police et l’appareil judiciaire y sont sous-financés, ce qui entrave l’application efficace des lois et laisse les frontières terrestres et maritimes du pays totalement poreuses.

Scores de l’Index par pays d’Océanie, 2025

Les réponses institutionnelles

L’Océanie se positionne comme le deuxième continent le plus résilient après l’Europe, mais ce score traduit un effet de composition : il repose uniquement sur les performances de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Plusieurs petits États du Pacifique, dont la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Kiribati, les Îles Salomon, Nauru et Vanuatu, affichent une résilience nettement plus faible. Les piliers sécuritaires et institutionnels restent solides (cadres légaux nationaux, coopération internationale, application des lois, système judiciaire)  tandis que les piliers sociaux et préventifs accusent un net retard : lutte contre le blanchiment, régulation économique, prévention du crime, soutien aux victimes et témoins. L’intégrité territoriale est en recul constant : plus d’un tiers du continent peine à maintenir un contrôle effectif de ses frontières. Tuvalu, dépourvu de tout bateau de patrouille opérationnel, dépend entièrement de l’aide australienne pour surveiller ses eaux ; la Micronésie délègue sa sécurité aux États-Unis via son traité de libre-association ; et les tribunaux des îles croulent sous les arriérés judiciaires.

Scores nationaux de résilience, Océanie, 2025

Indicateurs de résilience, Océanie, 2021–2025

L’Océanie est la première région du monde où le changement climatique agit comme un vecteur direct de criminalité organisée. Les cyclones à répétition, les inondations et les sécheresses chroniques détruisent les moyens de subsistance traditionnels, agriculture et pêche côtière, dans plusieurs États insulaires. Le niveau de la mer y monte plus vite que la moyenne mondiale, et un nombre croissant d’insulaires risquent d’être déplacés chaque année. Privés de voies légales d’immigration, de nombreux déplacés se retrouvent en situation irrégulière et basculent dans l’économie informelle, devenant des proies faciles pour le travail forcé et l’exploitation sexuelle. Le traité Falepili Union entre l’Australie et Tuvalu constitue la première voie officielle au monde intégrant conjointement mobilité climatique et protection migratoire légale.

Voir l’étude ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/07/Global-Organized-Crime-Index_Continental-Overview_Oceania.pdf

NDLR : L’Océanie insulaire est traditionnellement divisée en trois grands ensembles : la Mélanésie, au sud-ouest du Pacifique (Papouasie-Nouvelle-Guinée, Fidji, Salomon, Vanuatu, Nouvelle-Calédonie) ; la Micronésie, au nord-ouest (États fédérés de Micronésie, Palaos, Marshall, Nauru, Kiribati, Guam, Mariannes du Nord) ; et la Polynésie, vaste ensemble du Pacifique central et oriental comprenant notamment Samoa, Tonga, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna, les îles Cook, Niue, Hawaï et Rapa Nui.

Le traité de l’Union Falepili est un accord bilatéral conclu entre l’Australie et Tuvalu. Entré en vigueur en août 2024, il établit notamment la « voie de mobilité Falepili ». C’est  la première voie officielle au monde qui combine la mobilité climatique et une protection migratoire légale. Il a été conçu pour offrir une opportunité concrète de migration légale et sécurisée aux populations particulièrement vulnérables et menacées de déplacement par la crise climatique.

Par Sandrine Le Bars

Désolé, cette page est seulement accessible aux abonnés de crimorg.com!