Banque souterraine : des réseaux criminels de plus en plus intégrés à la finance légale
Groupe d'Action Financière | Septembre 2026
En septembre 2026, le Groupe d’action financière (GAFI/FATF) a publié une importante étude consacrée au rôle de la « banque souterraine », de la hawala et des systèmes similaires dans le blanchiment professionnel. Le document repose notamment sur les contributions de 46 juridictions et actualise les travaux conduits depuis 2013 sur ces systèmes informels de transfert de valeur.
La hawala et les systèmes assimilés reposent sur un principe particulier : il n’est pas nécessaire que l’argent transféré traverse physiquement une frontière. Un client remet par exemple une somme à un intermédiaire dans un pays ; un correspondant remet une somme équivalente au bénéficiaire dans un autre pays. Les intermédiaires enregistrent ensuite leurs créances respectives et règlent ultérieurement leurs comptes par différents mécanismes de compensation : opérations commerciales, mouvements d’espèces, utilisation du système bancaire, actifs ou autres transferts de valeur. Ces réseaux sont généralement informels et décentralisés mais peuvent être étroitement connectés au système financier légal.
Le recours à ces systèmes n’est pas intrinsèquement criminel. Ils assurent notamment des transferts de fonds légitimes, en particulier au bénéfice de populations migrantes ou dans des régions où les infrastructures bancaires sont insuffisantes. En revanche, les services non enregistrés ou non agréés sont généralement illégaux dans la plupart des pays. Leur faible transparence, leur rapidité, leur accessibilité, leur coût relativement réduit et leur capacité à transférer de la valeur en laissant peu de traces les rendent particulièrement attractifs pour les réseaux criminels.
L’étude met surtout en évidence une évolution vers un véritable « blanchiment en tant que service ». Les blanchisseurs professionnels ne sont pas nécessairement impliqués dans les crimes ayant produit l’argent : ils fournissent aux organisations criminelles une infrastructure financière permettant de collecter, conserver, transférer, convertir et réinjecter leurs revenus contre rémunération. Les réseaux les plus développés fonctionnent désormais comme de véritables entreprises clandestines, avec des rôles spécialisés, des procédures standardisées, des registres parfois numérisés, des spécialistes techniques et logistiques et, lorsque leur taille augmente, des structures hiérarchisées ou organisées en cellules.
Les opérateurs peuvent travailler derrière des activités parfaitement légales. Parmi les secteurs utilisés figurent notamment les sociétés d’import-export et de négoce, cabinets juridiques ou comptables, agences immobilières, commerces de proximité, stations-service, restaurants et bars, négociants en métaux précieux, commerces de luxe, agences de voyages, concessionnaires automobiles, parkings, stations de lavage automobile, casinos, boutiques de téléphonie, bureaux de change ou entreprises du bâtiment. Les commissions pratiquées sont généralement comprises entre environ 0,5 % et 5 %, mais elles peuvent augmenter en fonction du risque criminel, du volume, de la destination et de la complexité de l’opération.
Les organisations criminelles transnationales constituent les principaux utilisateurs à risque de ces infrastructures de blanchiment, mais leur clientèle s’est diversifiée : fraudeurs, cybercriminels, responsables corrompus, personnes politiquement exposées, fraudeurs fiscaux, financiers du terrorisme ou personnes cherchant à dissimuler leur patrimoine. Le trafic de stupéfiants demeure cependant l’une des principales infractions génératrices des fonds blanchis. Parmi 39 juridictions étudiées, le trafic de drogue et la fraude arrivent chacun en tête, cités par 40 %, devant la contrebande de marchandises (35 %), la fraude fiscale (30 %), la cybercriminalité et la corruption (25 % chacune), la traite des êtres humains et le trafic de migrants (25 %) et le financement du terrorisme (20 %).
Un exemple particulièrement significatif concerne les Pays-Bas. L’opération Klaver a permis de mettre au jour l’un des plus importants réseaux de banque clandestine identifiés aux Pays-Bas et en Europe. En huit mois, environ 500 millions d’euros de produits criminels, provenant principalement du trafic de stupéfiants, ont transité par cette infrastructure. Des coursiers collectaient les espèces auprès des organisations criminelles et les transportaient vers des entrepôts où elles étaient comptées et enregistrées. Des montants équivalents pouvaient ensuite être remis à d’autres acteurs criminels sans que l’argent initial passe par le système bancaire. Des courtiers internationaux permettaient parallèlement d’équilibrer les comptes entre différents pays, notamment afin de transférer de la valeur vers les pays d’origine ou de transit des stupéfiants et de financer de nouvelles cargaisons.
Le système repose également sur des « controllers », ou super-facilitateurs. Ces intermédiaires de confiance coordonnent la collecte des revenus criminels et la mise à disposition d’une valeur équivalente à destination. Dans les réseaux les plus sophistiqués, ils supervisent plusieurs courtiers, collecteurs et intermédiaires dans différents pays, gèrent les liquidités, les commissions, les limites de crédit, les modalités de compensation et les risques. Certains ensembles constituent de véritables International Controller Networks (ICN). Leur identification constitue donc une priorité pour les services chargés de démanteler ces infrastructures.
Une autre caractéristique révélatrice est l’utilisation de « tokens » lors des remises d’espèces. Il peut s’agir simplement du numéro de série d’un billet de banque, communiqué aux différents intervenants. Lors de la remise, le collecteur et le destinataire vérifient ce numéro, qui sert à la fois de moyen d’authentification et de preuve informelle de la transaction. Lorsqu’ils sont découverts avec des registres ou des conversations électroniques, ces tokens peuvent ensuite permettre aux enquêteurs de reconstituer le fonctionnement du réseau.
Le rapport souligne surtout que la banque clandestine moderne ne fonctionne plus nécessairement en marge du système bancaire traditionnel. Elle s’y imbrique de plus en plus. Comptes bancaires, sociétés écrans, comptes de prête-noms, fintech, prestataires de paiement, banque en ligne, portefeuilles numériques, IBAN virtuels et actifs virtuels servent de points d’entrée ou de sortie. Le réseau informel constitue alors la couche invisible permettant la compensation des opérations tandis que les infrastructures financières légales assurent une partie du placement, des transferts ou de la réintégration des fonds. Des groupes criminels peuvent même contrôler ou infiltrer certains prestataires financiers non bancaires ou recruter des initiés.
Cette hybridation est devenue la norme : environ 80 % des juridictions signalent que la banque souterraine et la hawala utilisées à des fins criminelles sont combinées avec d’autres techniques de blanchiment. Parmi celles-ci figurent le blanchiment par le commerce (trade-based money laundering), les sociétés écrans, les cryptomonnaies et autres actifs virtuels, l’immobilier, les produits de luxe, les métaux et pierres précieux. Les mêmes réseaux peuvent également proposer des faux documents, créer des sociétés, recruter des prête-noms ou des mules financières, organiser des investissements ou assurer la conversion entre cryptomonnaies et monnaies traditionnelles.
La numérisation constitue l’une des principales transformations observées. La notion de « digital hawala » ne désigne pas un système unique mais l’utilisation croissante des communications chiffrées, fintech, paiements électroniques et actifs virtuels pour coordonner ou régler les transferts. Cette évolution accélère les opérations internationales, multiplie les possibilités de dissimulation et de stratification des flux et permet aux réseaux de fonctionner sur des territoires beaucoup plus vastes tout en renforçant leur résilience.
Les différences régionales restent néanmoins importantes. En Afrique et en Asie, certains systèmes sont désormais combinés avec le mobile money ; au Moyen-Orient apparaissent notamment des mécanismes hybrides mêlant actifs virtuels, métaux et pierres précieux. Des hubs régionaux se développent également : certaines juridictions ou zones géographiques jouent régulièrement le rôle de centres de compensation, de règlement ou d’absorption de la valeur criminelle circulant dans les réseaux internationaux.
Le GAFI insiste enfin sur une difficulté fondamentale pour les enquêteurs : le traditionnel principe « follow the money » atteint ses limites lorsque l’argent lui-même ne se déplace pas. La compensation entre intermédiaires peut permettre de transférer la valeur d’un pays à l’autre sans transfert bancaire correspondant. Les réseaux, souvent constitués de petites cellules coopérant ponctuellement, sont également très résilients : démanteler une cellule ne détruit pas nécessairement l’ensemble de l’infrastructure. L’infiltration peut être compliquée par les relations communautaires ou diasporiques, tandis que les communications chiffrées, les espèces, les cryptomonnaies et l’absence de piste d’audit compliquent encore la constitution de preuves.
Les poursuites judiciaires se heurtent également à la difficulté de démontrer l’intention criminelle : un opérateur peut soutenir qu’il effectuait simplement des transferts légitimes pour une communauté ou une diaspora. À cela s’ajoutent la lenteur de l’entraide judiciaire internationale, les différences législatives entre pays, les restrictions sur le partage des données et les difficultés techniques liées notamment au traçage des actifs virtuels.
Pour répondre à cette évolution, le GAFI préconise de ne plus se limiter à poursuivre individuellement les auteurs d’une opération de blanchiment, mais de s’attaquer à l’ensemble de l’infrastructure financière clandestine : clarification des régimes d’autorisation et d’enregistrement ; coopération entre police, justice, cellules de renseignement financier et secteur privé ; amélioration du renseignement ; surveillance des interfaces entre finance informelle et système financier légal ; recours aux technologies d’investigation ; centralisation des données et coopération internationale renforcée. Le rapport insiste parallèlement sur la nécessité de préserver l’inclusion financière afin qu’une répression ou un « de-risking » excessif ne pousse pas les transferts légitimes vers des circuits clandestins encore plus opaques.
Voir le rapport ici
ou https://www.fatf-gafi.org/content/dam/fatf-gafi/reports/pml-underground-banking-hawala-fatf-report-2026.pdf.coredownload.pdf
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