Criminalité des clans : anatomie des réseaux criminels arabophones en Allemagne
Global Initiative against Transnational Organized Crime | Octobre 2026
Une étude publiée en octobre 2026 par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) examine l’évolution des réseaux criminels arabophones en Allemagne, leurs structures familiales, leurs activités illicites et leurs ramifications internationales. Intitulée Kinship and Crime: Arabic-Speaking Criminal Networks in Germany (« Parenté et criminalité : les réseaux criminels arabophones en Allemagne »), elle distingue deux ensembles dont les trajectoires historiques et les modes d’organisation présentent d’importantes différences : les réseaux issus de familles originaires de la région de Mardin, dans le sud-est de la Turquie, implantés depuis plusieurs décennies en Allemagne, et des groupes criminels d’origine syrienne apparus plus récemment, notamment après les mouvements migratoires de 2015.
L’auteur, Mahmoud Jaraba, chercheur au Centre de recherche sur l’islam et le droit en Europe de l’université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg, s’appuie sur une dizaine d’années d’enquêtes ethnographiques, d’observations de terrain et d’entretiens confidentiels. Ses recherches ont notamment porté sur les membres de familles élargies, les acteurs de certains milieux criminels, les représentants des forces de l’ordre et les réseaux de sociabilité communautaires. Elles ont été complétées par l’analyse de documents policiers, de procédures judiciaires accessibles, de publications de presse et de communications sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, Instagram, TikTok, Telegram et WhatsApp.
L’étude s’intéresse particulièrement à la manière dont les liens de parenté, l’origine géographique commune, les obligations de solidarité et les relations de confiance peuvent faciliter la constitution de réseaux criminels. Elle montre également que ces structures connaissent des transformations importantes : certaines organisations historiquement ancrées dans des familles élargies évoluent vers des formes de coopération plus souples, dans lesquelles les relations personnelles, les compétences techniques et les opportunités commerciales prennent progressivement le pas sur la seule appartenance familiale.
Le rapport souligne toutefois qu’une structure de parenté ne constitue pas, en elle-même, une organisation criminelle. Les activités illégales étudiées concernent des individus et des sous-groupes particuliers, et non l’ensemble des familles ou des communautés auxquelles ils appartiennent. Cette distinction est essentielle à la compréhension du phénomène, mais également à l’efficacité des stratégies policières et judiciaires.
Des familles originaires de Mardin implantées en Allemagne depuis plusieurs générations
Les réseaux familiaux les plus anciens étudiés par Mahmoud Jaraba trouvent leurs origines dans la province turque de Mardin, située à proximité de la frontière syrienne. Cette région, historiquement marquée par une grande diversité linguistique, religieuse et culturelle, comprend notamment les villes de Mardin, Midyat, Nusaybin et Kızıltepe. Plusieurs groupes arabophones originaires de cette région sont parfois désignés en Allemagne sous le terme de Mhallami, bien que cette appellation recouvre des populations aux identités et aux histoires distinctes. Certains se désignent notamment comme Kusawiyya, en référence à la région montagneuse de Jabal al-Kusa, autour de Savur.
Une partie de ces familles a quitté la Turquie au cours du XXe siècle, notamment dans un contexte de marginalisation politique, de restrictions linguistiques et de difficultés d’accès aux services publics. Plusieurs ont d’abord migré vers la Syrie, puis vers le Liban, avant de rejoindre l’Europe. La guerre civile libanaise, entre 1975 et 1990, a constitué un facteur déterminant dans l’arrivée de nouvelles familles en Allemagne.
L’installation de certaines d’entre elles s’est accompagnée de difficultés administratives durables. Le rapport évoque notamment les conséquences du statut allemand de Duldung, qui correspond à une suspension temporaire de l’expulsion, sans constituer un véritable titre de séjour. Les personnes concernées ont parfois vécu pendant des années, voire plusieurs décennies, dans une situation juridique précaire, avec des restrictions affectant leur accès à l’emploi et à la formation. Selon des estimations communautaires reprises dans l’étude, entre 10 et 30 % des membres de ces populations, y compris des deuxième et troisième générations, seraient encore concernés par ce type de situation. Il ne s’agit toutefois pas d’une statistique administrative consolidée.
C’est dans ce contexte que des activités illégales ont commencé à apparaître, à partir du début des années 1980, parmi certains membres de ces familles. Elles concernaient initialement les vols de faible importance, la vente de cigarettes non taxées, les produits contrefaits, le petit trafic de stupéfiants et diverses infractions administratives. Ces pratiques ne résultaient pas nécessairement d’une stratégie criminelle organisée : elles se développaient souvent de manière opportuniste, au sein de réseaux informels de proches et de connaissances.
La chute du mur de Berlin, en 1989, a marqué une nouvelle étape. L’ouverture des frontières, l’expansion des échanges commerciaux informels et le développement des marchés de stupéfiants ont créé de nouvelles opportunités. Dans les années 1990 et au début des années 2000, certaines activités criminelles se sont progressivement structurées autour de noyaux familiaux capables de mobiliser des ressources, de répartir les tâches et d’assurer une certaine discipline interne.

Ces groupes se sont particulièrement implantés à Berlin, à Brême, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie et en Basse-Saxe. La présence de parents dans plusieurs villes permettait de disposer de logements, de contacts locaux, de moyens logistiques et de partenaires considérés comme fiables. Dans certains quartiers, des segments de ces réseaux familiaux ont acquis une influence importante sur des marchés illicites et pouvaient mobiliser plusieurs dizaines de personnes lors de conflits avec des groupes concurrents.
Cette évolution n’a cependant pas concerné toutes les branches des familles en question. Certaines sont restées totalement étrangères aux activités criminelles, tandis que d’autres ont vu émerger des sous-groupes spécialisés dans différents trafics.
Le fonctionnement des clans : solidarité familiale, confiance et autorité informelle
L’étude accorde une place importante à la notion arabe d’ʿashira (au pluriel : ʿashaʾir), généralement traduite par « clan ». Elle désigne une structure dont les membres se rattachent traditionnellement à un ancêtre commun par la lignée paternelle et pouvant remplir plusieurs fonctions sociales : protection des membres, solidarité matérielle, médiation des conflits, accès à certaines ressources et représentation collective. Plusieurs ʿashaʾir peuvent appartenir à une confédération tribale plus vaste, appelée qabila.À l’intérieur de ces ensembles, le bayt (buyut au pluriel) désigne une famille élargie ou une lignée familiale. C’est à ce niveau que se construisent généralement les relations les plus étroites de confiance, d’obligation réciproque et de solidarité.
Dans les réseaux criminels étudiés, ces relations peuvent constituer un avantage opérationnel. Le recrutement s’effectue initialement parmi les frères, cousins ou proches, dont la loyauté est supposée plus facile à garantir. La confiance familiale facilite la circulation d’argent, le partage d’informations, la mise à disposition de logements et l’organisation d’activités nécessitant une certaine confidentialité.
Ces structures ne correspondent toutefois pas nécessairement à des organisations pyramidales dotées d’un chef unique. Le rapport décrit plutôt des noyaux familiaux autour desquels se constituent des entreprises criminelles particulières. L’autorité dépend de l’âge, de la réputation, des ressources financières, de la capacité de médiation et de l’influence personnelle.
La réputation familiale joue également un rôle important dans les relations entre groupes. Elle peut faciliter l’établissement de partenariats, servir de garantie informelle dans les transactions et contribuer à dissuader les conflits. À l’inverse, une atteinte à la réputation d’un individu peut être interprétée comme une offense engageant un ensemble familial plus large.
Les réseaux disposent également de mécanismes informels de règlement des différends. Le rapport évoque notamment les Friedensrichter, littéralement « juges de paix », qui sont des médiateurs communautaires sans statut judiciaire officiel. Ils peuvent intervenir dans des conflits familiaux, commerciaux ou personnels, y compris lorsque ceux-ci concernent des individus impliqués dans des activités criminelles. La procédure de réconciliation, appelée sulha, repose sur la négociation, l’intervention de personnes respectées et la recherche d’un accord entre les parties.
Ces mécanismes peuvent éviter certaines escalades violentes, mais ils peuvent aussi contribuer à maintenir des conflits ou des transactions en dehors du système judiciaire. Leur efficacité dépend largement de l’autorité reconnue aux médiateurs et de la volonté des parties de respecter les accords conclus.
Le rapport souligne enfin le rôle des mariages, des funérailles et des rassemblements familiaux. Au-delà de leur dimension sociale, ces événements permettent de maintenir les contacts entre des membres installés dans différentes villes ou différents pays, de renforcer les alliances et d’échanger des informations.
Une nouvelle génération moins dépendante des structures familiales traditionnelles
L’une des principales évolutions concerne les jeunes générations issues des familles originaires de Mardin. Nées et élevées en Allemagne, elles maîtrisent généralement la langue et les codes sociaux du pays, disposent de réseaux relationnels plus diversifiés et ne se reconnaissent pas toujours dans l’autorité traditionnelle des anciens.Certains acteurs criminels privilégient désormais les relations commerciales et les compétences individuelles plutôt que l’appartenance familiale. Ils peuvent coopérer avec des partenaires d’autres origines, constituer des équipes temporaires et réorganiser rapidement leurs activités selon les opportunités disponibles.
Cette transformation se traduit également par une évolution des stratégies criminelles. Les manifestations publiques de puissance, les vols spectaculaires et les démonstrations de richesse continuent d’exister, mais elles cohabitent avec des méthodes plus discrètes : recherche d’informations confidentielles, constitution de relations avec des personnes influentes, accès à des agents disposant de renseignements utiles et exploitation des vulnérabilités administratives.
Le rapport souligne notamment l’importance croissante des contacts dans les classes moyennes et supérieures. Pour certains acteurs, la capacité à obtenir des informations sur les opérations policières, les décisions administratives ou les procédures de contrôle devient une ressource criminelle à part entière.
L’affaire du vol de la pièce d’or géante Big Maple Leaf (ci-contre), dérobée au musée de Bode de Berlin en mars 2017, illustre l’importance de ces complicités internes. Deux cousins appartenant à la famille Remmo ont été condamnés en 2020 à quatre ans et demi de prison chacun. Un agent de sécurité du musée, qui avait fourni des informations utiles à la préparation du vol, a également été condamné.
Le rapport cite aussi le cambriolage de la Voûte verte (Grünes Gewölbe) de Dresde, commis en novembre 2019, comme l’une des affaires ayant contribué à médiatiser la criminalité des clans en Allemagne. Ces opérations spectaculaires ne représentent toutefois qu’une partie des activités criminelles associées à certains membres de ces réseaux.
L’apparition de réseaux criminels d’origine syrienne depuis 2015
Le deuxième ensemble étudié concerne des réseaux criminels issus de l’immigration syrienne. Leur développement est plus récent et présente des caractéristiques différentes de celles des structures originaires de Mardin.L’arrivée de réfugiés syriens à partir de 2015 a profondément modifié la composition de cette population en Allemagne. Selon l’Office fédéral allemand de la statistique, environ 1,3 million de personnes ayant une histoire migratoire syrienne vivaient dans le pays en 2025. Le rapport rappelle que cette population est extrêmement hétérogène et que l’existence de liens familiaux ou régionaux ne saurait constituer un indice de criminalité.
Les enquêtes policières allemandes invitent d’ailleurs à distinguer les violences impliquant certains jeunes suspects syriens de l’existence de véritables organisations criminelles structurées. Le projet Euphrat, conduit en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, avait identifié des cas individuels de criminalité organisée ou de criminalité des clans impliquant des suspects syriens, mais pas l’existence d’un phénomène généralisé comparable à celui des réseaux familiaux implantés depuis plusieurs générations.
Le rapport identifie néanmoins plusieurs formes émergentes d’organisation criminelle : des groupes de jeunes impliqués dans la délinquance de rue, des réseaux souples fondés sur une origine régionale commune, des structures spécialisées dans le trafic de migrants et, dans certains cas, des regroupements familiaux plus organisés.
Les réseaux syriens sont géographiquement plus dispersés que les structures historiques originaires de Mardin. Leurs membres peuvent être présents à Berlin, Hambourg, Essen, Dortmund, Leipzig, Halle, mais également en Saxe, en Bavière et dans le Bade-Wurtemberg. Leur fonctionnement repose souvent sur des relations entretenues à distance, notamment par les outils numériques.

Deux types de solidarité peuvent se superposer. Le premier repose sur les liens familiaux ou tribaux. Le second s’appuie sur une origine régionale commune, parfois limitée à une ville, un district ou un ancien camp de réfugiés. Cette seconde forme permet à des individus sans lien de parenté de coopérer sur la base d’une langue, d’un dialecte, d’expériences migratoires ou de connaissances partagées.
Certaines communautés disposent de lieux de réunion appelés madafa, qui peuvent prendre la forme de salles associatives, de locaux loués, d’arrière-salles de cafés ou de résidences privées. Ces espaces remplissent d’abord des fonctions sociales, mais ils peuvent également faciliter la circulation d’informations et la mise en relation de personnes impliquées dans des activités illégales.
Les activités criminelles les plus nettement identifiées concernent le trafic de migrants, la petite distribution de stupéfiants, les vols, certaines violences collectives et les transferts financiers informels. Dans le trafic de migrants, les réseaux peuvent intervenir dans le recrutement, la transmission d’informations sur les itinéraires, la collecte des paiements, l’organisation des étapes et les contacts avec les passeurs présents sur la route des Balkans.
Les bandes de jeunes et la criminalité de rue
Le rapport distingue également les réseaux criminels organisés des groupes de jeunes actifs dans l’espace public. Dans plusieurs grandes villes allemandes, notamment Berlin, Hambourg, Stuttgart, Nuremberg et Essen, des groupes composés principalement d’adolescents et de jeunes adultes âgés de 14 à 25 ans se sont rendus visibles autour des gares, dans les parcs et les quartiers commerçants.Ces groupes ne sont pas nécessairement constitués sur une base familiale. Certains réunissent des individus de même origine, tandis que d’autres présentent une composition multiethnique. Ils peuvent être désignés dans les médias ou sur les réseaux sociaux par des appellations telles que Jamaat Talahon ou Ajyan al-Bahnof, cette dernière faisant référence aux jeunes fréquentant les abords des gares. Ces expressions ne correspondent pas nécessairement à des organisations uniques et structurées.
Leurs activités comprennent les vols, les vols à l’étalage commis collectivement, la vente de stupéfiants au détail, les violences interpersonnelles, les affrontements entre groupes et, dans certains cas, des faits de harcèlement sexuel.
Si une partie de ces bandes demeure instable et de courte durée, d’autres commencent à présenter une organisation plus élaborée. Des noyaux relativement permanents peuvent apparaître, avec une répartition des fonctions entre guetteurs, exécutants et revendeurs. L’utilisation de messageries chiffrées facilite alors la coordination.
Des évolutions comparables sont observées parmi certains jeunes issus des familles originaires de Mardin. Plusieurs s’éloignent des structures familiales traditionnelles pour rejoindre des groupes de quartier ou des réseaux criminels constitués autour d’amitiés et d’intérêts communs.
Cette convergence contribue à brouiller les distinctions entre criminalité familiale, bandes de jeunes et réseaux criminels opportunistes. Elle constitue également un risque de professionnalisation progressive lorsque des groupes initialement peu structurés acquièrent des ressources, des contacts et des compétences dans les marchés illicites.
Les principales activités criminelles : stupéfiants, fraudes, extorsion et trafic de migrants
Les activités criminelles recensées présentent des différences selon les réseaux et leur degré d’organisation.Parmi les groupes originaires de Mardin, les activités les plus structurées sont généralement organisées autour de sous-unités familiales, les buyut, qui peuvent réunir plusieurs dizaines de proches. Certaines sont impliquées dans le trafic de stupéfiants, les vols, les fraudes aux prestations sociales, les falsifications de documents, l’extorsion et le blanchiment d’argent. Des réseaux moins structurés interviennent également dans la vente de cigarettes non taxées, le commerce illégal du tabac pour chicha et diverses escroqueries.
Les stupéfiants constituent un marché important. L’étude mentionne notamment la cocaïne, le cannabis et le Captagon, sans fournir toutefois de ventilation chiffrée des volumes, des revenus ou des parts de marché attribuables aux différents réseaux.
Les réseaux syriens présentent une spécialisation plus marquée dans certaines activités de facilitation du trafic de migrants. Ils peuvent assurer la mise en relation entre candidats au départ, intermédiaires financiers, organisateurs de transports et passeurs opérant dans différents pays. Leur connaissance des itinéraires migratoires et leurs contacts familiaux ou régionaux constituent des ressources particulièrement utiles.
L’une des caractéristiques communes à ces réseaux est leur capacité à fonctionner sans direction centralisée. Des groupes de petite taille peuvent se former autour d’une opération, puis se dissoudre ou modifier leur composition. Cette flexibilité leur permet de s’adapter rapidement aux contrôles policiers, aux changements d’itinéraires et aux évolutions des marchés criminels.
À l’inverse, les sous-groupes familiaux les plus structurés peuvent maintenir leurs activités sur plusieurs générations. Leur solidité repose sur des relations anciennes, des obligations réciproques et des contacts établis dans différents pays. Ces caractéristiques peuvent rendre leur pénétration particulièrement difficile pour les enquêteurs.
Le système hawala et la circulation internationale des fonds
Le rapport accorde une attention particulière au système hawala, mécanisme informel de transfert de valeurs reposant sur la confiance entre intermédiaires.Son fonctionnement peut être illustré par un exemple présenté dans l’étude. Une personne installée à Berlin remet 400 euros à un intermédiaire originaire de Deir ez-Zor, en Syrie. Celui-ci communique un code que l’expéditeur transmet à son destinataire. Ce dernier peut alors récupérer la somme correspondante auprès d’un second intermédiaire situé en Syrie. Les deux opérateurs procèdent ultérieurement à une compensation financière, éventuellement par des échanges commerciaux, des transports d’espèces ou d’autres mécanismes extérieurs au système bancaire traditionnel.
Le dispositif permet de transférer rapidement de l’argent dans des régions où les services bancaires sont insuffisants, difficilement accessibles ou soumis à des restrictions. Il est utilisé pour des opérations licites, notamment les envois de fonds familiaux, les paiements commerciaux et l’aide financière d’urgence.
Ses caractéristiques peuvent toutefois être exploitées pour transférer les produits du trafic de stupéfiants, régler des prestations de passeurs ou déplacer des fonds criminels entre plusieurs juridictions. Les relations de confiance entre intermédiaires, fondées sur la parenté, la réputation ou une origine régionale commune, permettent de réaliser des opérations sans passer directement par les établissements bancaires.
L’étude souligne que les réseaux criminels concernés recourent fréquemment aux espèces et à des circuits financiers informels. Le blanchiment peut également s’appuyer sur des activités commerciales utilisant beaucoup de liquidités, l’immobilier, les véhicules ou les biens de luxe.
Le rapport insiste néanmoins sur le fait que le recours à la hawala n’est pas, en lui-même, une preuve d’activité criminelle. Les investigations doivent chercher à établir la nature des transactions, l’origine des fonds et les éventuels liens avec des infractions.
Des réseaux transnationaux reliant l’Allemagne à la Turquie, au Liban, à la Syrie et à la Suède
Les réseaux étudiés ne se limitent pas au territoire allemand. Les structures originaires de Mardin entretiennent des liens particulièrement importants avec la Turquie et le Liban, mais également avec la Suède, le Danemark et les Pays-Bas. Les réseaux syriens présentent une implantation plus dispersée, reposant sur des contacts dans plusieurs pays européens et au Moyen-Orient.Des relations familiales et personnelles relient notamment Berlin, Anvers, Göteborg, Marseille, Vienne et Copenhague. Ces contacts peuvent faciliter les déplacements, l’hébergement, le transport de marchandises, les opérations financières et la recherche de partenaires.
La mobilité internationale peut également permettre à certains suspects de se soustraire temporairement aux investigations ou aux poursuites. Une personne recherchée en Allemagne peut rejoindre des proches en Turquie ou au Liban, tandis que des fonds ou des biens volés peuvent être transférés vers ces pays.
La confiance entre membres de réseaux installés dans différents États permet aussi de maintenir des obligations financières dans la durée. Le rapport évoque ainsi des dettes contractées dans une ville et honorées plusieurs années plus tard dans une autre, ou des conflits nés en Allemagne et réglés par des médiateurs établis au Liban.
Les communications chiffrées renforcent cette dimension internationale. WhatsApp, Telegram et Signal peuvent être utilisés pour préparer des opérations, transmettre des instructions, prendre des décisions et régler des différends. L’accès aux groupes de discussion est généralement limité aux personnes considérées comme fiables.
Les outils numériques ne remplacent donc pas les liens personnels : ils en étendent la portée géographique. La confidentialité des échanges demeure une règle essentielle, dont la violation peut entraîner l’exclusion du réseau, des sanctions réputationnelles ou des représailles violentes.
Une vendetta entre les familles Omeirat et Fakro, de la Suède au Liban et à la Turquie
L’un des exemples les plus significatifs présentés dans le rapport concerne un conflit meurtrier opposant les familles Omeirat et Fakro, toutes deux originaires du village d’al-Rashidiya, dans la province turque de Mardin.En décembre 2020, Saleh Omeirat est tué en Suède. Sa famille attribue le meurtre à Ahmad Fakro, dans le contexte d’un différend financier lié au commerce de stupéfiants. Ce dernier se réfugie au Liban, où il est tué à Beyrouth en janvier 2022.
La famille Fakro accuse alors les Omeirat d’être responsables de cet assassinat. En avril 2022, Idris Omeirat, père de Saleh, se rend dans le village d’al-Rashidiya à l’occasion de funérailles. Il y est tué par des membres de la famille Fakro. Le même jour, des membres de la famille Omeirat ripostent en tuant Mohamad Fakro dans le village.
Cette succession de violences illustre la dimension transnationale des conflits entre certains groupes familiaux. Un différend lié à un marché criminel en Suède peut provoquer des représailles au Liban, puis en Turquie, en mobilisant des membres de familles installés dans plusieurs pays.
Afin d’empêcher une nouvelle escalade, des représentants des deux familles, venus notamment d’Allemagne, de Suède, du Liban et de Turquie, participent à des rencontres de médiation. Un accord de réconciliation est finalement conclu en septembre 2024 à al-Rashidiya. Les modalités précises de cet accord n’ont pas été rendues publiques. Plusieurs interlocuteurs indiquent néanmoins qu’il reconnaissait deux morts de chaque côté et engageait les parties à renoncer à de nouvelles représailles.
L’affaire constitue un exemple particulièrement éclairant du fonctionnement des mécanismes de sulha. Ceux-ci peuvent contribuer à interrompre un cycle de violences, mais interviennent en dehors des procédures judiciaires étatiques et reposent principalement sur la pression sociale, la réputation et les engagements pris par les familles. Les imputations individuelles de responsabilité mentionnées dans cette affaire doivent être distinguées des faits judiciairement établis.
Les escroqueries aux faux policiers organisées depuis la Turquie
Le rapport présente également plusieurs affaires illustrant les capacités d’adaptation et de délocalisation de certains réseaux criminels.
La première concerne Halit D. (photo ci-contre), surnommé « Papa Kralle ». Après son expulsion d’Allemagne vers la Turquie, il aurait participé, avec ses deux frères, à l’organisation d’un réseau d’escroqueries téléphoniques installé à Izmir. Les auteurs présumés se faisaient passer pour des policiers et contactaient principalement des personnes âgées vivant en Allemagne. Sous différents prétextes, ils les convainquaient de remettre des espèces, des bijoux ou de l’or à des complices chargés de récupérer les biens sur le territoire allemand.
En décembre 2020, une opération menée par les autorités turques, en coopération avec les enquêteurs allemands, aboutit à des perquisitions dans des centres d’appels d’Izmir. Plusieurs dizaines de suspects sont interpellés et des avoirs représentant plusieurs millions d’euros sont saisis, notamment des espèces, des objets de valeur et des biens immobiliers.
En septembre 2022, la justice turque prononce des décisions concernant 67 prévenus dans cette affaire. Halit D. est présenté dans la presse turque comme l’un des responsables présumés de l’organisation. Il est cependant remis en liberté après l’annulation de la décision par une juridiction d’appel turque, qui ordonne un nouvel examen du dossier. Il conteste les accusations portées contre lui.
Une seconde affaire concerne Heisem M., également désigné sous le nom de Heisem C. dans certains comptes rendus judiciaires turcs. Les enquêteurs allemands l’avaient mis en cause dans le meurtre de Hussein El-Zein et les graves blessures infligées à sa fiancée à Schwanewede, près de Brême, en janvier 2009. Il avait ensuite quitté l’Allemagne pour la Turquie. Il est ultérieurement soupçonné de participer à un réseau d’escroqueries téléphoniques établi à Mersin. Les suspects se faisaient passer pour des représentants des autorités afin de soutirer de l’argent à des personnes âgées en Allemagne. Selon la police provinciale de Mersin, les préjudices atteignaient 1,58 million d’euros.
L’opération policière visait 41 suspects et comprenait des perquisitions simultanées à Mersin, Istanbul, Izmir, Antalya, Denizli et Trabzon. Heisem M. figurait parmi les personnes présentées comme interpellées dans la presse allemande. Des comptes rendus judiciaires turcs l’ont ensuite décrit comme un dirigeant présumé du groupe. Les procédures étaient toujours en cours au moment des informations citées et l’intéressé contestait les accusations.
Ces affaires montrent comment certains acteurs peuvent exploiter les liens entre leur pays de résidence ou de refuge et leur ancien pays d’implantation pour organiser des fraudes à distance, en répartissant les fonctions entre centres d’appels, intermédiaires financiers et collecteurs locaux.
Les recommandations : enquêtes financières, coopération européenne et intervention précoce
Mahmoud Jaraba estime que les stratégies de lutte contre ces réseaux doivent être adaptées à leurs structures réelles et à leur degré d’organisation.La première priorité consiste à identifier les individus qui organisent les activités criminelles, contrôlent les marchés, assurent le financement, facilitent les transports ou fournissent des moyens logistiques. Les enquêtes ne doivent pas se limiter aux exécutants les plus visibles, notamment les vendeurs de stupéfiants de rue, mais chercher à atteindre les personnes qui rendent possibles les opérations.
Le rapport insiste particulièrement sur le rôle des intermédiaires. Ceux-ci peuvent organiser des déplacements, procurer des logements, mettre en relation des partenaires, fournir de faux documents, transférer des fonds ou intervenir dans des conflits. Leur fonction peut être plus déterminante pour la continuité d’un réseau que celle de certains exécutants directement impliqués dans les infractions.
Une deuxième priorité concerne les investigations financières. Les autorités sont invitées à rechercher les circuits de blanchiment dès les premières phases des enquêtes, en s’intéressant aux transferts informels, aux entreprises utilisant des espèces, aux biens immobiliers, aux véhicules, aux produits de luxe et aux opérations transfrontalières. L’objectif est de réduire la rentabilité des activités criminelles et les ressources permettant aux groupes d’entretenir leur influence.
La coopération internationale constitue un autre axe essentiel. Les réseaux pouvant intervenir simultanément dans plusieurs Länder allemands et plusieurs pays européens, le rapport recommande de renforcer les échanges entre services de police, autorités judiciaires, douanes, cellules de renseignement financier et administrations compétentes en matière d’immigration. Les enquêtes communes et le partage d’informations sur les intermédiaires sont présentés comme particulièrement importants.
Pour les groupes criminels d’origine syrienne, l’auteur préconise une intervention précoce, avant que les structures ne deviennent suffisamment anciennes et puissantes pour se maintenir sur plusieurs générations. Les investigations doivent notamment cibler les organisateurs de violences, les recruteurs de jeunes, les responsables de trafics et les individus capables de relier des groupes locaux à des réseaux internationaux.
Le rapport aborde également la question des expulsions. Dans les cas concernant des ressortissants étrangers condamnés pour des infractions graves ou répétées, il estime que les mesures d’éloignement peuvent constituer un instrument complémentaire, à condition qu’elles soient légalement possibles, individualisées et compatibles avec les obligations internationales de protection. Concernant la Syrie, il précise que la chute du régime Assad ne permet pas de considérer automatiquement l’ensemble du territoire comme sûr pour tous les ressortissants.
La prévention de la délinquance juvénile occupe une place importante dans les recommandations. L’auteur appelle à renforcer les moyens des établissements scolaires, des services sociaux et des dispositifs locaux de prévention dans les quartiers où apparaissent des groupes violents. Une réponse exclusivement policière risquerait, selon lui, de laisser certains groupes évoluer vers des structures criminelles plus durables.
Les autorités doivent également prêter une attention accrue à la circulation des armes et aux violences de représailles. Les fusillades, les demandes de protection et les attaques entre groupes peuvent constituer des indicateurs de structuration criminelle lorsqu’elles s’inscrivent dans des conflits durables autour de marchés ou de territoires.
Enfin, le rapport recommande de développer les capacités d’enquête numérique. Les réseaux sociaux servent à afficher des signes de richesse, construire une réputation, intimider des adversaires, recruter et promouvoir certains services. Les messageries chiffrées facilitent quant à elles les communications opérationnelles. L’auteur souligne la nécessité de prendre également en considération les usages émergents de l’intelligence artificielle dans les activités criminelles.
La coopération avec des représentants communautaires crédibles est considérée comme un complément nécessaire. Les médiations traditionnelles peuvent contribuer à éviter des représailles, mais ne doivent ni se substituer aux poursuites pénales ni exercer des pressions sur les victimes ou les témoins.
L’étude met en évidence une transformation importante : les structures familiales traditionnelles ne disparaissent pas nécessairement, mais coexistent désormais avec des réseaux criminels plus mobiles, numériques et ouverts à des collaborations extérieures. Dans ce contexte, la parenté demeure une ressource possible de confiance, de protection et de coordination, sans constituer systématiquement le principe organisateur de l’activité criminelle.
L’enjeu pour les autorités consiste donc à comprendre les relations entre les individus, leurs fonctions et leurs activités économiques, plutôt qu’à considérer l’appartenance familiale ou l’origine géographique comme des critères suffisants pour identifier une organisation criminelle.
| Désolé, cette page est seulement accessible aux abonnés de crimorg.com! |
|---|

