Afrique du Sud : le marché de l'assassinat

Global Initiative Against Transnational Organized Crime | Octobre 2026

À quelques semaines des élections locales sud-africaines de novembre 2026, le nombre d’assassinats ciblés atteint un niveau particulièrement élevé. Dans l’étude « Ballots and Bullets – Targeted Killings and South Africa’s 2026 Local Government Elections », la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) analyse les assassinats et tentatives d’assassinat recensés dans le pays au cours des neuf premiers mois de l’année. L’étude montre que la violence politique ne constitue que l’une des composantes d’un phénomène beaucoup plus vaste : l’Afrique du Sud dispose d’un véritable marché du meurtre commandité, utilisé aussi bien pour conquérir une fonction élective que pour contrôler un marché public, une ligne de minibus-taxis, un territoire de trafic de stupéfiants ou d’extorsion, protéger une activité criminelle ou empêcher un témoin de comparaître devant la justice.

La GI-TOC suit les assassinats ciblés en Afrique du Sud depuis 2000 et sa base comprend désormais plus de 2.500 affaires. Elle retient une définition relativement stricte du « hit », ou meurtre commandité : il doit exister une cible déterminée et une forme d’accord entre celui qui souhaite sa mort et celui chargé de l’exécuter. La contrepartie peut être financière, mais elle peut également prendre une autre forme. Les meurtres, les tentatives au cours desquelles la cible survit et les projets découverts avant leur exécution sont comptabilisés. Les affaires sont ensuite classées selon leur motivation dominante : politique, criminalité organisée, industrie des taxis ou motifs personnels. Lorsqu’aucun élément suffisamment solide ne permet d’établir le mobile, celui-ci reste indéterminé plutôt que d’être attribué par hypothèse.

Au 30 septembre 2026, la base recense 205 affaires d’assassinats ciblés ou projets d’assassinats depuis le début de l’année. Dans 184 affaires, au moins une personne a été tuée ; quatorze sont des tentatives au cours desquelles la cible a survécu et sept correspondent à des projets déjoués avant l’attaque. À titre de comparaison, 81 affaires avaient été identifiées sur la même période de 2025. Juin constitue le point culminant de l’année avec 40 affaires, devant juillet avec 37, août avec 32 et mai avec 29.

Cette progression doit néanmoins être interprétée avec prudence. La GI-TOC a profondément renforcé son système de collecte en 2026. La veille, auparavant largement rétrospective, est devenue quotidienne grâce à un système automatisé permettant de suivre les médias sud-africains, les sites gouvernementaux et ceux des partis politiques.
Malgré ces améliorations, la base reste dépendante des sources ouvertes et sous-estime probablement le phénomène. Certaines affaires surviennent dans des zones peu couvertes par les médias ; d’autres sont initialement présentées comme des vols, des détournements de véhicules ou des crimes ordinaires avant que l’enquête ou un procès ne révèle plusieurs années plus tard qu’il s’agissait d’un meurtre commandité. Sur les 205 affaires recensées en 2026, 105, soit 51 %, ne reposent encore que sur une source et le mobile de 44 affaires, environ 20 %, reste indéterminé. Les assassinats politiques sont probablement les mieux documentés, en raison de la visibilité publique des victimes.

Assassinats politiques

La progression des assassinats politiques constitue néanmoins l’un des principaux signaux d’alarme. Entre le 1er janvier et le 30 septembre, la GI-TOC recense 45 attaques politiques, comprenant 37 attaques mortelles ayant fait au moins 43 morts, six tentatives et deux projets déjoués. Le bilan dépasse déjà celui de l’ensemble de l’année électorale municipale 2021, au cours de laquelle 30 affaires avaient été recensées, celui de l’année électorale nationale 2024, avec 33 affaires, et celui de 2025, avec 31. Il dépasse également les précédents maxima annuels enregistrés depuis 2015, soit 42 affaires en 2019 et 40 en 2022, alors même que les mois traditionnellement les plus dangereux de la compétition électorale ne sont pas achevés.

La géographie de ces violences reste dominée par le KwaZulu-Natal, qui concentre 16 des 45 attaques politiques, devant le Gauteng avec dix. L’Eastern Cape, le North West et le Western Cape en comptent cinq chacun, Mpumalanga deux et Limpopo une. L’apparition de foyers dans le Western Cape, le North West et le Limpopo est notable car les assassinats politiques y étaient jusqu’ici relativement rares. Le KwaZulu-Natal conserve cependant une situation exceptionnelle : sur 280 assassinats politiques recensés entre 2015 et avril 2024, 158 avaient eu lieu dans cette seule province. Plusieurs facteurs se combinent : un héritage ancien de violence politique, des municipalités instables où le contrôle des conseils passe régulièrement d’une coalition à une autre et une industrie des taxis collectifs fortement armée, susceptible de fournir des armes et des tueurs expérimentés.

L’analyse historique montre surtout que les élections municipales sont particulièrement propices à cette violence. Entre 2000 et 2023, 191 assassinats politiques ont été enregistrés pendant des années électorales : 110, soit 58 %, lors d’élections municipales et 81 lors d’élections nationales. Les années de scrutin local comptaient encore 17 affaires en 2000, 13 en 2006 et 19 en 2011 ; le nombre est ensuite passé à 31 en 2016, 30 en 2021 et déjà 45 au 30 septembre 2026.

L’enjeu est moins idéologique qu’il ne pourrait le paraître. Une fonction de conseiller municipal offre un salaire mais surtout un accès à des ressources : influence sur les listes d’attribution de logements, les emplois municipaux, les contrats et les marchés publics. La conquête d’une investiture ou d’un siège peut donc donner accès à des réseaux de patronage et à des flux financiers considérables. Dans ce contexte, éliminer un concurrent peut devenir un moyen de modifier directement la répartition locale du pouvoir et des ressources.

Cette mécanique avait déjà été décrite par la commission Moerane, créée en octobre 2016 par le gouvernement du KwaZulu-Natal et présidée par l’avocat Marumo Moerane. Après près de deux ans de travaux, son rapport, rendu public en septembre 2018, avait conclu à l’existence de preuves accablantes montrant que l’accès aux ressources par le système des appels d’offres constituait l’une des causes principales des assassinats politiques. Les marchés publics étaient manipulés et exploités par des responsables politiques et administratifs agissant en collusion avec des hommes d’affaires. La commission avait également constaté le recrutement d’éléments criminels par des responsables politiques pour atteindre des objectifs politiques, l’utilisation d’institutions de sécurité à des fins partisanes et les faiblesses du Crime Intelligence de la South African Police Service.
La commission recommandait aux partis de prendre leurs responsabilités face à la compétition violente pour les postes et le pouvoir, de sanctionner les membres encourageant la violence et de signaler aux autorités ceux soupçonnés d’être impliqués dans des assassinats. Elle demandait parallèlement à l’État de professionnaliser et dépolitiser la fonction publique, de mettre fin à la nomination politique de personnes non qualifiées, de poursuivre vigoureusement la corruption dans les appels d’offres, de dépolitiser le système judiciaire et d’améliorer le recrutement et la formation policiers. Elle estimait que les facteurs observés au KwaZulu-Natal pouvaient exister dans toutes les provinces et préconisait donc une réponse nationale. Une grande partie de ces recommandations est restée lettre morte. Le mécanisme indépendant de médiation des conflits politiques proposé par la commission n’a notamment jamais été créé et l’économie politique locale fondée sur la captation des marchés publics demeure largement intacte.

L’année 2026 confirme précisément le lien entre calendrier électoral et recours au meurtre. Juin constitue le mois le plus violent pour les assassinats politiques avec douze affaires. Les attaques se produisent à proximité de moments déterminants : réunions de sections locales, désignation des candidats, campagnes électorales et inscription des électeurs. Wonele Gontshi, chargé des élections d’une section de l’ANC à Qumbu, dans l’Eastern Cape, a ainsi été assassiné le lendemain d’une réunion de la branche. Monicca Dube, secrétaire régionale de l’EFF et coordinatrice électorale à Tshwane, a été exécutée chez elle après avoir déjà survécu quelques mois auparavant à une attaque au cours de laquelle elle avait été atteinte de onze balles.

Le week-end d’inscription électorale des 20 et 21 juin concentre à lui seul une succession spectaculaire d’assassinats. Sicelo Mleve, conseiller municipal ANC, a été abattu dans son bureau de Zwide à Gqeberha. Leon Ngcikwe, candidat de Build One South Africa, a été tué après avoir raccompagné des militants à Gugulethu, au Cap. Mozwakhile Zungu et Siyabonga Mabaso, membres du MK Party, ont été retrouvés abattus à proximité d’un site d’inscription électorale à Bekkersdal, dans le Gauteng. Vukani Majozi, membre de l’exécutif d’une branche ANC, a été tué devant son domicile de Welbedacht, près de Durban.

À Dunoon, au Cap, la candidate DA Sinovuyo Dyokwe a été abattue par deux hommes alors qu’elle rentrait après une journée consacrée aux inscriptions électorales. Son cas illustre parfaitement l’imbrication entre politique et économie criminelle. Dyokwe avait auparavant déclaré avoir reçu des menaces et s’être cachée ; celles-ci auraient été liées à des demandes d’extorsion. Un homme de 37 ans présenté par la police comme le commanditaire a été arrêté le 25 juillet et poursuivi pour meurtre et extorsion, tandis que les deux tireurs étaient toujours recherchés. En raison de ce mobile possible, la GI-TOC classe finalement son assassinat dans la criminalité organisée plutôt que dans la catégorie politique.

Trois jours après le week-end d’inscription, une nouvelle série d’attaques frappe le MK Party au KwaZulu-Natal. Slindile « Pretty Girl » Ntshangase, Thandeka Adelaide Ntshangase et Ncamsile Luthuli sont tuées dans une maison de Ndwedwe après une réunion du parti. Mthokozisi « Redondo » Cele est abattu à Umlazi. Une autre attaque blesse la secrétaire du parti pour le district d’iLembe, Zanele Mbhamali, et son mari.

La violence politique ne concerne d’ailleurs plus principalement l’ANC. Les victimes de 2026 sont associées à au moins sept partis et mouvements : ANC, MK Party, Economic Freedom Fighters, Inkatha Freedom Party, Democratic Alliance, Build One South Africa, ainsi que des mouvements civiques tels qu’Abahlali baseMjondolo et March and March. Des chefs traditionnels sont également visés. Khosi Erick Ntikedzeni Makhuvha a été tué dans le Limpopo dans une affaire que sa maison royale relie à une querelle de chefferie. Induna Aaron Dlungwane a été assassiné au KwaZulu-Natal après avoir dénoncé des vols de bétail. Induna Patrick Mxolisi Mwelase a été blessé par balles le 30 juillet près de Pietermaritzburg et est mort le 15 août ; son épouse avait elle-même été assassinée au domicile familial trois jours après l’attaque contre son mari. Le 4 septembre, Nkosi Mzonke Gudlulwandle Mazamisa et sa mère, Nkosikazi Nojongile Eleonor Mazamisa, ont été tués lors d’une attaque contre la résidence traditionnelle de Nqabarha, dans l’Eastern Cape.

Assassinats liés au crime organisé

Parallèlement à ces violences politiques, les assassinats relevant directement de la criminalité organisée constituent la première catégorie de la base en 2026, avec 78 affaires durant les neuf premiers mois, contre 44 pour toute l’année 2025. Soixante-douze ont été mortelles, trois sont des tentatives et trois des projets déjoués. Le Western Cape arrive très largement en tête avec 33 affaires, suivi du KwaZulu-Natal avec 16, du Gauteng avec 12 et de l’Eastern Cape avec neuf.

Le Western Cape illustre notamment le poids des guerres de gangs. Sur ses 33 affaires, dix-neuf comportent dans les sources un gang identifié ou un lien explicite avec cet univers. Parmi les groupes cités figurent les Americans, Fancy Boys, Rude Boys, Terrible School Boys, Only the Firm, Mongrels et Nice Time Kids. Le 11 avril, Ighsaan « Sanie American » Davids, dirigeant de longue date des Americans, a été atteint par balles à Kensington avant de mourir environ trois semaines plus tard. Son assassinat a été suivi d’attaques de représailles visant les Nice Time Kids. Le 23 avril, un chef présumé des Fancy Boys connu sous le surnom de « Pang » a été abattu lors d’un tir de véhicule à véhicule à Kalksteenfontein. Fin juin, Ralph « Frog » Philander, présenté comme le chef des Mongrels, a été tué à Wesbank, près de Malmesbury.

La catégorie « criminalité organisée » est beaucoup plus large que les guerres de gangs. Elle comprend les meurtres destinés à protéger ou conquérir un marché illicite (trafic de stupéfiants, extorsion, braconnage) ainsi que les assassinats visant ceux qui menacent une entreprise criminelle ou une procédure judiciaire. Cette extension permet de faire apparaître un phénomène particulièrement préoccupant en 2026 : le ciblage croissant de personnes appartenant au système de justice pénale.

Quatorze attaques mortelles visant huit témoins, trois policiers, un lanceur d’alerte et une avocate ont fait 17 morts dans quatre provinces. D’autres projets ont été déjoués, notamment contre un officier du renseignement criminel et deux lanceurs d’alerte. Une quinzième affaire est comptabilisée séparément : les menaces contre le procureur Mkhuseli Ntaba ont été suffisamment graves pour le contraindre à se retirer d’un dossier à Kwaggafontein.

En avril, le lieutenant-colonel Thamsanqa Mzimvubu, commandant des enquêteurs de Mthatha dans l’Eastern Cape, a été assassiné et un autre enquêteur grièvement blessé. En août, les policiers de l’Anti-Gang Unit Thapelo Tlometsane et Siphiwe Sibeko ont été tués dans une embuscade à Reiger Park, dans l’East Rand, avec deux civils. Les accusés seraient liés au gang Vatos Locos. En mars, l’avocate Chinette Gallichan, qui travaillait notamment pour la compagnie minière Sibanye-Stillwater sur des dossiers impliquant l’exploitation minière illégale, a été assassinée dans le centre de Johannesburg.

Le ciblage des témoins constitue une menace particulièrement directe contre le fonctionnement de la justice. Christopher Carelse, accusé devenu témoin de l’accusation dans une affaire de stupéfiants portant sur 18 millions de rands, a été abattu au Cap en juin. Shane Arends, dont la famille affirme qu’il était devenu témoin à charge dans un procès pour meurtre dans l’Eastern Cape, a été enlevé à Gqeberha en juillet et retrouvé mort dix-sept jours plus tard. Au total, huit personnes enregistrées comme témoins ont été assassinées en 2026. L’enjeu ne réside donc plus seulement dans l’élimination d’adversaires criminels : tuer un témoin ou intimider un procureur peut permettre de neutraliser l’ensemble d’une procédure judiciaire.

Assassinats liés à l’enseignement

Le rapport identifie parallèlement l’émergence d’une catégorie de victimes beaucoup moins attendue : les personnels de l’Éducation. Cinq attaques présentant les caractéristiques d’un assassinat commandité ont visé des personnels scolaires durant les neuf premiers mois de 2026. Trois enseignants ou responsables ont été tués, un directeur par intérim grièvement blessé et un projet d’assassinat a été découvert avant son exécution. Trois affaires se sont produites dans la municipalité d’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg. En avril, un enseignant a été abattu alors qu’il se rendait à son école de Daveyton le matin même où un directeur par intérim était grièvement blessé par balles à Vosloorus. En août, un instituteur a été assassiné sur le chemin de son établissement à Tsakane. Cette série prolonge trois assassinats de directeurs ou directeurs adjoints durant les deux derniers mois de 2025. Les mobiles sont encore mal établis, mais certaines affaires pourraient être liées à des conflits concernant l’attribution des postes dans les établissements.

Assassinats dans le secteur du transport

Un autre pilier historique du marché sud-africain des tueurs à gages reste l’industrie des minibus-taxis. La GI-TOC recense 45 affaires entre janvier et septembre 2026, contre 49 pour l’ensemble de 2025. Le chiffre est très inférieur au pic de 127 affaires en 2018, mais il demeure considérable. Entre 2000 et 2022, l’organisation avait enregistré 979 assassinats liés aux taxis, représentant 46 % de l’ensemble des affaires recensées durant cette période.

Le Western Cape concentre 23 des 45 affaires de 2026. Les affrontements portent notamment sur les lignes et stations disputées entre la Cape Amalgamated Taxi Association (CATA) et la Cape Organisation for the Democratic Taxi Association (CODETA), malgré plusieurs tentatives de trêve. Eugene « Spoed » Titus, propriétaire de taxis et membre d’un comité local de CODETA, a ainsi survécu à une première embuscade le 20 février avant d’être abattu cinq jours plus tard dans son taxi devant une école d’Atlantis. Un élève de 14 ans a également été tué et deux autres personnes blessées.

Le rôle du secteur des taxis dépasse toutefois les seuls conflits commerciaux internes. Des segments de cette industrie disposent d’un important réservoir d’armes à feu, de tueurs expérimentés et de savoir-faire opérationnel. Ces ressources peuvent ensuite être utilisées pour des assassinats relevant de la politique ou d’autres marchés criminels. C’est l’une des raisons pour lesquelles la GI-TOC conserve les meurtres liés aux taxis comme catégorie distincte tout en soulignant les interactions constantes avec la criminalité organisée et les assassinats politiques.

Assassinats pour motifs personnels

Les assassinats commandités pour des motifs personnels constituent en apparence la catégorie la moins importante : sept affaires en 2026, contre douze en 2025 et 21 en 2024. Ce chiffre est probablement très inférieur à la réalité. Les assassinats organisés par un conjoint, un membre de la famille ou un proche sont précisément ceux qui sont le plus souvent maquillés en crime ordinaire.

Plusieurs affaires anciennes jugées en 2026 montrent combien leur identification peut être tardive. Wanter Dlamini, 62 ans, avait été tuée en 2020 et son corps déposé sur une voie ferrée afin de faire croire à un accident. Six ans plus tard, un tribunal de Mbombela a entendu que le meurtre aurait été commandité afin de percevoir une assurance-vie de 40.000 rands dont l’indemnisation doublait en cas de décès accidentel. Une de ses filles avait déjà plaidé coupable et purge une peine de vingt ans. Le viticulteur de Stellenbosch Stefan Smit, tué en 2019 dans ce qui avait été présenté comme un cambriolage, fait l’objet d’une procédure dans laquelle son épouse est accusée d’avoir commandité le meurtre. Le policier de la circulation Sindezama Nxilolo, assassiné en 2017 par deux tueurs, n’a été identifié comme victime d’un contrat que parce que l’un des exécutants a finalement parlé ; son épouse et l’ancien amant de celle-ci ont été condamnés neuf ans plus tard, en 2026. Dans le Limpopo, l’affaire de la famille Kutumela porte sur une série de meurtres présumés de proches afin de percevoir des assurances, dont certains remonteraient à 2012.

Cette difficulté à identifier les contrats de meurtre explique pourquoi les statistiques récentes restent provisoires. Plus un assassinat est correctement maquillé, plus son identification dépend d’une trace financière, d’un participant qui parle ou d’une enquête approfondie, et plus il peut rester longtemps absent des statistiques. Certaines affaires ne seront probablement jamais découvertes.

Les tueries de masse

Le rapport ajoute enfin une catégorie distincte, particulièrement révélatrice de l’évolution de la violence criminelle : les tueries de masse liées aux marchés criminels. Contrairement au meurtre commandité classique, ces attaques ne visent pas nécessairement une personne précise. Elles servent à terroriser, punir ou imposer le contrôle d’un territoire ou d’un groupe. La GI-TOC les définit comme le meurtre intentionnel d’au moins trois personnes, hors auteurs, lors d’un même événement ou d’une séquence très courte, lorsque l’attaque est reliée ou soupçonnée d’être reliée à un marché criminel.

Entre le 1er janvier et le 30 septembre, 45 tueries de masse de ce type ont été recensées, faisant au moins 210 morts et 79 blessés. Pour l’ensemble de 2025, la base n’en comptait que 19. Onze des 45 affaires de 2026 apparaissent également dans la base des assassinats ciblés parce qu’une personne déterminée constituait la cible principale tandis que d’autres ont été tuées avec elle.

Le Western Cape concentre 26 des 45 tueries, dont 24 dans la seule métropole du Cap. Leur géographie recoupe celle des territoires touchés par les gangs : Delft, Philippi, Nyanga, Gugulethu, Khayelitsha, Mitchells Plain, Bishop Lavis ou Langa. Sept affaires sont explicitement liées aux gangs, quatre à l’exploitation minière illégale, quatre à l’extorsion, trois aux taxis et une à un autre marché criminel. Pour 26 affaires, les sources disponibles ne permettent cependant pas encore d’attribuer un marché déterminé.

Plusieurs massacres permettent de comprendre la logique de cette violence. Le 17 janvier, des hommes armés ont attaqué un shebeen (débit de boissons informel ou clandestin) dans le quartier informel de Marikana, à Philippi East. Après avoir dépouillé des clients, ils ont ouvert le feu sur le propriétaire et les personnes présentes : neuf morts et trois blessés. La police et le parquet relient l’affaire à l’extorsion ; un suspect de 19 ans est poursuivi pour neuf meurtres, tentatives de meurtre et vol.

Le 10 mars, à Rocklands, Mitchells Plain, des hommes cagoulés descendus d’un véhicule ont pris d’assaut une maison et tué trois personnes : Sadia Madatt, 39 ans, fille de Kaldimola « Dimes » Madatt, présenté comme un ancien chef des Americans assassiné en 2022 ; son compagnon Abubaker « Bakka » Alexander, 29 ans, présenté comme membre des Hard Livings ; et Ferjaaz Miller, 36 ans. Une adolescente de 15 ans, probablement la fille de Sadia Madatt, a été blessée. La police privilégie la piste d’un règlement de comptes entre gangs.

Deux jours plus tard, le 12 mars, trois opérateurs de taxis ont été abattus à la station de Voorbrug, à Delft. Les tueurs ont ouvert le feu depuis un Toyota Quantum blanc sur des hommes assis dans un taxi stationné. Parmi les morts figuraient des membres de CODETA et de CATA. Le même jour, trois autres personnes ont été tuées et quatre blessées lorsque trois hommes armés ont ouvert le feu sur un groupe réuni devant une habitation à Bishop Lavis.

Le 15 avril, quatre personnes âgées de 13, 28, 40 et 41 ans ont été retrouvées exécutées d’une balle dans la tête dans une annexe d’habitation à Voorbrug, Delft. La police considère l’affaire comme liée aux gangs. Le 2 juin, quatre hommes ont été tués et deux grièvement blessés lors d’une fusillade sur un point de taxis informel à Nyanga. Le 9 juin, la violence change encore d’échelle : une dizaine d’hommes armés pénètrent par deux accès dans le quartier informel de Jumpers, à Cleveland, Johannesburg, et tirent sur les habitants. Treize personnes sont tuées et quatorze blessées. La police du Gauteng attribue l’attaque à une guerre territoriale entre groupes impliqués dans l’exploitation minière illégale ; trois ressortissants du Lesotho sont arrêtés le 23 juin.

Le 22 septembre, douze personnes, dont une femme enceinte, sont tuées et trois autres blessées lorsque des hommes armés ouvrent le feu sur une fête organisée dans une maison d’eZiko, à KwaMakhutha. La police n’exclut pas un conflit entre groupes rivaux.

Enfin, le 26 septembre, l’attaque de Dora’s Tavern à Wedela, près de Carletonville, constitue le massacre le plus meurtrier recensé pendant la période étudiée. Des hommes équipés notamment de fusils d’assaut AK-47 ouvrent le feu sur la foule : 18 personnes sont tuées et 14 blessées. L’attaque serait liée aux conflits autour de l’exploitation minière illégale.

Conclusion et recommandations

Ces tueries montrent une évolution fondamentale. Le recours à la violence ne sert plus seulement à éliminer une personne susceptible de gêner une entreprise criminelle. Dans les marchés des gangs, de l’extorsion, de l’exploitation minière illégale ou des taxis, la violence collective devient également un moyen de terroriser une communauté, discipliner un territoire et imposer une forme de contrôle social. Le passage du meurtre ciblé au massacre peut ainsi être compris comme une extension de la même logique de gouvernance criminelle.

Sur le temps long, cette situation s’inscrit dans une évolution commencée depuis plus d’une décennie. La base de la GI-TOC montre un premier pic d’assassinats lié aux conflits de taxis au milieu des années 2000, suivi d’un reflux entre 2010 et 2012, puis d’une nouvelle progression à partir de 2015. Le record est atteint en 2018 avec 211 affaires. Les 141 affaires de 2022 représentent plus du triple des 46 enregistrées en 2012. Après 130 affaires en 2024 et 137 en 2025, le niveau reste très supérieur à celui du début des années 2010. En 2026, 205 affaires sont déjà enregistrées au 30 septembre, soit presque autant que le record annuel de 2018, même si l’amélioration de la collecte interdit une comparaison brute.

L’un des paradoxes relevés est que cette augmentation des assassinats politiques intervient alors que le taux général d’homicides en Afrique du Sud diminue. Le meurtre ciblé ne constitue donc pas simplement le reflet mécanique d’une augmentation générale de la criminalité violente. Il répond à des logiques particulières de pouvoir et de marché.
La période la plus dangereuse n’est d’ailleurs pas nécessairement celle du vote lui-même. Elle se situe en amont, lorsque les luttes internes aux partis, les investitures, les candidatures, les rivalités entre circonscriptions et les réseaux locaux de patronage se transforment en compétition directe pour l’accès au pouvoir et aux ressources. L’élection constitue alors moins la cause du meurtre que le moment où les intérêts politiques et économiques se redistribuent.

Pour la GI-TOC, une réponse reposant uniquement sur l’arrestation des exécutants est insuffisante. La Political Killings Task Team doit conserver son mandat, ses financements et son soutien politique pendant toute la période électorale et au-delà, tout en étant protégée des interventions politiques. Les enquêtes et les poursuites doivent surtout remonter la chaîne afin d’identifier les personnes qui commandent, financent et bénéficient des assassinats, plutôt que de se limiter aux tireurs.

La protection des témoins constitue un autre point critique : huit témoins recensés dans la base ont déjà été assassinés en 2026 et les menaces ont perturbé au moins une procédure judiciaire. Les partis politiques doivent également considérer les luttes violentes autour des candidatures comme un problème de gouvernance publique et non comme une simple affaire disciplinaire interne.

La GI-TOC demande enfin la constitution d’une base de données officielle sur les assassinats ciblés, distincte des statistiques générales sur les homicides. Le meurtre commandité devrait être suivi comme une menace particulière pesant simultanément sur la démocratie, l’administration publique et le système judiciaire.

Le principal enjeu est finalement le coût du recours à l’assassinat. Tant que les commanditaires peuvent rester à distance des exécutants et bénéficier d’enquêtes insuffisantes, de témoins intimidés ou assassinés, de systèmes de marchés publics compromis et de procédures judiciaires lentes, commander un meurtre peut rester un moyen relativement efficace de modifier un rapport de forces politique ou criminel.
Le constat de la GI-TOC dépasse donc largement la perspective des élections locales de novembre. L’assassinat ciblé est devenu l’un des instruments permettant de déterminer l’accès aux ressources et au pouvoir dans certaines parties de l’Afrique du Sud. Les victimes ne sont plus seulement des chefs de gangs ou des acteurs du secteur des taxis, mais des candidats, conseillers municipaux, militants, chefs traditionnels, fonctionnaires, enseignants, policiers, avocats, lanceurs d’alerte et témoins.
Dans cette perspective, l’assassinat politique ne menace pas seulement la vie de celui qui est visé. Il peut modifier la liste des candidats, décider indirectement de l’attribution d’un siège, faire taire un opposant à un marché public, interrompre une enquête, empêcher un témoignage ou permettre à un groupe criminel de conserver le contrôle d’un territoire. À mesure que ces mécanismes se généralisent, la frontière entre corruption, compétition politique et criminalité organisée devient de plus en plus difficile à tracer.

Les données de 2026 montrent que l’assassinat façonne déjà l’environnement dans lequel se déroulent les élections locales. S’il n’est pas contenu, le phénomène ne se limitera pas à provoquer de nouvelles victimes. Il risque de réduire le choix démocratique, corroder davantage les institutions municipales et permettre à des formes de gouvernance criminelle de déterminer qui peut exercer le pouvoir — et qui doit être éliminé pour y accéder.

Voir l’étude ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/10/Julian-Rademeyer-Ballots-and-bullets-Targeted-killings-and-South-Africas-2026-local-government-elections-GI-TOC-October-2026.pdf

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