Amazonie brésilienne : nouveaux corridors de trafic et expansion du contrôle criminel

Global Initiative Against Transnational Organized Crime | 09.26

Le rapport Amazonie brésilienne : nouveaux corridors de trafic et expansion du contrôle criminel, rédigé par Gabriel Funari pour la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), est paru en septembre 2026. Il analyse l’évolution du trafic de cocaïne à travers l’Amazonie brésilienne, en particulier la diversification des routes d’exportation vers l’Europe et la montée en puissance de l’Amapá et de la Guyane française comme nouveaux axes de circulation. Il examine également les dynamiques criminelles associées à cette évolution et formule plusieurs recommandations destinées à renforcer la lutte contre ces trafics.

L’Amazonie constitue un corridor logistique particulièrement favorable au trafic de cocaïne. Le fleuve Amazone et ses affluents permettent d’accéder directement aux principales zones de production de coca situées en Colombie et au Pérou, tandis que le réseau fluvial débouche sur les ports internationaux de la côte brésilienne, offrant des possibilités d’exportation vers l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique du Nord. Il permet également d’approvisionner le marché brésilien, qui constitue, selon le rapport, le deuxième marché de consommation de cocaïne au monde. Le contrôle de cet espace demeure toutefois particulièrement difficile pour les autorités. L’immensité du territoire, l’insuffisance des effectifs policiers et le coût élevé du carburant limitent les possibilités de surveillance régulière du réseau fluvial. À ces contraintes s’ajoute la corruption au sein de certaines forces de police et administrations locales, qui facilite le développement de différentes économies illicites, notamment les trafics de stupéfiants, d’or, de bois et d’espèces sauvages.

1980 – 2020 : développement du trafic de cocaïne en Amazonie

Les cartels colombiens de Medellín et de Cali ont été parmi les premiers à exploiter l’Amazonie, dans les années 1980, au moment où la consommation de cocaïne explosait aux États-Unis et en Europe. La région leur permettait d’échapper à la surveillance policière et d’atteindre de nouveaux marchés. Avec des chefs criminels locaux, ils ont organisé la « route du Solimões », du nom du cours supérieur de l’Amazone entre Tabatinga et Manaus. La drogue partait de la triple frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou jusqu’à Manaus, plus grande ville de l’État d’Amazonas, dont le port accueille des navires de haute mer. Une petite partie arrivait par avion sur des pistes clandestines autour de la ville. L’essentiel voyageait par le fleuve, à bord de petits bateaux de pêche pilotés par des criminels locaux qui connaissaient parfaitement le dédale des voies navigables. De Manaus, la cocaïne partait soit vers le sud-est du Brésil, soit sur de plus grands bateaux vers Belém, principal port international de l’Amazonie brésilienne, avant de traverser l’Atlantique.

Au début des années 1990, la chute des cartels de Medellín et de Cali a laissé un vide politique. La guérilla des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) l’a comblé en reprenant le même réseau de chefs criminels locaux. En 1990, le Comando Vermelho (CV), groupe dominant sur le marché de la drogue de Rio de Janeiro, cherchait à diversifier ses sources d’approvisionnement : sa cocaïne venait jusque-là uniquement de Bolivie, via le Paraguay. À la demande de l’un de ses dirigeants, Fernandinho Beira-Mar, le CV s’est installé à la triple frontière vers le milieu des années 1990 et a passé une alliance avec les FARC : il leur fournissait des armes brésiliennes, payées en cocaïne. Cet accès direct à la production en a fait un acteur de premier plan du trafic régional.
Au delà du CV, des  entrepreneurs indépendants, des clans familiaux et de petits réseaux participaient aussi au trafic, attirés par des profits élevés et un faible risque d’arrestation. Dans ces clans, les femmes prenaient souvent la direction lorsque les patriarches étaient emprisonnés ou tués. Aucun groupe ne pouvait contrôler seul des milliers de kilomètres de cours d’eau. Le trafic est donc resté globalement pacifique : la plupart des transporteurs n’étaient pas armés.

Au début des années 2000 ce mode opératoire sans violence ostentatoire a renforcer l’expansion du trafic. À cette époque, le CV a renforcé sa présence à Belém, où le port de Vila do Conde permettait d’envoyer de grandes quantités de drogue vers l’Europe. Vila do Conde est l’un des plus grands ports du Brésil et une voie d’exportation majeure pour le soja. En 2010, le CV a pris le contrôle des exportations de drogue par ce port, puis a imposé sa gouvernance criminelle dans les quartiers périphériques de la ville.
Les affrontements avec la police et avec des milices soutenues par des policiers ont rapidement fait de Belém l’une des villes les plus violentes des Amériques. Dans les années 2010, le trafic amazonien est devenu de plus en plus violent et concurrentiel.Le CV a fini par l’emporter sur les milices et a conclu des accords durables avec des policiers corrompus. D’autres groupes criminels ont réagi à sa mainmise sur Belém en adaptant leurs stratégies de trafic. Au même moment, le Primeiro Comando da Capital (PCC) a commencé à opérer en Amazonie pour étendre ses exportations de drogue. Manaus allait de nouveau devenir un maillon essentiel de cette nouvelle dynamique.

Manaus : un carrefour stratégique

Manaus se trouve à la confluence de l’Amazone et du Rio Negro, les deux plus grands fleuves de la forêt : la ville n’est d’ailleurs accessible presque que par le fleuve ou par avion. Sa zone industrielle a attiré des dizaines d’entreprises multinationales et des milliers de travailleurs ; ainsi, sa population a augmenté de 14,5 % depuis 2010 et dépassait 2 millions d’habitants en 2024. Près de la moitié de son territoire est aujourd’hui constituée de favelas. Sixième port du pays, Manaus traite 300.000 à 400.000 conteneurs par an et est donc, logiquement, et de longue date, un nœud du trafic de cocaïne. Le fleuve le relie directement à la triple frontière, principal point d’entrée de la drogue en Amazonie brésilienne.
Les trafiquants y arrivent en bateau de pêche ou de passagers, font le plein de carburant, de provisions, puis repartent. La cocaïne y est aussi transportée sur d’autres embarcations vers l’Europe, ou cachée dans des camions pour le sud-est du Brésil. En réalité la ville toute entière fait office de port informel : ses dizaines d‘igarapés (petits cours d’eau) permettent de charger et de décharger des marchandises hors de tout contrôle. Le marché criminel local repose sur la cocaïne et sur le skunk, un cannabis très puissant produit en Colombie.

Entre les régions productrices de Colombie et du Pérou et Manaus, le prix du kilo de cocaïne passe d’environ 1.000 à environ 3.000 dollars. Cette inflation s’explique par les coûts du transport :
– le carburant des bateaux, très cher ;
– les escortes armées, de plus en plus demandées avec la violence du trafic, dont le prix varie selon qu’il s’agit de policiers ou de militaires hors service très entraînés, ou de simples criminels locaux ;
– et les pots-de-vin exigés par la police locale lors des escales dans les petites villes riveraines, où les trafiquants s’arrêtent pour refaire le plein et se reposer sur les plus de 1.000 km qui séparent Tabatinga de Manaus.
Ces coûts étant instables, les prix sont souvent renégociés à Manaus qui devient une place des marchés de la cocaïne.

En novembre 2010, deux policiers fédéraux sont tués à Anamã, près de Manaus, lors d’un échange de tirs avec des trafiquants. Pour les forces de l’ordre locales, cet épisode marque un tournant : il clôt une période de trafic peu violent et d’ampleur modeste, et l’arrivée des grandes factions brésiliennes provoque le choc des clans locaux et une escalade de la violence, dans les prisons comme le long du fleuve. Les clans familiaux de Manaus, implantés dans les quartiers périphériques, participent depuis longtemps au trafic et entretiennent des réseaux de corruption en prison.
Le Primeiro Comando da Capital (PCC) s’implante en recrutant des détenus bien connectés, tandis que le Comando Vermelho (CV) propose aux clans des accords proches de la franchise. Leur rivalité déclenche une vague d’affrontements. Entre 2011 et 2022, les homicides baissent de 5,2 % au Brésil, mais augmentent de 76,7 % en Amazonie.  Face à la pression du PCC et du CV, les chefs criminels de l’Amazonas s’organisent. Vers 2011, ils se regroupent au sein de la Família do Norte (FDN), un groupe né en 2004 dans le quartier de Compensa. En 2014, la FDN rompt l’alliance nouée deux ans plus tôt avec le CV et s’impose seule à Leticia et Tabatinga, carrefour stratégique de la triple frontière, en nouant des liens avec l’élite politique locale. carrefour stratégique de la triple frontière, en nouant des liens avec l’élite politique locale.

Menacés dans leur accès aux fournisseurs, le CV et le PCC multiplient les attaques contre la FDN, notamment dans les prisons. De violentes représailles s’ensuivent, le massacre de janvier 2017 dans une prison de Manaus, organisé par le chef de la FDN, « Zé Roberto », et ses fils pour démanteler le réseau du PCC. Grâce à des armes introduites pendant les visites, les détenus de la FDN tiennent la prison pendant 17 heures et tuent 56 membres du PCC, dont six décapités. Plus de 130 détenus s’évadent. En mai 2019, 55 membres de la FDN sont à leur tour tués en deux jours dans quatre prisons de Manaus. Ce massacre serait lié à une scission interne entre partisans d’un retour vers le CV et partisans de l’indépendance. Selon d’autres éléments, des policiers et des agents pénitentiaires auraient attisé ces divisions, après le meurtre d’un policier civil par un dirigeant de la FDN, en laissant entrer des armes dans les prisons.
Affaiblis, les dirigeants survivants rejoignent le CV, plus souple que le PCC : sa direction, basée à Rio de Janeiro, donne rarement des consignes et impose peu de règles. Ce ralliement permet au CV de remporter en 2020 sa guerre contre le PCC, qui ne domine plus que le Roraima. En février 2020, le CV prend le contrôle des points de vente de Manaus. Chaque 10 février depuis, il célèbre sa victoire par des feux d’artifice dans toute la ville. Il contrôle aujourd’hui la grande majorité des favelas et des logements sociaux de Manaus. L’implantation de ces grands groupes a aussi fait augmenter les quantités de cocaïne qui traversent l’Amazonie vers l’Europe et le Brésil.

Des membres présumés du CV sont arrêtés lors d’une opération de police dans une favela du Brésil en octobre 2025 ©M. Pimentel

L’expansion du corridor amazonien 

Les saisies donnent une image imparfaite du trafic, mais elles confirment son essor. Entre 2019 et 2024, les autorités brésiliennes ont saisi plus de 200 tonnes de cocaïne en Amazonie. Les effectifs de police n’ayant pas augmenté sur la période, cette hausse traduit bien une intensification du trafic. Selon les forces de l’ordre, ces saisies représenteraient moins de 10 % des volumes en transit. Cette croissance tient d’abord à l’expansion de la culture de coca en Amazonie péruvienne et colombienne. Dans la province péruvienne d’Ucayali, les surfaces cultivées ont quadruplé entre 2020 et 2022, pour dépasser 14.000 hectares. Cette hausse résulte de l’implantation du CV au Pérou à partir de 2015. Ses plantations s’étendent jusqu’à la vallée de Javari, à la frontière entre le Brésil et le Pérou. La hausse de la demande européenne a également un impact sur l’inflation du trafic

Les routes amazoniennes se sont multipliées. Les trafiquants empruntent le fleuve Putumayo, qui devient l’Içá en entrant au Brésil à Santo Antônio do Içá, où deux policiers fédéraux seulement surveillent la frontière. Plus au nord, la cocaïne entre par le cours supérieur du Rio Negro. Elle descend ensuite le fleuve jusqu’à Manaus, ou emprunte les circuits de l’orpaillage illégal : petits avions et hélicoptères la transportent vers le Roraima, en utilisant les pistes clandestines des mineurs. De là, elle rejoint Manaus par camion ou par bateau. Cette circulation de drogue et d’or a fait apparaître des pirates fluviaux. Ces groupes, dont font souvent partie des policiers, sillonnent les fleuves en hors-bord blindés. Ils volent la drogue et l’or des trafiquants, ainsi que le carburant et les moteurs des populations autochtones et d’autres civils. Leur présence a accru la circulation de fusils semi-automatiques et la violence liée au trafic.
Les méthodes de transport se sont diversifiées. Le bateau de pêche reste le moyen principal : la cocaïne est de plus en plus cachée dans des structures en bois creusées et fixées à la coque, qui peuvent contenir jusqu’à 300 kilos et échappent facilement aux contrôles. Les trafiquants recrutent aussi de jeunes passeurs, qui transportent 5 à 10 kilos sur les bacs fluviaux ou sur les vols quotidiens entre Tabatinga et Manaus. Plus rarement, des hors-bord transportent 2 à 3 tonnes de cocaïne sur toute la route, jusqu’à la côte atlantique. Ils sont pilotés par 8 à 10 trafiquants lourdement armés et anciens militaires brésiliens, colombiens et péruviens.

L’Amapá : La nouvelle plaque tournante vers l’Europe

Après Manaus, la cocaïne continue de descendre l’Amazone. À mi-chemin de l’Atlantique, la ville portuaire de Santarém sert d’escale aux ferries et aux navires transatlantiques. Elle est aussi le point de départ de la route fédérale BR-163, qui file vers le sud sur plus de 3.000 kilomètres. Les camions chargés de cocaïne pour le marché brésilien y débarquent des ferries et prennent cette route. Les cargaisons destinées à l’exportation poursuivent par le fleuve jusqu’à l’île de Marajó, grande comme la Suisse, où la police est presque absente. Selon des sources policières, l’île sert de point de bifurcation : les trafiquants y choisissent entre l’Amapá, au nord-ouest, et Belém, à l’est. Le port de Vila do Conde, près de Belém, reste historiquement la principale porte de sortie de la cocaïne amazonienne vers l’Europe. Mais les contrôles s’y sont renforcés au cours des dix dernières années, avec des scanners et davantage de policiers.
La domination du CV à Belém complique aussi la tâche des autres groupes. Les trafiquants se sont donc tournés vers l’Amapá  à la frontière de la Guyane française. L’Amapá est couvert à près de 80 % par la végétation et n’est relié au reste du pays par aucune route : on n’y accède que par voie aérienne ou fluviale. La faible surveillance fédérale y a favorisé l’implantation des réseaux de trafic, notamment à Macapá, la capitale située à l’embouchure de l’Amazone, et à Santana, ville voisine dotée d’un port international.

Le PCC et le CV y exportent de la cocaïne depuis 2015 environ. Le PCC cherchait d’abord à contourner le fief du CV à Belém, mais le CV l’a rapidement suivi. Leur arrivée a fait naître des groupes locaux, fondés par des criminels de l’Amapá qui avaient noué des liens avec ces deux factions dans les prisons fédérales. La Familia Terror do Amapá (FTA), basée à Macapá, compte 10.000 membres et entretient des liens anciens avec le PCC. Les Amigos Para Sempre (APS), basés à Santana, comptent environ 4.000 membres et ont été absorbés par le CV en 2024. L’União do Crime do Amapá (UCA), la plus petite, compte quelque 2.000 membres. La FTA et les APS assurent la logistique des grandes factions : réception des cargaisons venues de Manaus et stockage dans des propriétés rurales autour de Macapá et de Santana. L’exportation de la cocaïne de haute qualité reste l’affaire du CV et du PCC.
Comme à Manaus quinze ans plus tôt, l’intensification de la concurrence entre groupes criminels s’est accompagnée d’une forte hausse des violences. En 2024, l’Amapá enregistrait le taux d’homicides le plus élevé des 27 États brésiliens, avec 45,1 homicides pour 100.000 habitants, contre 20,8 à l’échelle nationale. En 2023, la municipalité de Santana présentait quant à elle le taux le plus élevé du pays, avec près de 70 homicides pour 100.000 habitants. Les interventions policières représentent une part importante des décès enregistrés. Les décès survenus dans le cadre d’interventions policières représentent également une part significative des homicides recensés : en 2024, 137 personnes sont décédées dans ce contexte, soit 35 % des homicides enregistrés dans l’État.

Le port de Santana est de taille nettement inférieure à celui de Vila do Conde : 77 navires transatlantiques y ont accosté en 2024, soit environ un quart du trafic enregistré à Vila do Conde. Contrairement à ce dernier, il ne dispose toutefois d’aucun scanner et les contrôles manuels y sont peu fréquents. Par ailleurs, les quelque 1.000 navires qui assurent chaque année la liaison avec Manaus doivent attendre au large de Macapá l’arrivée des práticos, seuls pilotes autorisés à naviguer sur le fleuve. Au retour, ces navires peuvent rester immobilisés trois à quatre jours avant de franchir le delta.
Ces stand-by sont exploitées pour introduire de la cocaïne dans les prises d’eau de mer des navires, utilisées pour le refroidissement des moteurs. Selon les informations rapportées, des plongeurs professionnels, dont certains seraient d’anciens marins ou pompiers, interviennent de nuit et à des profondeurs pouvant atteindre 30 mètres. En avril 2024, la police a saisi 150 kilos de cocaïne dissimulés de cette manière à bord d’un navire amarré à Santana. Les submersibles apparaissent aussi sur cette route, ils redescendent les voies depuis la Colombie, chargés ou à vide, puis s’arrêtent sur des îles isolées près de Santana et de Macapá, où ils peuvent être chargés avant de partir vers l’Europe. Leur usage progresse depuis une dizaine d’années, mais reste bien moins courant que les méthodes précédentes. Face au port, l’île de Santana joue un rôle clé. Seuls trois policiers et un véhicule y sont affectés. Couverte d’une forêt dense, elle permet aux trafiquants d’enterrer la cocaïne en attendant de la charger, puis de lancer des opérations vers les navires amarrés ou de la confier à de petits bateaux de pêche et à des voiliers. Une nouvelle route se dessine : la cocaïne part du nord de la Colombie vers le Suriname, en petit avion ou en vedette rapide. De là, elle est exportée directement vers l’Europe ou acheminée vers l’Amapá, par avion ou par les fleuves qui relient la Guyane française à l’Oiapoque. Encore rudimentaire et bien moins utilisée que la route de l’Amazone, elle s’est développée au cours des cinq dernières années.

Modèles criminels et convergence cocaïne-or

La convergence entre le trafic de cocaïne et l’orpaillage illégal repose sur plusieurs mécanismes. Les revenus issus du trafic de cocaïne peuvent être réinvestis dans l’orpaillage illégal, permettant aux organisations criminelles de diversifier leurs activités et de convertir une partie des revenus du trafic de stupéfiants en actifs liés à une autre activité illicite. L’or peut également servir de moyen de paiement dans certaines transactions liées au trafic de cocaïne. Sous forme physique, il est facilement transportable et dissimulable et peut circuler en dehors de certains dispositifs de surveillance financière. La relation entre les deux marchés ne repose donc pas uniquement sur le réinvestissement des profits de la cocaïne dans l’orpaillage : elle peut également s’établir par la circulation de l’or comme moyen de paiement et par le partage d’infrastructures et de réseaux. Les réseaux de trafic de stupéfiants peuvent en effet s’appuyer sur les infrastructures et les itinéraires développés autour de l’orpaillage illégal. Au Roraima, l’un des principaux foyers d’orpaillage illégal du bassin amazonien, la cocaïne circule notamment par les pistes utilisées pour accéder aux sites miniers. En Amapá, la FTA et les APS sont également associées à des réseaux de commerce illicite de l’or. Des avions en provenance du Suriname seraient utilisés pour acheminer de la cocaïne vers des sites miniers isolés, avant que les cargaisons ne soient transportées vers Macapá. Selon les informations rapportées, certains produits seraient dissimulés dans du matériel destiné aux activités minières ou dans des cercueils transportant les dépouilles de mineurs décédés. Des membres de la FTA, des APS, du PCC et du CV seraient par ailleurs présents dans plusieurs des sites d’orpaillage illégal recensés en Guyane française.

Le PCC et le CV présentent des modes d’organisation différents. Le PCC repose sur une structure fortement hiérarchisée, dans laquelle les activités de ses membres et de ses alliés sont soumises à des règles définies par l’organisation. Le CV fonctionne selon une organisation davantage décentralisée, laissant une marge d’autonomie plus importante aux groupes qui lui sont affiliés, tandis que sa direction, établie à Rio de Janeiro, intervient moins directement dans la gestion des activités locales. Ces différences peuvent également être observées dans les modalités de conditionnement des stupéfiants attribuées aux deux organisations. Les pains de cocaïne associés au PCC seraient généralement conditionnés selon des standards relativement homogènes, notamment avec un poids d’environ un kilogramme et des emballages étanches de différentes couleurs. À l’inverse, les produits attribués au CV présenteraient des modalités de conditionnement moins standardisées, avec des poids plus variables et des emballages de couleur noire ou rouge. La présence du CV dans le trafic de cocaïne en Amazonie s’est ainsi développée selon une logique reposant davantage sur l’autonomie des groupes locaux. Ce fonctionnement permet à ces derniers de bénéficier des ressources financières et des connexions du réseau tout en conservant une marge de manœuvre dans la gestion de leurs territoires. En Amapá, le CV a notamment intégré les APS à son réseau et obtenu le ralliement d’une partie des membres de la FTA, auparavant associés au PCC. Il dispose ainsi de positions sur plusieurs axes majeurs de circulation de la cocaïne, notamment à Belém et en Amapá, ainsi que sur le principal nœud logistique de Manaus. Cette implantation ne signifie toutefois pas que le CV exerce un contrôle exclusif sur les flux de cocaïne en Amazonie. Les rivalités entre organisations demeurent et les équilibres territoriaux peuvent évoluer en fonction des alliances, des conflits et des recompositions entre groupes criminels. Certains chercheurs et responsables des forces de sécurité considèrent par ailleurs que le degré d’autonomie laissé aux groupes affiliés au CV peut constituer une source de fragilité organisationnelle dans le cadre de la concurrence avec d’autres réseaux.

Conclusion et recommandations du rapport

L’analyse met en évidence plusieurs points de vulnérabilité dans les chaînes de circulation de la cocaïne en Amazonie, notamment au niveau des infrastructures portuaires, des réseaux liés à l’orpaillage illégal et des espaces transfrontaliers. Ces différents facteurs appellent des réponses complémentaires, combinant contrôle des flux, investigations financières et coopération entre les autorités des États concernés.

– Renforcer les contrôles aux principaux hubs d’exportation : le renforcement des capacités de contrôle du port de Santana constitue une première piste d’action. L’installation de scanners à conteneurs et le renforcement des effectifs de la police fédérale permettraient d’accroître les capacités de détection des cargaisons illicites. Cette question pourrait prendre une importance accrue avec le développement annoncé des activités d’exploration pétrolière au large de l’Amapá, susceptible d’entraîner une augmentation du trafic maritime et, avec elle, une diversification des possibilités de dissimulation de marchandises illicites.

– Renforcer les investigations sur la convergence entre les marchés de l’or et de la cocaïne : les investigations financières pourraient davantage porter sur les liens entre les revenus issus du trafic de stupéfiants et les activités d’orpaillage illégal. Il s’agit notamment d’identifier les mécanismes permettant de réinvestir les revenus du trafic dans l’exploitation aurifère, mais également de repérer l’introduction d’or extrait illégalement dans les circuits commerciaux légaux. Le croisement des données financières, douanières, commerciales et minières pourrait contribuer à mieux identifier les acteurs et les intermédiaires intervenant à l’interface de ces deux marchés.

– Approfondir la coopération transfrontalière : la circulation des acteurs, des capitaux et des marchandises entre le Brésil, le Suriname et la Guyane française justifie également un renforcement des échanges entre les services compétents de ces territoires. La coopération pourrait porter sur le partage de renseignements, le suivi des flux financiers et commerciaux ainsi que la coordination des enquêtes portant sur les réseaux actifs de part et d’autre des frontières. La modification, en juin 2025, des conditions d’entrée des ressortissants brésiliens en Guyane française constitue à cet égard un élément supplémentaire à prendre en compte dans l’évaluation des mobilités transfrontalières et de leurs éventuelles implications en matière de criminalité organisée.

Par Sandrine Le Bars

Voir l’étude ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/09/Gabriel-Funari-Amazone-bresilienne-Nouveaux-corridors-de-trafic-et-expansion-du-controle-criminel-GI-TOC-Septembre-2026-1.pdf

NDLR : Le « Comando Vermelho » (Commando Rouge) a été créé en 1979 dans la prison Cândido Mendes à Ilha Grande, dans l’État de Rio. Il s’agit à l’origine de militants de gauche de la Falange Vermelho (Phalange Rouge), arrêtés sous la dictature militaire et placés avec des prisonniers de droit commun afin de les « casser ». Au début des années 1980, plusieurs membres du Comando Vermelho réussissent à s’évader et à se cacher dans les favelas de Rio. Abandonnant le discours politique, ils se spécialisent alors dans les enlèvements et les braquages de banques. Le Comando Vermelho abandonne ces activités de prédation pour s’impliquer totalement dans le trafic de stupéfiants. Le gang s’adonne également au trafic d’armes, nécessaires pour contrôler les favelas de Rio. Malgré sa puissance, le Comando Vermelho serait affaibli : ses principaux chefs ont été tués ou sont dans des prisons de haute sécurité. Mais ce qui a le plus affaibli le gang est la concurrence d’autres organisations criminelles : notamment le Terceiro Comando Puro (TCP, apparu à la fin des années 1980) et les Amigos Dos Amigos (ADA), groupe issu d’une scission en 1998.

Le Primeiro Comando da Capital a été créé le 31 août 1993 dans la prison de Taubaté (130 km de São Paulo). En 30 ans, le gang est devenu le plus important du pays, s’étendant aux pays voisins (Bolivie, Paraguay, Colombie, Pérou, Guyana,…), s’alliant avec des organisations comme la ‘Ndrangheta et comptant entre 42.000 et 110.000 membres (selon les sources), répartis dans 22 des 27 États du Brésil. Le PCC est d’abord apparu sous la forme d’une équipe de football dans le Centre de réhabilitation pénitentiaire de Taubaté (alors la prison la plus sécurisée de l’État de São Paulo), où avaient été transférés les détenus les plus dangereux. Parmi les fondateurs de ce « club de footballeurs », se trouve celui qui sera considéré ensuite comme le chef du PCC: Marcos Willians Herbas Camacho, alias Marcola. Avec plusieurs proches, ils formaient l’ossature de l’équipe de foot baptisée « Primeiro Comando da Capital » ou « Crime Party » ou « 15.3.3 » (les places du P et du C dans l’alphabet portugais). Au cours d’un match, ils ont tué le « caïd » de la prison et sont alors devenus le gang dominant. Officiellement, le PCC a été créé pour combattre l’oppression du système pénitentiaire et pour venger la mort des 111 détenus lors de la répression d’une émeute de la prison de Carandiru en octobre 1992. Initialement, le PCC n’avait pas d’activité criminelle spécifique et ses membres agissaient de manière indépendante, payant des cotisations mensuelles pour financer l’organisation. C’est à partir de 2002 que le gang est totalement pris en main par Marcola. Il a organisé des évasions de masse, des assassinats ciblés, des émeutes carcérales,… et la guerre avec ses principaux rivaux, le Comando Vermelho (CV) et la Familia Do Norte (FDN).

La Família do Norte est une organisation criminelle brésilienne fondée en 2004 dans le quartier de Compensa, à Manaus. De proche en proche, elle s’est  imposée dans le trafic de cocaïne en Amazonie. Initialement active dans les petits trafics locaux, elle étend ses activités à partir de 2011 et développe son implantation dans les prisons et les territoires urbains de l’État d’Amazonas. Son influence s’étend notamment à la triple frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou, où elle noue des alliances locales et s’appuie sur des réseaux de corruption. Après s’être alliée au Comando Vermelho en 2012 pour contrer l’expansion du PCC, la FDN prend ses distances avec celui-ci en 2014. Les rivalités entre factions aboutissent à de violents affrontements dans les prisons de Manaus. En janvier 2017, une mutinerie attribuée à la FDN entraîne la mort de 56 détenus affiliés au PCC. En mai 2019, une nouvelle vague de violences, cette fois liée à des divisions internes, fait 55 morts parmi ses membres dans quatre établissements pénitentiaires. Affaiblie par ces affrontements et ses dissensions internes, la FDN perd progressivement son autonomie. À partir de 2020, une partie de ses réseaux rallie le CV, contribuant à l’extension de son implantation en Amazonie centrale. La FDN cesse ainsi d’exister en tant qu’organisation autonome, tandis que ses anciens réseaux participent à la recomposition des rapports de force criminels dans la région.

Le groupe Amigos Para Sempre (APS) est une organisation criminelle implantée dans l’État d’Amapá, au Brésil. Son principal bastion se situe à Santana, ville portuaire située à l’embouchure de l’Amazone. Fondé par des criminels locaux ayant noué des contacts avec le Comando Vermelho et le PCC lors de leur incarcération dans des établissements pénitentiaires fédéraux, le groupe compterait environ 4.000 membres. L’APS joue un rôle logistique dans les circuits de trafic de cocaïne à destination de l’Europe. Ses membres assurent notamment la réception et le stockage des cargaisons acheminées depuis Manaus, dans des propriétés rurales situées aux abords de Santana et de Macapá. En contrepartie de ces services, le groupe disposerait de cannabis de type skunk et de pâte de base de cocaïne, destinés au marché local. Dans ses zones d’implantation, il exerce également des fonctions de contrôle territorial, supervisant les points de vente et intervenant dans le règlement de conflits locaux. L’APS s’est notamment opposée à la Família Terror do Amapá (FTA). Après une brève fusion en 2020, les deux groupes ont repris leurs affrontements l’année suivante. L’APS a également étendu ses activités aux sites d’orpaillage illégal en Guyane française. Initialement autonome, l’organisation a été progressivement intégrée au CV, qui l’aurait entièrement absorbée en 2024, renforçant ainsi son implantation à Santana et son contrôle des circuits de circulation de la cocaïne dans l’Amapá.

La Família Terror do Amapá (FTA) est fondée par des membres de la criminalité locale de l’État d’Amapá, qui ont noué des liens avec le PCC lors de leur incarcération dans des établissements pénitentiaires fédéraux. Implantée principalement à Macapá, elle constitue la principale faction criminelle locale de l’État, avec des effectifs estimés à environ 10.000 membres. Historiquement alliée au PCC, la FTA assure une partie de la logistique du trafic de cocaïne dans l’Amapá, notamment la réception et le stockage des cargaisons acheminées depuis Manaus. Elle développe également des activités sur le marché local, alimenté notamment en cannabis de type skunk et en pâte de base de cocaïne. Ses réseaux entretiennent par ailleurs des liens avec des contrebandiers d’or et participeraient à l’acheminement de cocaïne par voie aérienne depuis le Suriname et des sites miniers isolés. La faction est également présente dans les sites d’orpaillage illégal en Guyane française. Dans ses quartiers d’implantation, la FTA exerce un contrôle territorial qui s’étend à la gestion des points de vente, au règlement des différends locaux et à la régulation des déplacements de population. Après une brève fusion avec les Amigos Para Sempre en 2020, elle reprend les affrontements avec cette faction dès 2021, dans le cadre d’une rivalité portant notamment sur le contrôle des itinéraires de trafic. À partir de 2022, l’expansion du Comando Vermelho dans l’Amapá entraîne une recomposition des alliances criminelles. Des milliers de membres de la FTA rejoignent le CV, dont le modèle organisationnel, plus décentralisé que celui du PCC, leur offre une plus grande autonomie et impose moins de contraintes disciplinaires. Ces ralliements contribuent au recul de la FTA et à la modification des rapports de force entre les principales factions de l’État.

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