Suède : infiltration des acteurs criminels dans le secteur du soin et de la santé
Acta Publica - Suède | Août 2026
En mars 2025, les autorités suédoises ont franchi un palier décisif dans la lutte contre la criminalité organisée infiltrée dans l’aide sociale. Une opération coordonnée d’envergure nationale menée par l’Autorité suédoise de lutte contre la criminalité financière a ciblé plusieurs structures. L’enquête a conduit à l’arrestation de plusieurs dirigeants soupçonnés de délits fiscaux et de blanchiment d’argent à travers le système d’aide sociale. En février 2026, onze personnes ont été inculpées. Selon l’acte d’accusation, les entreprises de soins étaient utilisées comme de véritables portefeuilles privés pour financer des dépenses de luxe et l’acquisition d’armes à feu. Si le tribunal de Göteborg a relaxé certains prévenus du chef de blanchiment d’argent criminel par manque de preuves directes, cinq d’entre eux ont été condamnés à des peines d’emprisonnement ferme pour des délits de comptabilité graves et des fraudes fiscales massives.
Le rapport d’Acta Publica (société suédoise privée spécialisée dans l’exploitation de données publiques et l’investigation), publié en août 2026 en partenariat avec le projet EcoCrim de la police suédoise, étudie les vulnérabilités de l’État-providence suédois face à l’exploitation du système par des acteurs criminels. Les estimations de l’Autorité de paiement (Utbetalningsmyndigheten) révèlent que la fraude et les versements indus coûtent à la collectivité suédoise entre 15 milliards de couronnes suédoises (SEK) et 20 milliards de couronnes suédoises (entre 1,4 et 1,8 milliard d’euros) chaque année. L’argent des contribuables, censé financer le soutien aux personnes handicapées, aux mineurs vulnérables et aux personnes âgées, est détourné au profit de structures criminelles, renforçant la puissance financière de la délinquance de rue et du terrorisme.
Le marché suédois de la santé et des soins mobilise des sommes considérables. Les 2.310 sociétés analysées affichent un chiffre d’affaires cumulé de 87,25 milliards de couronnes (environ 7,9 milliards d’euros) et 44,98 milliards de couronnes d’actifs (environ 4 milliards d’euros). Mais leur résultat net final ne s’élève qu’à 1,63 milliard de couronnes (environ 147,5 millions d’euros), très inférieur à leur résultat courant, ce qui traduit une remontée de capitaux vers des sociétés holding via des contributions de groupe. Ce mécanisme se confirme au niveau des 1.555 sociétés holding identifiées : leurs actifs (177,96 milliards de couronnes, environ 16 milliards d’euros) dépassent très largement leur chiffre d’affaires (6,90 milliards de couronnes, environ 624 millions d’euros), et 745 d’entre elles n’ont aucune activité propre. Depuis 2022, elles ont versé 13,28 milliards de couronnes de dividendes (environ 1,2 milliard d’euros), soit près du triple des dividendes versés par les entreprises de soins elles-mêmes. Le secteur est aussi très concentré géographiquement : la région de Stockholm regroupe à elle seule plus de 35 % des structures privées, pour environ 20 % de la population suédoise.
Pour dresser cet état des lieux, Acta Publica a analysé l’intégralité du marché suédois de l’aide sociale réglementée par la loi sur les services sociaux (SoL) et la loi sur le soutien et le service à certains handicapés (LSS). L’étude a recensé 2.798 entités (sociétés anonymes, associations, fondations, entreprises individuelles) détenant des autorisations d’exercer actives auprès de l’Ivo (Inspektionen för vård och omsorg, Inspection des soins et de l’aide sociale). Pour chacune de ces entités, Acta Publica a établie deux niveaux d’analyse. Le niveau 1 comprend les propriétaires directs, le niveau 2 les structures holding ou investisseurs possédant le capital de ces propriétaires directs.

Au total, l’enquête a permis d’auditer 1.555 sociétés mères et d’identifier nominativement 10.369 personnes physiques ayant agi comme représentants légaux ou actionnaires de ces entreprises de soins au cours des cinq dernières années. La base d’analyse se décompose ainsi : 7.003 représentants actuels, en poste ou détenteurs de parts, et 3. 366 représentants historiques, ayant quitté leurs fonctions officielles au cours des cinq années précédentes, dont l’examen s’avère indispensable pour identifier les schémas de prête-noms, de faillites organisées et de restructurations d’urgence.
L’office d’enregistrement des entreprises (Bolagsverket) ne consigne que le propriétaire effectif ultime, détenant plus de 25 % des parts, alors que l’Ivo est légalement tenue d’évaluer l’honorabilité de tout actionnaire possédant au moins 10 % des droits de vote ou du capital d’une structure. Pour combler cet écart et obtenir la liste exhaustive des actionnaires réels, Acta Publica a croisé les données publiques avec les bases de données d’Eivora, société spécialisée dans la collecte automatisée de documents d’assemblées générales et de listes d’actionnaires internes. L’étude intègre par ailleurs les structures inactives ou en sommeil. Ces entreprises, bien qu’inactives, disposent d’un agrément Ivo valide et sont recherchées par les réseaux criminels, car elles permettent de s’installer à la tête d’un prestataire de soins opérationnel sans se soumettre immédiatement à une vérification d’honorabilité, les changements de direction n’étant souvent pas notifiés à l’administration de contrôle. Enfin, 47 entreprises individuelles ou associations, introuvables ou radiées des registres commerciaux depuis de nombreuses années mais détenant toujours formellement un agrément Ivo, ont été répertoriées.
Les représentants à risque en exercice : Acta Publica a formellement identifié 39 « représentants à risque » en exercice en février 2026 au sein de l’équipe dirigeante ou de l’actionnariat des prestataires de soins suédois. Le terme de « représentant à risque » désigne toute personne occupant des fonctions de direction ou détenant des parts significatives au sein d’un opérateur agréé et dont les liens avec des réseaux criminels organisés, des gangs de motards, des mouvements extrémistes violents ou des réseaux de délinquance financière avancée sont documentés par des dossiers policiers, judiciaires ou de renseignement interne.
La répartition de ces dirigeants selon la nature de leur affiliation souligné la diversité des réseaux qui exploitent l’aide sociale : 18 sont liés à la criminalité financière organisée ou à des relations d’affaires suspectes ; 9 au milieu des gangs de motards criminalisés (principalement issus de la mouvance de soutien au Hells Angels MC, mais aussi de cercles proches du Bandidos MC et de l’ancienne section du Satudarah MC) ; 7 à l’extrémisme violent et aux milieux prônant la violence (notamment l’islamisme radical salafiste), et 5 à des réseaux criminels de quartier et structures de clans mafieux, basés à Stockholm, Göteborg et Södertälje.

Ces 39 représentants contrôlent un portefeuille de 55 entreprises d’aide sociale, dont 42 sont toujours pleinement actives. La majorité de ces structures se situent dans les trois comtés métropolitains : 27 à Stockholm, 12 dans le Västra Götaland (région de Göteborg) et 6 en Scanie (Skåne, pointe sud de la Suède). Financièrement, les entreprises associées à ces dirigeants à risque affichent un chiffre d’affaires cumulé de 1,41 milliard de SEK (environ 127,6 millions d’euros) et 424,02 millions de SEK d’actifs (environ 38,4 millions d’euros). Malgré des taux de rentabilité officiellement modestes, 22 de ces sociétés ont procédé, entre 2022 et 2025, à des versements de dividendes s’élevant à 154,98 millions de SEK (environ 14 millions d’euros) au bénéfice direct ou indirect de leurs propriétaires.
En ce qui concerne les prestations assurées, les autorisations d’exercer de ces entreprises à risque relèvent principalement de la loi SoL (26 structures, spécialisées dans l’accueil en hébergement d’urgence ou le placement familial) et de la loi LSS (25 structures, dont 18 agréées pour l’aide à la personne). Quatre structures combinent des agréments sous les deux régimes. Par ailleurs, l’enquête a mis au jour les ramifications économiques de ces 39 dirigeants à risque en dehors du secteur médico-social. Trente-sept d’entre eux possèdent des mandats ou des parts dans 221 autres sociétés. Parmi ces entreprises tierces, 51 opèrent dans le domaine des soins et de la santé bien qu’elles ne possèdent aucune autorisation d’exercer délivrée par l’Ivo. Les 116 structures commerciales jugées actives hors secteur social se concentrent dans des activités à forte intensité de main-d’oeuvre ou manipulant d’importants volumes d’espèces, propices au blanchiment d’argent, à la fraude fiscale et au recours au travail dissimulé : 32 sociétés dans le commerce de gros ou de détail, 22 dans le bâtiment et les travaux publics, 18 dans la restauration et l’hôtellerie, et 18 dans les transports et la logistique.

Le cas Socialhjälpen AB: Basée dans la région de Stockholm, Socialhjälpen AB propose des prestations d’hébergement d’urgence, de foyers de transition et de placement familial, ciblant en particulier les adolescents en rupture et les mineurs non-accompagnés. Socialhjälpen AB est dirigée par Amina, et son époux. Les services de renseignement de la police suédoise documentent depuis longtemps les liens d’Amina avec le milieu du grand banditisme, en particulier avec le réseau mafieux de Södertälje (30 km au sud-ouest de Stockholm). En 2010, lors d’un contrôle routier, deux figures de proue du clan de Södertälje ont été interpellées dans un véhicule de luxe dont Amina était la propriétaire officielle, jouant vraisemblablement le rôle de prête-nom pour dissimuler le patrimoine des chefs criminels. De plus, le fils d’Amina est directement impliqué avec plusieurs lieutenants de cette organisation. Amina a dirigé par le passé une entreprise d’aide à l’enfance appelée Konsulthemmet, spécialisée dans le placement de mineurs isolés pour le compte de diverses municipalités suédoises. En 2016, elle a orchestré la revente de Konsulthemmet à travers un montage financier frauduleux destiné à éluder l’impôt et à blanchir de l’argent. Elle a d’abord cédé ses parts à sa propre structure personnelle, Socialhjälpen AB, pour 800.000 couronnes (plus de 72.000 euros), avant que celle-ci ne revende immédiatement les mêmes actions aux acheteurs finaux pour un montant de 2,8 millions de SEK (plus de 250.000 euros), dégageant ainsi une plus-value artificielle de deux millions de SEK (environ 180.000 euros) dans les caisses de sa société. De plus, ce montage a permis d’annuler une dette personnelle d’Amina envers Konsulthemmet, ce qui s’apparente à un transfert de valeur déguisé.

Poursuivie pour ces faits, Amina a été condamnée en décembre 2025 par la cour d’appel à une peine de prison avec sursis assortie de travaux d’intérêt général pour fraude fiscale aggravée, ayant dissimulé au fisc suédois environ 1,5 million de SEK (environ 135.000 euros) de revenus imposables lors de cette vente. A l’aide de contrats de prestation fictifs et d’un faux achat immobilier, des millions de couronnes de fonds publics ont été extraits pour le bénéfice personnel des repreneurs, conduisant l’entreprise à la faillite en 2018 avec un passif non recouvré de 22 millions de SEK (près de 2 millions d’euros). Deux des acheteurs de Konsulthemmet ont été condamnés à des peines d’emprisonnement ferme (respectivement deux ans et huit mois, et dix mois) ainsi qu’à une interdiction de gestion commerciale de cinq ans. L’un de ces repreneurs est désigné par les enquêtes policières comme un cadre opérationnel du réseau criminel Foxtrot, déjà condamné pour trafic de stupéfiants aggravé et un temps soupçonné de complicité de meurtre aux côtés du chef de l’organisation, Rawa Majid. Un autre intermédiaire impliqué dans ces structures de transfert a été condamné en 2019 à trois ans et demi de prison pour une série de vols à main armée commis après la faillite de l’entreprise de soins.
Les représentants à risque historiques : Les réseaux de criminalité organisée font preuve d’une grande agilité pour contourner la surveillance réglementaire de l’Ivo, recourant notamment à des changements stratégiques de direction dès qu’un contrôle administratif est initié. Sur les 3.366 représentants historiques identifiés au cours de la période 2021-2026, Acta Publica a identifié 48 personnes présentant des antécédents criminels graves ou des connexions directes avec des environnements extrémistes. Ce volume est encore supérieur aux 39 cas recensés parmi les dirigeants en exercice.
Au sein de ce groupe de 48 anciens dirigeants à risque, la répartition se présente comme suit:
- Liens avec la délinquance financière organisée et les fraudes aux subventions : 18 personnes. Ce sous-groupe intègre notamment plusieurs dirigeants arrêtés lors d’un coup de filet de mars 2025 en Suède occidentale.
- Extrémisme violent et mouvances radicales : 12 personnes, dont 7 affiliées à l’islamisme radical et salafiste, 3 à l’extrême droite ultra-nationaliste et 2 au hooliganisme lié à des groupes de supporters de football violents.
- Gangs de motards criminels et délinquance de quartier : 18 personnes.

Ces 48 anciens représentants à risque ont contrôlé 54 prestataires de soins différents. Parmi ces 54 entreprises, 46 demeurent en activité (en février 2026), affichant un chiffre d’affaires global de 1,72 milliard de SEK (plus de 155 millions d’euros) et 430 millions de SEK d’actifs (environ 39 millions d’euros). Depuis 2022, 20 d’entre elles ont distribué un montant cumulé de 109,95 millions de SEK de dividendes (environ 10 millions d’euros) à leurs actionnaires. Quinze de ces structures ont fait l’objet d’un retrait d’agrément ou d’une fermeture administrative par décision de l’Ivo, mais l’analyse des registres montre que quatre d’entre elles continuent d’être enregistrées comme actives sous un code d’activité lié aux soins dans les fichiers de Bolagsverket.
L’étude révèle aussi que 10 entreprises de soins partagent à la fois des représentants à risque parmi leurs dirigeants actuels et parmi leurs dirigeants historiques. Ces structures ne subissent pas des infiltrations accidentelles, mais font partie intégrante d’une infrastructure criminelle pérenne. Dans ces structures de relais, le contrôle de l’entreprise est transféré d’un membre d’un réseau à un autre afin d’éviter les enquêtes d’honorabilité. Dans sept cas sur dix, l’entreprise est restée au sein de la même sphère d’influence criminelle lors du changement de direction. Dans les trois autres cas, le transfert s’est fait entre différentes mouvances (par exemple, d’un gang de motards à un réseau de délinquance financière, ou de l’extrémisme religieux au milieu des gangs de motards), révélant des passerelles et des alliances économiques d’opportunité entre des groupes aux idéologies pourtant opposées.
Le cas de Tariq et du réseau du « gang des Tigres » L’analyse de l’ancien dirigeant Tariq illustre comment un individu au profil criminel particulièrement lourd a pu prospérer pendant des années dans le domaine de la protection de la jeunesse et de l’aide sociale. Tariq a fait l’objet de condamnations dès la fin des années 1990 pour des violences graves et des infractions à la législation sur les armes de guerre. À cette époque, il était identifié par la police judiciaire comme le leader d’une organisation criminelle violente baptisée « Les Tigres » impliquée dans des affrontements armés sanglants dans la région de Göteborg.
Bien que Tariq ait ensuite tenté de donner l’image d’un entrepreneur réhabilité, allant jusqu’à se porter candidat à des élections municipales en 2018, les dossiers d’enquête démontrent la persistance de ses activités criminelles. Dans une procédure ouverte en 2021 pour trafic de stupéfiants en bande organisée et blanchiment d’argent visant l’ancien chef des « Tigres », le nom de Tariq apparaît à de nombreuses reprises. Les interceptions et les analyses bancaires ont révélé que Tariq, via l’une de ses entreprises du bâtiment, avait mis à disposition de ce chef de gang un appartement sous couverture, à la condition expresse qu’aucun bail écrit ne soit signé afin de ne laisser aucune trace administrative. Tariq a également effectué des versements d’argent réguliers sur les comptes bancaires personnels de ce chef de gang.
De même, en 2022, le siège social de la société de gestion immobilière de Tariq a été identifié par les enquêteurs comme un centre de stockage de marchandises volées et un point de rencontre logistique pour le réseau criminel local. Les entreprises de Tariq ont servi de supports pour des fraudes fiscales de grande envergure. Une décision de redressement fiscal rendue en 2026 établit qu’il a joué le rôle de distributeur de fausses factures pour un montant supérieur à 1,6 million de SEK (environ 145.000 euros), les fonds transitant de manière circulaire par ses différentes sociétés avant d’être retirés en espèces ou transférés sur des comptes privés. Sa holding immobilière, accusée de surfacturer de manière illégale les loyers d’appartements sous-loués à des personnes vulnérables, a finalement fait faillite en 2024, laissant des dettes massives et spoliant ses locataires de dizaines de milliers de couronnes de dépôts de garantie. Sur le marché social, Tariq contrôlait une structure d’hébergement pour jeunes en difficulté dont l’Ivo a fini par révoquer l’autorisation d’exercer en raison de manquements graves. Cependant, l’examen croisé des participations familiales a permis à Acta Publica d’identifier quatre autres prestataires de soins de statut actif détenus par des proches ou des sociétés de son écosystème, représentant un chiffre d’affaires annuel cumulé de 59,8 millions de SEK (environ 5,4 millions d’euros) et 39.4 millions de SEK d’actifs (environ 3,6 millions d’euros).
Les intermédiaires. L’accès des criminels au secteur de l’aide sociale est facilité par des intermédiaires commerciaux professionnels, qualifiés de courtiers d’entreprises. Dans le secteur médico-social, l’enquête a identifié 93 intermédiaires d’entreprises ayant participé à la création, à la vente ou à la liquidation d’environ 8% de l’ensemble des sociétés par actions de ce secteur. Parmi 184 sociétés vendues par des courtiers, 16 ont été transférées directement à des dirigeants à risque identifies. Ces 16 sociétés de soins d’origine suspecte représentent des enjeux financiers importants (notamment un chiffre d’affaire cumulé de 53 million d’euros). Sur le plan des agréments, ces entreprises d’origine douteuse se concentrent principalement dans le domaine de la protection de l’enfance (9 structures agréées sous le régime SoL pour le placement familial) et de l’assistance aux personnes handicapées (6 structures sous agrément LSS pour l’aide à la personne ). Une structure détient des agréments mixtes. L’enquête a permis de remonter la trace des personnes ayant orchestré ces transactions d’actifs sensibles au profit de criminels. Les ventes de ces 16 sociétés se partagent entre 19 courtiers représentant six cabinets de courtage d’entreprises distincts. Ces six cabinets de courtage sont tous officiellement inscrits auprès du registre de prévention du blanchiment d’argent de Bolagsverket. Ils sont donc légalement soumis aux obligations strictes de la loi sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, qui leur impose d’identifier le bénéficiaire effectif d’une transaction, d’évaluer la provenance des fonds et de signaler toute opération suspecte à la police financière. Malgré ce cadre légal contraignant, ces cabinets ont agi comme de véritables passerelles au profit de réseaux criminels ou extrémistes. De plus, ces mêmes 19 courtiers sont impliqués dans l’administration ou la vente de 99 autres prestataires de soins suédois dotés de licences actives.
Le cas “Familjehemsblolage” et infiltration salafiste : Familjehemsbolagen est un groupe de six sociétés d’accueil familial et d’aide l’enfance. Ces six structures opèrent dans différentes villes de Suède (Stockholm, Malmö et Örebro), cumulant un chiffre d’affaires de 53,2 millions de SEK (environ 4,8 millions d’euros) et 19,2 millions de SEK d’actifs (plus d’1,7 million d’euros). Bien qu’elles se présentent au public comme des entités indépendantes dirigées par des professionnels de l’enfance sans lien apparent, l’examen approfondi de leurs structures holding et de l’actionnariat révèle un réseau d’influence salafiste radical parfaitement coordonné.
Les bénéfices générés par l’accueil de mineurs en difficulté ou de jeunes migrants ne sont pas réinvestis dans les structures de soins opérationnelles, mais sont immédiatement transférés vers un réseau de sociétés holding passives contrôlées par une même groupe d’individus. Le personnage central de cette nébuleuse est Darya, identifié comme dirigeant ou actionnaire dans vingt entreprises en Suède, dont cinq des structures d’accueil du réseau et deux de leurs sociétés mères. En 2025, le fisc suédois a redressé Darya après avoir découvert d’importants virements inexpliqués sur ses comptes personnels. Il a tenté de justifier ces sommes en affirmant qu’il s’agissait de cadeaux de mariage, d’un remboursement d’achat de pompe à chaleur et de dons collectés pour l’édification d’une mosquée, mais le fisc a rejeté ces arguments et qualifié 500.000 SEK (45.000 euros) de revenus professionnels non déclarés et imposables. Au moment où cette sanction fiscale a été prononcée en 2025, Darya avait déjà quitté le territoire suédois pour s’installer à Dubaï, dans les Émirats arabes unis.
Parmi les associés de Darya figure Hassan, dont la société holding détient la majorité des parts de l’un des prestataires de placement familial du réseau. Les rapports d’évaluation de la police nationale identifient Hassan comme un extrémiste salafiste radical, et confirment qu’il s’est rendu sur zone en Syrie en 2014 avant de revenir en Suède. Le prestataire de soins contrôlé par Hassan finance à lui seule une bonne partie du réseau : en 2025, son chiffre d’affaires est passé de 1,8 million de SEK (plus de 160.000 euros) à près de 17,9 millions de SEK (plus de 1,6 million d’euros), dégageant un bénéfice net de 3,8 millions de SEK (environ 345.000 euros) immédiatement reversé sous forme de dividendes aux holdings de la direction. Le réseau d’Hassan s’étend bien au-delà de l’aide sociale. Il a dirigé une société d’intérim (Rekryteringsbolaget) dont le gérant de paille a été condamné par la cour d’appel en 2025 à de la prison ferme pour fraude fiscale aggravée et blanchiment d’argent en bande organisée. Rekryteringsbolaget servait de circuit de blanchiment, dégagea,t des millions de couronnes par le biais de fausses factures afin de financer, via des sociétés écrans en Europe, l’exportation de marchandises vers plusieurs pays du Moyen-Orient, notamment l’Irak, le Liban, l’Égypte et la Syrie.
Un autre administrateur clé des holdings du réseau est Zahid. Les services de renseignement suédois l’associent à deux cellules salafistes actives sur le territoire national, et rapportent qu’il a fait l’apologie de l’attentat terroriste du dôme de Drottninggatan commis en 2017 à Stockholm. En 2025, Zahid a lui aussi quitté la Suède pour s’établir en Égypte, laissant vacants les postes d’administrateurs de ses sociétés holding en Suède car aucun représentant résidant sur le territoire national n’a été désigné, ce qui constitue une violation flagrante des règles de gestion des sociétés.On retrouve également dans la gestion de ces structures d’autres profils d’activistes salafistes radicaux. Fouad,a bénéficié dans les années 2010 de bourses d’études publiques suédoises (CSN) pour suivre un cursus théologique salafiste rigoureux au sein de l’Université islamique de Médine en Arabie saoudite. Waled est un membre actif de cercles salafistes en ligne regroupant plusieurs anciens combattants djihadistes de retour de Syrie. Enfin, ce réseau compte parmi ses représentants un élu local en exercice, suggérant les soutiens dont peuvent bénéficier ce type de montages. Cet élu, qui préside une section locale de parti et occupe la vice-présidence du conseil municipal d’une ville moyenne de Suède centrale, a intégré officiellement le conseil d’administration de l’une des structures holding de Darya lors du départ de ce dernier pour les Émirats arabes unis. Il détenait en outre, par le biais de son entreprise personnelle, des parts directes dans l’une des sociétés mères du réseau salafiste.
Les failles systémiques : La faille la plus alarmante réside dans l’effet « porte tournante » qui permet à des personnes associées à des fermetures d’entreprises pour motifs de fraude de continuer à opérer dans le secteur. Au total, l’Ivo a prononcé 170 décisions définitives d’interdiction d’exercer ou de retrait d’agrément à l’encontre d’opérateurs du secteur de l’aide sociale en raison de défaillances économiques graves ou de comportements frauduleux. On dénombre 859 dirigeants ou associés impliqués dans ces 170 structures fermées, parmi lesquels figurent 18 des représentants à risque identifiés par Acta Publica (dont 10 liés à la criminalité financière). Pourtant, ces 859 personnes n’ont en aucun cas été bannies du secteur public de l’aide sociale. L’analyse des données de propriété révèle qu’elles continuent de contrôler ou d’administrer pas moins de 358 autres prestataires de soins, dont 334 disposent d’agréments Ivo parfaitement valides et actifs en février 2026. Ces 334 sociétés actives, partageant leurs dirigeants avec des structures exclues pour fraude, représentent un poids financier colossal : un chiffre d’affaires cumulé de 31,75 milliards de SEK (environ 2,9 milliards d’euros) et 18,76 milliards de SEK d’actifs (environ 1,70 milliard d’euros). Leurs flux financiers révèlent les mêmes caractéristiques suspectes, le bénéfice avant charges financières s’élevant à 1,26 milliard de SEK (près de 114 millions d’euros) alors que le bénéfice net final tombe à 151,63 millions de SEK (plus de 13,7 millions d’euros), traduisant d’importants transferts de capitaux vers des structures supérieures avant déclaration d’impôt. Depuis 2022, 79 de ces sociétés à l’honorabilité douteuse ont distribué 1,11 milliard de SEK de dividendes (environ 100 millions d’euros) à leurs propriétaires.
La deuxième faille concerne l’impuissance des contrôles face aux structures transnationales et à l’évasion de capitaux publics. L’étude recense 149 entreprises de soins de statut actif détenues par des holdings implantées à l’étranger ou dirigées par des représentants résidant hors de Suède. Pour 52 d’entre elles, ces deux caractéristiques sont réunies. Ces structures transnationales réalisent un chiffre d’affaires cumulé de 14,69 milliards de SEK (plus de 1,3 milliard d’euros). Sur l’exercice budgétaire analysé, ces entreprises ont dégagé un résultat courant de 670,14 millions de SEK (plus de 60,6 millions d’euros), mais affichent un bénéfice net final d’à peine 98,08 millions de SEK (moins de 9 millions d’euros), démontrant que plus d’un demi-milliard de couronnes suédoises (plus de 45 millions d’euros) issues de l’impôt des contribuables a été transféré hors de la juridiction fiscale suédoise avant la clôture des bilans. De surcroît, 44 de ces structures à capitaux étrangers ont distribué 513,88 millions de SEK de dividendes (environ 46,5 millions d’euros) directs à leurs propriétaires étrangers depuis 2022.
La troisième faille tient aux discordances administratives constatées entre l’office d’enregistrement Bolagsverket et l’autorité de tutelle Ivo. Pour 117 entreprises de soins constituées sous forme de sociétés anonymes, les deux organismes affichent des statuts juridiques totalement contradictoires : l’Ivo indique que l’agrément est révoqué et que la structure est fermée, tandis que Bolagsverket la présente comme en pleine activité commerciale sous un code de soins. De même, des retards de plusieurs mois sont constatés avant que l’Ivo ne soit informée du placement en liquidation judiciaire ou en faillite d’un prestataire de soins sous sa tutelle. Enfin, l’existence de 47 structures fantômes agréées par l’Ivo mais introuvables ou radiées des registres commerciaux depuis des années crée des angles morts administratifs majeurs que la criminalité organisée exploite.
Recommendations : Le système de protection sociale repose sur le principe fondamental que l’argent public prélevé par l’impôt doit servir exclusivement à assurer la sécurité, la santé et l’accompagnement des citoyens, en particulier des plus vulnérables et des plus fragiles. Lorsque des réseaux mafieux s’emparent de ces budgets à des fins d’enrichissement personnel, d’acquisition de produits de luxe, de blanchiment d’argent sale ou de financement de structures religieuses radicales à l’étranger, c’est le contrat social même qui se trouve menacé.
Sur les 2.798 acteurs du secteur, 87 représentants à risque restent une minorité. Mais leur contrôle, actuel ou passé, sur 99 prestataires de soins pesant plus de 3 milliards de couronnes suédoises (environ 271 millions d’euros) de chiffre d’affaires annuel constitue une alerte que les pouvoirs publics ne peuvent plus ignorer. Les conclusions de ce rapport introduisent la nécessité des réformes profondes et immédiates des structures de contrôle :
- L’instauration d’un système de transmission automatique d’informations en temps réel entre Bolagsverket et l’Ivo pour éliminer les discordances administratives et les entreprises fantômes.
- Le durcissement des conditions d’évaluation de l’honorabilité par l’Ivo, qui doit impérativement étendre ses contrôles d’honorabilité aux structures holding supérieures et aux participations minoritaires à partir de 10% de parts.
- L’établissement d’une interdiction d’exercer effective et d’un mécanisme de liste noire interdisant de manière absolue à tout dirigeant ou actionnaire impliqué dans une structure fermée pour fraude ou manquements graves de détenir des mandats ou des parts au sein d’un autre prestataire de soins actif.
- Le renforcement du contrôle des cabinets de courtage d’entreprises (bolagsförmedlare) et l’application stricte de sanctions pénales à l’encontre de ces intermédiaires lorsqu’ils manquent à leurs obligations légales de vigilance anti-blanchiment.
- L’augmentation des moyens humains et techniques de l’Ivo et de la police fiscale afin de réduire les délais de traitement des dossiers et de lever la confidentialité excessive qui fait obstacle au travail d’investigation publique et journalistique.
Protéger l’État-providence exige désormais que les autorités suédoises adoptent des méthodes d’enquête et de contrôle aussi agiles, coordonnées et transnationales que les réseaux criminels qu’elles doivent combattre.
Par Sandrine Le Bars
NDLR : L’Ivo (Inspektionen för vård och omsorg, Inspection des soins et de l’aide sociale) est l’autorité suédoise chargée de délivrer les autorisations d’exercer aux prestataires privés de soins et d’aide sociale, et de contrôler leur conformité aux exigences légales de qualité et de sécurité.
Le Bolagsverket est l’office suédois d’enregistrement des entreprises, chargé de tenir le registre du commerce (immatriculation des sociétés, dépôt des statuts et des comptes annuels, procédures de faillite ou de liquidation). C’est l’équivalent suédois du registre du commerce et des sociétés (RCS) tenu en France par les greffes des tribunaux de commerce.
Le réseau Foxtrot est l’un des principaux réseaux suédois de trafic de stupéfiants. Il est dirigé par Rawa Majid, 39 ans, Irakien d’origine kurde, surnommé « le Renard kurde ». Arrivé enfant en Suède avec sa famille, il s’est imposé dans le milieu criminel à travers le trafic de drogue et une série de règlements de comptes meurtriers. Recherché depuis 2020, il quitte la Suède en 2018 pour la Turquie, dont il obtient la nationalité, avant de se réfugier en Iran. Il y aurait été arrêté par les services secrets iraniens, qui lui auraient proposé un marché : la liberté en échange de la mise de son réseau au service du régime pour des opérations contre des cibles israéliennes et américaines en Europe. Foxtrot est en guerre ouverte avec le réseau rival Rumba et entretient une relation conflictuelle avec les Bandidos.
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