Les communes libérées de l'influence mafieuse recyclent davantage
Université de Pise - Italie | Mai 2026Une étude universitaire italienne portant sur près de 6.000 communes montre que le remplacement des administrations locales compromises par la criminalité organisée favorise, à moyen terme, le développement de la collecte sélective et la réduction des déchets. Les résultats mettent en évidence les conséquences environnementales de l’infiltration mafieuse des collectivités territoriales, mais également les effets positifs des mesures de rétablissement de la légalité administrative.
L’étude publiée dans la revue scientifique Statistics and Public Policy analyse les conséquences de la dissolution des conseils municipaux italiens pour infiltration mafieuse sur la gestion des déchets urbains. Réalisée par Lucio Masserini et Giulia Romano, chercheurs au département d’économie et de gestion de l’Université de Pise, elle montre que les communes placées sous administration extraordinaire connaissent, après une période de transition, une amélioration significative de leurs performances environnementales.
Les deux chercheurs s’intéressent à trois indicateurs : la proportion de déchets faisant l’objet d’une collecte sélective, la quantité totale de déchets municipaux produite par habitant et le volume de déchets non triés. Leur objectif est de déterminer si la présence d’organisations mafieuses au sein des administrations locales constitue un obstacle à la modernisation des services publics, au développement du recyclage et à la transition vers une économie circulaire.
La gestion des déchets, un secteur stratégique pour les organisations mafieuses
En Italie, la gestion des déchets constitue depuis plusieurs décennies un secteur particulièrement exposé aux infiltrations criminelles. Les organisations mafieuses cherchent notamment à contrôler les entreprises prestataires, à influencer l’attribution des marchés publics et à tirer profit des ressources financières consacrées à la collecte, au traitement et à l’élimination des déchets.
Cette influence ne se limite pas aux activités illégales de transport ou d’enfouissement. Elle peut également s’exercer au sein des administrations municipales, par l’intermédiaire de relations avec des élus, des fonctionnaires et des entrepreneurs. Le contrôle des décisions publiques permet alors d’orienter les investissements, de favoriser certaines entreprises et de maintenir des systèmes de gestion peu efficaces.
Les travaux scientifiques antérieurs cités dans l’étude ont notamment montré que les communes infiltrées par les mafias consacrent une part plus importante de leurs investissements aux secteurs de la construction et de la gestion des déchets, sans que cette augmentation des dépenses se traduise nécessairement par une amélioration des services. Elles présentent également des difficultés accrues dans le recouvrement des taxes locales liées à la gestion des déchets.
Les chercheurs soulignent ainsi que l’infiltration mafieuse peut avoir des conséquences environnementales indirectes, en entravant les politiques de réduction des déchets et le développement de la collecte sélective.
Un dispositif antimafia instauré en 1991

Nombre de dissolutions de conseils municipaux en Italie
Depuis 1991, la législation italienne permet au gouvernement central de dissoudre les conseils municipaux lorsque des éléments établissent l’existence d’une infiltration ou d’un conditionnement mafieux de l’administration locale.
Le dispositif, aujourd’hui encadré par les articles 143 à 146 du décret législatif n° 267 du 18 août 2000, entraîne la cessation anticipée des fonctions des élus et leur remplacement par une commission extraordinaire nommée par l’État. Composée généralement de trois administrateurs, cette commission exerce les responsabilités municipales pendant une période habituellement comprise entre 18 et 24 mois. Elle est notamment chargée de rétablir la légalité administrative, de réexaminer les décisions prises par les précédentes autorités et de contrôler les marchés publics.
Dans le secteur des déchets, cette intervention peut conduire à la révision de contrats attribués à des entreprises liées à la criminalité organisée, à la réorganisation des services municipaux et à la mise en place de nouvelles modalités de collecte.
Entre 1991 et 2023, 378 dissolutions de conseils municipaux pour infiltration mafieuse ont été recensées en Italie, dont 25 ont ensuite été annulées à la suite de recours juridictionnels. Certaines communes ont été concernées à plusieurs reprises, ce qui souligne les difficultés rencontrées pour éliminer durablement l’influence criminelle.
Les dissolutions se concentrent principalement dans le sud du pays. La Calabre, la Campanie et la Sicile représentent à elles seules 89 % des cas recensés sur cette période. Quatre provinces (Reggio de Calabre, Naples, Palerme et Caserte) concentrent 56 % des propositions de dissolution. Cette concentration géographique n’exclut cependant pas l’existence d’infiltrations dans les régions du Centre et du Nord.
Une étude portant sur 5.960 communes italiennes
Pour mesurer les effets des dissolutions, les chercheurs ont constitué une base de données couvrant la période 2010-2021 et comprenant 5.960 communes, soit environ 75,4 % des municipalités italiennes.
Parmi elles, 88 ont fait l’objet d’une dissolution pour infiltration mafieuse répondant aux critères de sélection de l’étude. Les chercheurs ont retenu les communes ayant connu une seule dissolution à partir de 2012, en excluant celles concernées par plusieurs dissolutions pendant la période étudiée ainsi que celles dissoutes antérieurement.
La méthode employée consiste à comparer l’évolution des performances environnementales des communes dissoutes à celle des autres municipalités italiennes, avant et après l’intervention de l’État. Cette approche permet de tenir compte des différences structurelles entre communes, des évolutions générales observées à l’échelle nationale et de plusieurs facteurs susceptibles d’influencer les résultats, notamment la population, la densité démographique et l’adoption de politiques locales de réduction des déchets.
Une dégradation temporaire après la dissolution
L’un des premiers résultats concerne la période immédiatement consécutive à la dissolution du conseil municipal. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer l’objectif de rétablissement de la légalité, la première année est marquée par une détérioration temporaire des trois indicateurs environnementaux étudiés.
La proportion de déchets collectés séparément diminue de 2,7 points de pourcentage par rapport à l’année de dissolution. Parallèlement, la production totale de déchets augmente d’environ 26 kilos par habitant et les déchets non triés de 20 kilos par habitant.
Les chercheurs interprètent ces évolutions comme les conséquences possibles de la réorganisation administrative. Le remplacement des responsables municipaux, le transfert des compétences à une commission extraordinaire et la révision des contrats peuvent temporairement perturber le fonctionnement des services publics.
Cette dégradation initiale ne semble toutefois pas se prolonger. Les résultats indiquent au contraire une amélioration progressive au cours des années suivantes.
Une progression importante de la collecte sélective
L’amélioration la plus nette concerne la collecte sélective. À partir de la troisième année suivant la dissolution, les communes concernées enregistrent une progression statistiquement significative de la proportion de déchets triés. L’effet estimé atteint environ 7 points de pourcentage au cours des troisième et quatrième années. Il continue ensuite de progresser pour atteindre 12,6 points après cinq ans, 12,4 points après six ans et 13,1 points après sept ans, par rapport à l’année de dissolution et à l’évolution des communes de comparaison.
Ces résultats suggèrent que le renouvellement des administrations locales et le renforcement des contrôles institutionnels peuvent progressivement favoriser la mise en place de systèmes de collecte plus performants.
L’amélioration ne se limite donc pas à la période pendant laquelle la commission extraordinaire exerce directement ses fonctions. Elle peut se poursuivre plusieurs années après le retour à une administration municipale élue.
Une diminution de la production totale de déchets
L’étude met également en évidence une réduction progressive de la quantité de déchets municipaux produits par habitant. Cette évolution apparaît plus tardivement que celle de la collecte sélective. Après une augmentation initiale, les volumes commencent à diminuer, mais les effets statistiquement significatifs se manifestent principalement à partir de la cinquième année.
Les estimations indiquent une réduction d’environ 54 kilos par habitant après cinq ans, 59 kilos après six ans et 50 kilos après sept ans.
Cette diminution est particulièrement importante dans la mesure où elle concerne l’ensemble des déchets produits et non uniquement leur répartition entre les différentes filières de collecte.
Les chercheurs considèrent que ces résultats peuvent traduire une amélioration plus générale de la gestion municipale, allant au-delà du simple développement du tri et s’inscrivant dans les objectifs européens de prévention et de réduction des déchets.
Une réduction plus progressive des déchets non triés
Le troisième indicateur étudié concerne les déchets urbains non triés et non recyclables. Leur volume diminue également plusieurs années après la dissolution, mais les résultats sont moins réguliers et statistiquement moins solides que ceux observés pour la collecte sélective.
La réduction estimée atteint environ 33 kilos par habitant après six ans et 32 kilos après sept ans. Toutefois, dans le modèle principal, seule l’estimation de la sixième année atteint le seuil de significativité statistique de 10 %.
Les résultats suggèrent donc une évolution favorable, sans permettre d’affirmer que la baisse des déchets non triés est systématique dans toutes les communes concernées.
Des résultats variables selon les territoires
L’étude souligne que les effets des dissolutions ne sont pas identiques dans toutes les régions italiennes. Les différences concernent aussi bien l’ampleur des améliorations que leur rapidité et leur persistance.
Dans les communes du sud de l’Italie, la collecte sélective progresse d’environ 9 à 10 points de pourcentage au bout de sept ans. Toutefois, les réductions de la production totale de déchets et des déchets non triés ne sont pas statistiquement significatives. Les chercheurs évoquent notamment la possibilité d’une plus grande fragilité institutionnelle et de capacités administratives moins importantes.
Les communes de plus de 5.000 habitants présentent des résultats proches de la moyenne nationale. Leur taux de collecte sélective augmente de 12 à 13 points après cinq ans, tandis que la production totale de déchets diminue jusqu’à environ 60 kilos par habitant. Les auteurs suggèrent que les administrations de taille plus importante disposent de moyens facilitant la réorganisation des services.
Les améliorations les plus marquées sont observées dans les communes urbaines. Cinq ans après la dissolution, leur taux de collecte sélective augmente de 14,5 à 16,6 points de pourcentage, tandis que la production totale de déchets diminue d’environ 80 kilos par habitant. Les chercheurs attribuent potentiellement ces résultats à des infrastructures plus développées et à une meilleure capacité de gestion administrative.
Pourquoi les mafias peuvent-elles avoir intérêt à limiter le recyclage ?
L’un des aspects les plus intéressants de cette recherche concerne les mécanismes économiques susceptibles d’expliquer les mauvaises performances des communes infiltrées.
Les auteurs rappellent que le traitement des déchets non triés nécessite généralement des installations spécifiques, notamment des centres de traitement, des incinérateurs et des décharges. Ces activités représentent des marchés économiques importants auxquels peuvent accéder des entreprises liées aux organisations mafieuses.
À l’inverse, le développement de la collecte sélective permet d’orienter une part croissante des déchets vers les filières de recyclage, dont l’organisation repose notamment sur des dispositifs nationaux de responsabilité des producteurs et sur des mécanismes de financement spécifiques. En Italie, le Consortium national des emballages (CONAI) verse ainsi des financements aux collectivités en fonction de la quantité et de la qualité des déchets collectés séparément.
Dans ce contexte, les chercheurs avancent l’hypothèse que certaines organisations criminelles peuvent avoir intérêt à maintenir une production élevée de déchets non triés, à limiter le développement du recyclage et à préserver les besoins en installations d’élimination. Les dysfonctionnements du service public peuvent ainsi constituer une source d’opportunités économiques pour les entreprises infiltrées par la criminalité organisée.
Un instrument antimafia aux effets environnementaux durables
Les résultats conduisent les chercheurs à considérer la dissolution des conseils municipaux infiltrés comme un instrument susceptible de produire des bénéfices dépassant le seul rétablissement de la légalité administrative.
La réorganisation des services publics, la révision des marchés et l’amélioration de la gouvernance locale peuvent favoriser une utilisation plus efficace des ressources, une réduction des déchets et une meilleure application des politiques environnementales.
Ces transformations demandent cependant plusieurs années. L’étude souligne donc l’importance de ne pas limiter l’action publique à la dissolution elle-même, mais d’accompagner durablement les collectivités concernées.
Les auteurs recommandent notamment de renforcer les procédures de transition administrative et d’adapter les interventions aux caractéristiques des territoires, en accordant une attention particulière aux communes méridionales et aux municipalités disposant de moyens administratifs limités.
Leurs conclusions suggèrent ainsi que la lutte contre les infiltrations mafieuses dans les administrations locales peut également constituer un levier d’amélioration des performances environnementales.
Voir l’étude ici
ou https://www.tandfonline.com/doi/epdf/10.1080/2330443X.2026.2664029?needAccess=true
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