Blanchiment : 350 milliards de dollars de flux illicites identifiés dans l'écosystème crypto
Henry Jackson Society - Royaume-Uni | Mars 2026
Publié en mars 2026 par la Henry Jackson Society (think tank britannique basé à Londres, présenté de centre droit à droite, atlantiste, sécuritaire et souvent qualifié de néoconservateur dans son approche des relations internationales), Confronting the Illicit-Finance Hydra in Crypto Markets: Protecting Retail Investors and Disrupting Hostile Government Exploitation, d’Alexander Browder, repose sur la Global Cryptocurrency Laundering Database, une base recensant 164 affaires publiquement documentées entre 2005 et 2025. Le volume total des fonds illicites identifiés dans ces dossiers atteint environ 350 milliards de dollars, tandis que le nombre de cas recensés a progressé à un rythme annuel composé de 16,5 %.
Ce montant ne correspond toutefois pas à une estimation exhaustive du blanchiment mondial en cryptomonnaies. La base ne couvre que les affaires devenues visibles par des enquêtes, procédures judiciaires, sanctions ou publications spécialisées. La nature pseudonyme des transactions, la rapidité d’évolution des techniques et l’absence de documentation sur de nombreux réseaux rendent nécessairement le corpus incomplet. Les cryptomonnaies représenteraient encore moins de 2 % de l’ensemble du blanchiment mondial en 2024, alors que l’ONUDC estime que l’équivalent de 2 à 5 % du PIB mondial est blanchi chaque année par tous les canaux confondus (soit 2.200 à 5.500 milliards de dollars).
L’organisation de ces circuits reprend les trois étapes classiques du blanchiment : placement, dissimulation et intégration. Dans l’écosystème crypto, ces phases prennent la forme des « on-ramps », du « layering » et des « off-ramps ». La distinction reste toutefois plus souple que dans la finance traditionnelle : les produits d’un piratage ou d’un ransomware existent parfois directement sous forme de cryptoactifs et n’ont donc pas besoin d’être introduits dans le système par une étape de placement classique.
Les « on-ramps » regroupent les principaux points d’entrée des fonds criminels dans l’univers des cryptomonnaies. La base en recense 130, représentant environ 307 milliards de dollars en valeur actuelle. Six grandes catégories apparaissent : marchés du darknet, piratages informatiques, ransomwares, systèmes de Ponzi, distributeurs automatiques de cryptomonnaies et entreprises criminelles.
Les piratages constituent la catégorie la plus fréquente, avec 64 affaires. Leur particularité tient notamment à l’évolution du cours des cryptoactifs : un butin dérobé pour quelques dizaines ou centaines de millions de dollars peut prendre une valeur considérablement supérieure plusieurs années plus tard. Les plus-values accumulées après les infractions dans les différentes catégories étudiées atteignent environ 215 milliards de dollars. Cette évolution peut profiter aux criminels lorsqu’ils conservent le contrôle des portefeuilles, mais aussi aux autorités lorsqu’une saisie tardive intervient après une forte appréciation des actifs.
Les résultats judiciaires restent particulièrement faibles dans les affaires de hacking : 32 % seulement ont donné lieu à une action judiciaire et 9 % de l’ensemble des cas de piratage ont abouti à une condamnation. Trente et une affaires se sont soldées par une récupération nulle des actifs.
Les marchés du darknet occupent également une place importante. Les douze plus grandes plateformes étudiées ont fait circuler environ 65,6 milliards de dollars en cryptomonnaies illicites. Sept proposaient directement à leurs utilisateurs des outils destinés à masquer ou fragmenter les transactions.
Une transformation importante concerne le passage des marchés classiques vers les « guarantee markets ». Les anciennes plateformes comme Silk Road, Hansa ou Hydra fonctionnaient comme de véritables places de marché centralisées, avec annonces, vendeurs, évaluations et services de paiement intégrés. Les nouveaux modèles s’appuient davantage sur des services d’intermédiation, souvent coordonnés via Telegram, dans lesquels un tiers conserve temporairement les fonds et joue le rôle de garant de la transaction.
Haowang et Xinbi représentent à elles seules plus de 57 milliards de dollars de flux illicites, soit 87,1 % du total attribué aux douze principaux marchés étudiés. Hydra Market, longtemps considéré comme une référence du darknet russophone, avait atteint environ 5,2 milliards de dollars.
Xinbi illustre particulièrement cette évolution. Créé en 2023, ce marché aurait atteint 8 milliards de dollars de volume en deux ans et proposerait notamment des services liés au trafic d’êtres humains, à l’intimidation, aux données personnelles volées et au blanchiment de cryptomonnaies « contaminées » transformées en capitaux présentés comme propres.
Une fois les cryptoactifs acquis, la phase de « layering » vise à dissocier les fonds de leur origine criminelle. Plusieurs techniques se combinent : multiplication des portefeuilles, mixers, CoinJoin, passages successifs d’une blockchain à une autre, bridges, finance décentralisée, conversions entre plusieurs cryptomonnaies ou recours à des actifs offrant davantage de confidentialité.
Les mixers jouent un rôle central. Les dix plus importants recensés ont traité environ 9,2 milliards de dollars de fonds illicites. Leur fonction consiste à mélanger ou fragmenter les transactions afin de compliquer la reconstitution des flux.
Le « cross-chain laundering » connaît une croissance particulièrement rapide. Environ 22 milliards de dollars de fonds illicites sont attribués à ces techniques, qui consistent à déplacer les actifs entre plusieurs blockchains et à utiliser des bridges ou du chain hopping. Une enquête commencée sur Ethereum peut ainsi devoir suivre les fonds vers plusieurs réseaux, puis vers Bitcoin, un mixer et enfin une plateforme d’échange située dans un autre pays.
Bitcoin reste historiquement associé aux premières grandes affaires, mais les stablecoins prennent désormais une place centrale. Leur intérêt réside dans la combinaison de transferts rapides, d’une certaine pseudonymie et d’une faible volatilité par rapport aux cryptoactifs classiques. Ils représenteraient aujourd’hui environ 63 % des transactions illicites en cryptomonnaies.
omme un stablecoin conçu notamment pour faciliter le contournement des sanctions. L’utilisation criminelle des cryptoactifs dépasse ainsi le seul blanchiment classique et se rapproche de plus en plus des logiques de financement étatique et de sanctions internationales.
La géographie des 164 affaires place les États-Unis en tête avec 39 cas, soit 23,8 %, devant la Russie avec 19 cas, soit 11,6 %, puis le Royaume-Uni avec sept. Cette répartition doit être interprétée avec prudence : 31 affaires ne peuvent être attribuées clairement à un territoire, et les flux traversent souvent plusieurs juridictions en quelques secondes.
La Russie occupe néanmoins une place disproportionnée dans certaines infrastructures : la moitié des plateformes CEX et OTC illicites étudiées ont opéré depuis ce pays, tandis que quatre des cinq principaux groupes de ransomware recensés y étaient basés ; le cinquième était implanté en Iran.
Cette concentration illustre une convergence croissante entre criminalité organisée, cybercriminalité et contournement des sanctions internationales. Le TGR Group en fournit un exemple : ce réseau international de blanchiment et de contournement des sanctions aurait travaillé pour des intérêts russes et des clients criminels de haut niveau, dont le clan irlandais Kinahan. Il aurait combiné sociétés-écrans, immobilier, services bancaires et stablecoins, notamment USDT/Tether, pour blanchir plus d’un milliard de dollars. Des opérations internationales ont conduit à 84 arrestations et à plusieurs saisies, parallèlement à des sanctions américaines prises en décembre 2024.
La Corée du Nord occupe également une place spécifique. Environ 4,1 milliards de dollars de fonds illicites sont attribués à des acteurs soutenus par Pyongyang, et les opérations liées aux cryptomonnaies représenteraient environ un tiers des recettes du gouvernement nord-coréen. Ces ressources contribuent notamment au financement des programmes militaires et d’armement, ce qui fait du blanchiment crypto un enjeu de sécurité internationale autant que de criminalité financière.
Le piratage de Bybit en février 2025, attribué au Lazarus Group, représente l’un des cas les plus emblématiques : environ 1,46 milliard de dollars ont été dérobés et plus d’un milliard aurait commencé à être blanchi très rapidement à travers différents services, protocoles et chaînes.
Les escroqueries de type « pig butchering » occupent une place croissante. Les victimes sont progressivement mises en confiance pendant plusieurs semaines ou mois à travers de fausses relations sentimentales, amicales ou professionnelles, puis incitées à convertir des sommes de plus en plus importantes en cryptomonnaies. Le caractère légitime de leur identité complique la détection : les contrôles KYC voient souvent un véritable client effectuant une opération apparemment normale, alors que celui-ci agit sous l’emprise d’escrocs.
Une autre tendance concerne l’augmentation des violences physiques visant des détenteurs de cryptomonnaies : séquestrations, agressions, menaces et coercition destinées à obtenir des clés privées ou à imposer un transfert immédiat de fonds.
La dernière étape du blanchiment consiste à réintroduire les fonds dans l’économie traditionnelle. Les 14 plateformes d’échange centralisées ou services OTC et les cinq plateformes de paiement étudiées ont traité environ 24,6 milliards de dollars de fonds illicites.
Cette phase constitue paradoxalement l’une des principales vulnérabilités des blanchisseurs. Même après des passages successifs par des mixers, bridges et centaines de portefeuilles, la conversion finale en monnaie utilisable passe souvent par une infrastructure réglementée. Ces points de contact représentent donc des goulots d’étranglement où peuvent intervenir les contrôles AML, les vérifications KYC, les sanctions internationales et les outils d’analyse de blockchain.
Les résultats financiers restent pourtant très faibles : environ 484 millions de dollars seulement ont été saisis sur les 24,6 milliards ayant transité par les off-ramps étudiés, soit à peine 2 %.
Sur les 164 affaires étudiées, des poursuites pénales ont été engagées dans 70 cas, 35 ont abouti à des condamnations et des sanctions ont été imposées dans 21 cas. Environ 92 milliards de dollars d’actifs ont été saisis ou récupérés, soit 27 % des sommes identifiées. Au total, 79 % des affaires n’ont donné lieu à aucune condamnation.
Les performances varient fortement selon les infractions. Les systèmes de Ponzi font systématiquement l’objet d’actions judiciaires dans l’échantillon et 58 % ont conduit à des condamnations. Les cinq affaires impliquant des distributeurs automatiques ont toutes débouché sur des condamnations. Les piratages restent en revanche beaucoup plus difficiles à poursuivre en raison de l’anonymisation, de la rapidité des transferts et de l’implantation internationale des auteurs.
Les États-Unis et l’Allemagne figurent parmi les États les plus actifs en matière de poursuites et de protection des victimes. Les procédures transfrontalières et les sanctions apparaissent particulièrement utiles lorsque les suspects se trouvent dans des pays refusant leur extradition.
La blockchain conserve cependant une faiblesse pour les criminels : les transactions restent souvent observables. Une détection suffisamment rapide permet de suivre les fonds presque en temps réel, d’alerter les plateformes et de tenter un gel avant leur conversion ou leur dispersion définitive. Environ 92 milliards de dollars ont ainsi été saisis ou récupérés dans les affaires recensées.
La fermeture d’une plateforme peut aussi provoquer une désorganisation temporaire des réseaux. Les criminels doivent alors reconstruire leurs circuits, changer de services, diversifier leurs méthodes et commettent parfois des erreurs exploitables par les enquêteurs. Cette capacité de régénération permanente explique la métaphore de « l’hydre » : lorsqu’un mixer, une plateforme ou un marché est démantelé, d’autres services prennent rapidement le relais.
Dix pistes d’action sont finalement proposées : harmonisation internationale de la réglementation et de la Travel Rule ; création d’unités policières et judiciaires spécialisées ; mise en place au Royaume-Uni et dans l’Union Européenne d’un Cryptocurrency Asset Recovery Office chargé de conserver puis restituer les cryptoactifs récupérés ; publication d’informations sur les services à haut risque ; création de Crypto Risk Registries accessibles aux investisseurs ; renforcement des partenariats public-privé ; mécanismes de récompense des lanceurs d’alerte ; dispositifs de « fast freeze » et de « kill switch » permettant de geler rapidement et temporairement des actifs suspects ; recours accru à l’intelligence artificielle ; enfin, encadrement plus strict de la publicité et de la promotion des cryptoactifs.
Au-delà du chiffre de 350 milliards de dollars, l’intérêt principal de cette étude réside dans la description d’un véritable écosystème du blanchiment numérique. Marchés clandestins, escroqueries, ransomwares, stablecoins, mixers, bridges, finance décentralisée, plateformes OTC et exchanges à haut risque peuvent intervenir successivement au sein d’une même opération. La frontière entre blanchiment criminel, cybercriminalité et contournement des sanctions étatiques devient de plus en plus difficile à tracer.
Voir l’étude ici
ou https://henryjacksonsociety.org/wp-content/uploads/2026/03/HJS-Crypto-Currency-Report-web-final.pdf?utm_source=chatgpt.com
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