UNICRI : le crime organisé se diversifie et s'infiltre toujours davantage dans l'économie légale
UNICRI | Octobre 2026
Dans un rapport intitulé Crime and Justice in a Changing World: A Global Analysis from UNICRI’s Crime and Justice Trends Study (« Criminalité et justice dans un monde en mutation : analyse mondiale de l’étude de l’UNICRI sur les tendances en matière de criminalité et de justice »), publié en septembre 2026, l’Institut interrégional de recherche des Nations unies sur la criminalité et la justice (UNICRI) dresse un panorama des principales transformations de la criminalité et des réponses judiciaires à l’échelle mondiale. Le document met particulièrement en évidence la progression et la diversification des activités criminelles organisées, leur intégration croissante à l’économie légale, l’exploitation des technologies numériques et les difficultés rencontrées par les États pour adapter leurs dispositifs de prévention et de répression.
Le rapport constitue la synthèse mondiale d’un programme de recherche lancé en 2025, reposant sur neuf études régionales couvrant l’Afrique, les Amériques, l’Asie, l’Europe et l’Océanie. Il combine l’analyse de plus de 300 sources documentaires, 26 entretiens avec des experts et deux contributions écrites recueillies entre octobre 2025 et février 2026. Les chercheurs se sont principalement intéressés aux tendances apparues ou accélérées au cours de la dernière décennie. Ils reconnaissent toutefois que les consultations ont été inégalement réparties entre les régions, certaines parties de l’Europe, de l’Afrique du Nord, de l’Asie occidentale et de l’Asie centrale étant moins représentées.
L’un des principaux constats de l’UNICRI est l’évolution contrastée de la criminalité mondiale. Alors que plusieurs formes de délinquance traditionnelle, notamment les atteintes aux biens et certaines violences, reculent dans de nombreuses régions, les activités liées aux réseaux criminels transnationaux continuent de se développer. Le taux mondial d’homicides est ainsi passé de 5,9 pour 100.000 habitants en 2015 à 5,2 en 2023. Cette diminution générale masque cependant d’importantes disparités géographiques. L’Amérique latine, les Caraïbes et l’Afrique subsaharienne concentrent environ les deux tiers des victimes d’homicides dans le monde, avec des niveaux de violence fréquemment associés à la présence de gangs, d’organisations criminelles et de groupes armés.
L’UNICRI insiste particulièrement sur le développement de la « polycriminalité », c’est-à-dire la diversification des activités des mêmes organisations criminelles sur plusieurs marchés, légaux et illégaux. Les réseaux ne se limitent plus nécessairement à une spécialité, comme le trafic de stupéfiants, mais exploitent simultanément des possibilités de profits dans la contrebande, l’extorsion, le trafic d’armes, la traite des êtres humains, l’exploitation illégale des ressources naturelles, la fraude ou le blanchiment.
Cette diversification est particulièrement visible en Amérique latine. Des cartels historiquement spécialisés dans le trafic de cocaïne, d’héroïne ou de méthamphétamine ont progressivement investi d’autres secteurs, notamment l’agriculture, les mines, le commerce de l’alcool et des cigarettes, l’exploitation des ressources naturelles et la pêche. Les organisations criminelles utilisent leurs connaissances des chaînes d’approvisionnement, leurs relations avec des entreprises légales et leurs contacts avec des responsables corrompus pour étendre leurs activités et multiplier leurs sources de revenus. La violence demeure un instrument de contrôle, tant sur les marchés illicites que sur certaines activités économiques légales.
En Océanie, le rapport souligne notamment la diversification des clubs de motards criminels (outlaw motorcycle gangs), impliqués selon les territoires dans le trafic de stupéfiants, l’extorsion, les jeux clandestins, la contrebande d’armes et la traite des êtres humains. En Europe, l’UNICRI reprend les conclusions d’Europol selon lesquelles 18 % des réseaux criminels identifiés exercent des activités polycriminelles. La mondialisation, les communications numériques, les déplacements internationaux et les relations entretenues au sein des diasporas facilitent cette diversification en permettant aux organisations d’exploiter les différences entre marchés, législations et systèmes de contrôle.
Le rapport accorde également une grande importance à la convergence de plusieurs formes de criminalité dans certains territoires. Ces espaces réunissent des infrastructures économiques exploitables, une surveillance insuffisante, des possibilités de corruption et la présence de groupes capables de contrôler ou de détourner les activités locales.
L’Asie du Sud-Est constitue l’un des exemples les plus marquants de ce phénomène. Dans certaines régions du Cambodge, du Laos et de la Birmanie, des organisations criminelles ont développé de vastes centres de fraude numérique associant escroqueries financières, jeux illégaux, blanchiment et traite des êtres humains. Ces structures, parfois implantées dans des zones économiques spéciales ou des territoires bénéficiant d’un contrôle public limité, emploient notamment des personnes recrutées sous de fausses promesses d’emploi, puis contraintes de participer à des escroqueries en ligne.
Ces centres organisent des fraudes sentimentales et financières, notamment les opérations dites de pig butchering, dans lesquelles les victimes sont progressivement amenées à investir des sommes importantes sur de fausses plateformes, souvent liées aux cryptomonnaies. L’UNICRI souligne que ces activités réunissent plusieurs catégories de victimes : les personnes escroquées à distance et celles qui sont exploitées ou contraintes de travailler dans les centres criminels.
Cette concentration d’activités illégales illustre l’exploitation des zones économiques spéciales et des zones franches, dont les régimes commerciaux et administratifs peuvent présenter des vulnérabilités. Des dispositifs conçus pour attirer les investissements et faciliter les échanges peuvent également être détournés par des réseaux criminels, contribuant à brouiller la frontière entre activités économiques légales et illégales.

Les infrastructures commerciales constituent un autre enjeu majeur. Les organisations criminelles exploitent les ports maritimes, les plateformes logistiques, les circuits de transport et les chaînes d’approvisionnement internationales pour acheminer des marchandises illicites, blanchir leurs revenus et développer leur influence économique. Les ports d’Anvers, de Guayaquil, en Équateur, et certains ports de la région du Cap, en Afrique du Sud, sont notamment cités comme des exemples de plateformes exposées aux stratégies d’infiltration des réseaux impliqués dans le trafic de cocaïne.
L’UNICRI observe que le contrôle de ces infrastructures ne sert pas uniquement au transport des stupéfiants. Dans certaines régions, les groupes criminels ou armés prélèvent également des taxes illégales sur la circulation des marchandises et des personnes. Au Sahel, des organisations terroristes tirent ainsi des revenus du contrôle des itinéraires empruntés par les trafiquants de carburant, d’or, de motocyclettes et de drogues, sans nécessairement organiser elles-mêmes les trafics. En Haïti, les gangs exercent une emprise croissante sur les axes de circulation et les zones commerciales, ce qui leur permet de taxer les marchandises et de renforcer leur autorité sur les populations.
Cette domination des échanges économiques peut également devenir un instrument de légitimation locale. En contrôlant l’accès à certains produits essentiels ou en organisant leur distribution, les groupes criminels peuvent renforcer leur influence sur les habitants et développer des formes de gouvernance parallèle, particulièrement dans les territoires où l’autorité publique est affaiblie.
Le rapport souligne par ailleurs l’expansion géographique des marchés de stupéfiants. Les réseaux transnationaux recherchent de nouveaux itinéraires et exploitent des ports ou des territoires auparavant moins utilisés. Cette évolution transforme progressivement certaines zones de transit en marchés de consommation, avec des conséquences sanitaires et sociales importantes.
L’Afrique de l’Ouest, l’Afrique australe et plusieurs territoires d’Océanie sont particulièrement concernés. L’augmentation des volumes de drogues transitant par ces régions s’accompagne d’une progression de la consommation locale et des dépendances, alors même que les systèmes de santé disposent souvent de moyens insuffisants pour répondre à ces évolutions.
Les auteurs évoquent notamment les stratégies d’expansion internationale du cartel de Sinaloa et du cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG). Ces organisations cherchent à établir des relations durables avec des groupes criminels locaux, des intermédiaires et des responsables corrompus dans les pays de transit ou de destination. Certains chercheurs décrivent cette démarche comme une forme de « politique étrangère » criminelle : à l’image d’entreprises multinationales, les cartels développent des partenariats, identifient de nouveaux débouchés et sécurisent leurs circuits d’approvisionnement.
L’UNICRI considère enfin que les réseaux criminels disposent souvent d’une capacité d’adaptation supérieure à celle des autorités chargées de les combattre. L’utilisation des monnaies numériques, les modifications rapides des circuits commerciaux et les différences entre les législations nationales leur permettent d’exploiter des failles réglementaires et juridictionnelles. La coopération internationale, indispensable pour répondre à ces activités, demeure confrontée à des difficultés institutionnelles, politiques et financières.
La criminalité numérique occupe une place centrale dans cette transformation. L’UNICRI souligne que la diffusion mondiale des technologies a considérablement facilité la commission d’escroqueries, de fraudes financières et d’attaques informatiques, parfois à une échelle industrielle. Au Cambodge, les estimations citées dans le rapport évaluent les revenus annuels des activités criminelles liées aux centres d’escroquerie numérique et aux jeux illégaux entre 12,5 et 19 milliards de dollars, soit un montant pouvant atteindre 60 % du produit intérieur brut du pays. Ces estimations, particulièrement élevées, illustrent l’importance économique acquise par ces activités, sans constituer une mesure directe et certaine de l’ensemble de l’économie criminelle cambodgienne.
À l’échelle mondiale, les conséquences financières des cybercrimes sont difficiles à évaluer, les estimations variant considérablement selon les définitions et les méthodes utilisées. Le rapport cite notamment une enquête de la Global Anti-Scam Alliance réalisée dans 42 pays, selon laquelle 57 % des adultes interrogés avaient été confrontés à une tentative d’escroquerie au cours des douze mois précédents et 23 % avaient perdu de l’argent. Les pertes mondiales liées aux escroqueries en ligne ont été estimées, selon certaines évaluations, jusqu’à 1.000 milliards de dollars en 2024. Ces chiffres témoignent de l’ampleur du phénomène, mais doivent être interprétés avec prudence en raison des différences méthodologiques entre les enquêtes.
L’UNICRI relève que la diffusion des techniques criminelles numériques dépasse désormais les organisations traditionnellement structurées. Des individus ou des groupes relativement peu organisés peuvent accéder à des outils sophistiqués, utiliser des infrastructures numériques existantes et reproduire des méthodes développées dans d’autres régions. Cette évolution contribue à dissocier la sophistication technique des activités criminelles de la taille ou de la complexité des organisations qui les mettent en œuvre.
Le rapport examine également le coût économique global de la criminalité et de la violence. En Amérique latine et dans les Caraïbes, le coût de la criminalité a été estimé à 192 milliards de dollars en 2022, soit 3,44 % du PIB régional, un montant équivalant à 78 % des dépenses consacrées à l’éducation et représentant le double des dépenses d’assistance sociale. Aux États-Unis, le coût de la violence est évalué, selon l’étude citée, à 2.600 milliards de dollars, soit environ 3 % du PIB. En Afrique du Sud, les pertes économiques liées à la criminalité atteindraient 10 % du PIB.
À l’échelle mondiale, l’impact économique de la violence, notion plus large que la seule criminalité puisqu’elle inclut notamment les conflits armés, a été évalué à 21.800 milliards de dollars en 2025, soit 10,5 % du PIB mondial et une augmentation de 3,2 % par rapport à 2024. Les auteurs soulignent que ces coûts comprennent non seulement les dommages directs subis par les victimes, mais aussi les dépenses de sécurité, les pertes de productivité, les effets sur les investissements et les charges supportées par les systèmes judiciaires.
Les conflits armés contribuent par ailleurs à modifier les dynamiques criminelles. Le rapport cite notamment les conséquences de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, en évoquant une augmentation de certaines violences graves en Russie, notamment en lien avec le retour d’anciens combattants, ainsi que des préoccupations concernant les violences domestiques en Ukraine. Ces évolutions illustrent les effets indirects des conflits sur la sécurité intérieure et sur les capacités des institutions judiciaires.
Les relations entre criminalité organisée, terrorisme et groupes armés constituent un autre thème important. L’UNICRI constate que, dans plusieurs régions, les organisations terroristes et les groupes insurgés ne fonctionnent pas indépendamment des économies criminelles. Ils utilisent les trafics pour financer leurs activités, contrôler des territoires et recruter de nouveaux membres.
Au Sahel, ces groupes tirent notamment des ressources du trafic d’armes, des enlèvements, de l’exploitation illégale de l’or et du contrôle des itinéraires commerciaux. En Afrique australe, certaines organisations extrémistes participent à des trafics de bois précieux ou de pierres précieuses. En Asie du Sud-Est, des groupes armés et des milices sont impliqués dans la production de méthamphétamine, l’exploitation minière illégale et le commerce clandestin du bois.
Le trafic d’armes occupe une place particulièrement importante dans ces économies. En Afrique subsaharienne, il contribue à l’instabilité des territoires affectés par les conflits, tout en facilitant le développement d’autres activités criminelles. Les armes permettent aux groupes de protéger leurs circuits de trafic, d’imposer des prélèvements illégaux et de contester l’autorité des États.
Les chercheurs insistent toutefois sur la diversité des relations entre criminalité organisée et terrorisme. Celles-ci peuvent aller de la simple coexistence sur un même territoire à des coopérations ponctuelles, voire à une convergence plus profonde des activités et des méthodes. Les organisations ne poursuivent pas nécessairement les mêmes objectifs, mais peuvent exploiter les mêmes marchés, utiliser les mêmes intermédiaires ou adopter des techniques similaires.
Le rapport cite notamment les cartels mexicains de Sinaloa et de Jalisco Nouvelle Génération, dont certaines méthodes de violence extrême et de contrôle territorial présentent des caractéristiques comparables aux tactiques utilisées par des organisations terroristes. Il évoque également les liens historiques entre des réseaux associés au Hezbollah et diverses activités criminelles transnationales, notamment les trafics de véhicules volés, de stupéfiants et les mécanismes de blanchiment fondés sur le commerce international.
L’UNICRI souligne que les interventions exclusivement militaires ou sécuritaires ne suffisent pas toujours à réduire ces économies criminelles, particulièrement lorsqu’elles constituent une source importante de revenus pour les populations locales. Au Sahel et en Afrique du Nord, le trafic de migrants représente par exemple une activité économique pour certaines communautés installées le long des itinéraires migratoires. Les mesures destinées à interrompre ces flux peuvent avoir des conséquences économiques importantes sur des territoires déjà fragilisés. Le rapport distingue à cet égard les migrations en général, qui ne constituent pas une activité criminelle, des activités organisées de trafic illicite de migrants.
Les transformations environnementales jouent également un rôle croissant dans l’évolution de la criminalité. Le changement climatique ne provoque pas directement une augmentation des infractions, mais il peut accentuer des vulnérabilités économiques et sociales que les réseaux criminels exploitent. Les sécheresses, la dégradation des terres agricoles, la diminution des ressources halieutiques et les déplacements de populations peuvent notamment favoriser le recrutement par des organisations criminelles ou le développement de trafics.
Dans certaines régions d’Amérique latine, d’Afrique du Nord et d’Océanie, les difficultés rencontrées par les communautés de pêcheurs, liées notamment à la diminution des stocks et au déplacement des zones de pêche, ont conduit certains professionnels à participer à des activités de trafic de stupéfiants ou de migrants. Les réseaux criminels exploitent ainsi des compétences maritimes, des embarcations et des circuits commerciaux préexistants.
Parallèlement, les organisations criminelles investissent de plus en plus les marchés liés aux ressources naturelles. L’exploitation forestière illégale, le trafic d’espèces sauvages, l’extraction minière clandestine et le trafic de déchets constituent des sources de profits qui alimentent également la corruption, les violences et la dégradation de l’environnement. La raréfaction de certaines ressources et la hausse de leur valeur commerciale renforcent l’attractivité de ces activités.
L’urbanisation rapide représente une autre transformation majeure. L’UNICRI observe que les villes connaissant une croissance importante, particulièrement lorsque les infrastructures et les capacités administratives ne suivent pas, peuvent devenir des espaces favorables à l’expansion des marchés criminels. Les organisations y exploitent notamment les besoins en logements, en construction, en transport, en gestion des déchets et en approvisionnement en eau.
L’immobilier constitue un secteur particulièrement exposé au blanchiment des revenus provenant du trafic de stupéfiants et de la corruption. Ce phénomène est observé dans plusieurs régions, notamment en Afrique de l’Ouest et australe, en Amérique latine et en Océanie. Les marchés immobiliers en expansion offrent des possibilités d’investissement importantes, tandis que les insuffisances des dispositifs de contrôle peuvent faciliter l’introduction de capitaux illicites.
Le rapport évoque également des villes dont le développement est directement lié à leur position sur des itinéraires commerciaux ou criminels. Sarmada, près de la frontière syro-turque, a ainsi connu une multiplication presque par dix de sa population, tandis que Koufra, dans l’est de la Libye, s’est développée autour d’une économie dans laquelle la contrebande joue un rôle important.
Les auteurs précisent cependant que l’urbanisation ne provoque pas mécaniquement une augmentation de la criminalité. Ses conséquences dépendent des conditions économiques, des inégalités, de la gouvernance locale et de la présence éventuelle de groupes criminels. Certaines villes ont obtenu des résultats significatifs dans la réduction des violences grâce à des stratégies combinant interventions policières ciblées, prévention sociale et coopération avec les habitants. Le rapport cite notamment des expériences menées en Amérique latine, ainsi que la diminution durable des homicides à São Paulo depuis le début des années 2000.
L’UNICRI consacre également une partie importante de son analyse aux violences fondées sur le genre. Les femmes et les filles sont particulièrement exposées dans les zones de conflit, les territoires contrôlés par des organisations criminelles et les régions connaissant d’importants déplacements de population. Les réseaux de traite exploitent notamment les difficultés économiques, les routes migratoires et l’insuffisance des protections juridiques pour recruter des victimes destinées à l’exploitation sexuelle ou au travail forcé.
Les femmes migrantes originaires d’Afrique subsaharienne, notamment celles qui se dirigent vers les pays du Golfe ou l’Europe, sont particulièrement vulnérables aux violences sexuelles, aux abus et à l’exploitation domestique. Le rapport rappelle également que les violences sexuelles sont utilisées comme instruments d’intimidation dans plusieurs conflits, notamment au Tigré, en Éthiopie, et dans certaines régions du Sahel. Les auteurs soulignent l’importance de la sous-déclaration de ces infractions, liée à la peur des représailles, à la stigmatisation et aux difficultés d’accès à la justice.
Les violences contre les femmes connaissent également une transformation numérique. Le harcèlement en ligne, la traque numérique et la diffusion d’images sexuelles falsifiées à l’aide de l’intelligence artificielle constituent des menaces croissantes. En Corée du Sud et en Chine, les autorités sont confrontées à une multiplication des affaires impliquant des deepfakes pornographiques. En Corée du Sud, les arrestations liées à ces infractions ont fortement augmenté entre 2021 et 2024, avec une proportion importante de suspects adolescents ou âgés d’une vingtaine d’années. Plusieurs pays asiatiques ont engagé des adaptations législatives pour répondre à ces nouvelles formes de violence.
Le recrutement des mineurs et des jeunes adultes par les organisations criminelles constitue une autre préoccupation majeure. Les auteurs constatent que les difficultés économiques, le chômage, les inégalités et la marginalisation sociale créent des conditions favorables au recrutement par les gangs, les réseaux de trafic et les groupes armés.
Au Nigeria, l’UNICRI cite notamment le Black Axe Syndicate, organisation criminelle impliquée dans différentes activités illégales et qui recrute de jeunes hommes vulnérables, notamment dans les établissements scolaires et universitaires. Le rapport mentionne son implication dans des activités telles que le vol de carburant et les violences entre groupes criminels.
En Amérique latine, le recrutement forcé d’enfants par les groupes armés demeure particulièrement préoccupant. En Colombie, les Nations unies ont vérifié le recrutement et l’utilisation de 371 enfants en 2025, principalement par des groupes dissidents des anciennes FARC et par l’Armée de libération nationale (ELN). En Haïti, près de 900 enfants ont été identifiés comme recrutés et utilisés par des gangs armés au cours de la même année.
Les jeunes constituent également une part importante des victimes de la violence criminelle. En Équateur, le taux d’homicides concernant les enfants et les adolescents a augmenté de 640 % entre 2019 et 2023, dans un contexte de développement des violences liées au crime organisé. En Europe, le rapport cite particulièrement la Suède, où la violence des gangs impliquant des mineurs et les homicides par arme à feu ont fortement augmenté. Les réseaux criminels y recrutent notamment des adolescents afin de réduire l’exposition pénale des organisateurs adultes. Les auteurs rappellent cependant que les évolutions de la délinquance juvénile sont très différentes selon les pays et ne peuvent être généralisées à l’ensemble des jeunes.
Face à ces phénomènes, les systèmes judiciaires connaissent des transformations importantes. L’UNICRI observe une tendance au renforcement des approches sécuritaires et répressives dans de nombreuses régions. Les forces de police recourent davantage à des équipements et à des méthodes militarisés, tandis que plusieurs États durcissent les sanctions pénales et les conditions de détention. Cette évolution concerne également la justice des mineurs, alors même que certaines recherches citées dans le rapport soulignent l’intérêt des politiques de prévention et des alternatives aux poursuites ou à l’incarcération.
La situation des établissements pénitentiaires constitue un enjeu particulier. En Amérique latine et en Afrique australe, notamment, des organisations criminelles ont profité des faiblesses des administrations pénitentiaires pour exercer une influence importante, voire contester le contrôle des autorités sur certains établissements. Les États répondent fréquemment par un renforcement des dispositifs de sécurité, une augmentation des restrictions et des politiques carcérales plus sévères. Ces mesures s’inscrivent dans un contexte de progression de la détention provisoire et de l’incarcération dans plusieurs régions du monde.
Le rapport souligne néanmoins que le renforcement des moyens coercitifs ne garantit pas, à lui seul, une réduction durable de la criminalité. Les stratégies policières et judiciaires doivent également tenir compte de la corruption, des vulnérabilités économiques, du fonctionnement des institutions et des relations entre les organisations criminelles et les populations locales.
Les technologies numériques transforment parallèlement le travail des forces de sécurité et des juridictions. Les systèmes de reconnaissance faciale, les caméras intelligentes, la lecture automatisée des plaques d’immatriculation et les centres de surveillance en temps réel permettent de recueillir et de traiter des volumes croissants d’informations. Les administrations judiciaires développent également des systèmes informatiques intégrés pour améliorer la gestion des dossiers et faciliter les échanges entre services.
L’intelligence artificielle commence à être utilisée pour automatiser certaines tâches administratives, rechercher des précédents judiciaires, analyser des éléments de preuve et assister les professionnels de la justice. L’UNICRI relève cependant que les dispositifs de contrôle et les cadres réglementaires ne progressent pas toujours au même rythme que les technologies. Les erreurs produites par certains systèmes d’intelligence artificielle peuvent notamment compromettre la fiabilité des rapports policiers ou des éléments présentés devant les tribunaux.
Les auteurs mettent également en garde contre les risques associés à la surveillance excessive et aux techniques de police prédictive. Ils considèrent que l’introduction de nouvelles technologies ne doit pas se faire au détriment des garanties juridiques, de la responsabilité des institutions et des méthodes policières fondées sur la confiance des populations.
Enfin, le rapport souligne une transformation des mécanismes internationaux de coopération judiciaire et policière. Depuis la fin de la guerre froide, de nombreux programmes de réforme avaient été organisés autour de principes relativement communs, notamment l’État de droit, la responsabilité des forces de sécurité et le respect des droits fondamentaux. L’UNICRI constate aujourd’hui une diversification des modèles proposés aux États, dans un contexte de rivalités géopolitiques et de multiplication des partenaires internationaux.
Cette évolution intervient alors que les organisations criminelles renforcent leurs connexions internationales et exploitent précisément les différences entre les systèmes juridiques et réglementaires. L’UNICRI souligne ainsi le décalage croissant entre la rapidité d’adaptation des réseaux criminels et les difficultés des institutions à coordonner leurs réponses.
En conclusion, le rapport décrit une criminalité mondiale en profonde mutation, dont l’évolution ne peut être résumée à une augmentation générale des infractions. Certaines formes traditionnelles de délinquance diminuent, tandis que les activités criminelles transnationales, les fraudes numériques, les trafics et l’exploitation des économies légales connaissent une expansion ou une diversification importantes. Les organisations criminelles ne se contentent plus d’exploiter des marchés clandestins : elles s’intègrent aux circuits commerciaux, contrôlent des infrastructures, investissent dans des entreprises légales et développent parfois des formes de pouvoir territorial concurrençant celui des États.
Pour les auteurs, la réponse à ces transformations suppose de dépasser les approches exclusivement nationales ou répressives. La lutte contre le crime organisé doit également prendre en compte les mécanismes économiques qui favorisent son développement, les vulnérabilités des échanges commerciaux, la corruption, les technologies numériques et les conditions sociales qui facilitent le recrutement. Les systèmes judiciaires doivent simultanément renforcer leurs capacités d’enquête, préserver leurs garanties institutionnelles et améliorer la coopération internationale.
L’un des enseignements majeurs de cette analyse réside ainsi dans le rapprochement croissant entre criminalité organisée, économie légale et gouvernance territoriale. Les réseaux criminels tirent leur puissance non seulement des revenus de leurs trafics, mais aussi de leur capacité à exploiter les infrastructures économiques, les faiblesses administratives et les besoins des populations. Leur développement représente donc un défi qui dépasse largement le seul domaine policier et judiciaire, puisqu’il concerne également la stabilité économique, le fonctionnement des institutions et l’autorité des États.
Voir le rapport ici
ou https://unicri.org/sites/default/files/2026-09/Crime-and-Justice-in-a-Changing-World-2026.pdf
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