Mafias italiennes : comment repérer leur infiltration dans les entreprises européennes ?
CEPOL | Septembre 2026L’expansion internationale des mafias italiennes ne se manifeste pas uniquement par l’implantation de groupes criminels ou par la commission d’infractions traditionnellement associées à leurs activités. Elle passe également par l’investissement dans des entreprises légales, l’acquisition de participations économiques, le contrôle indirect de sociétés et l’utilisation de structures commerciales permettant de réinvestir des capitaux d’origine criminelle. Cette présence peut demeurer discrète pendant de longues périodes, particulièrement dans les pays où les dispositifs de prévention de l’infiltration mafieuse sont moins développés qu’en Italie.
Une action opérationnelle européenne conduite dans le cadre d’EMPACT (European Multidisciplinary Platform Against Criminal Threats), sous la direction du Service central opérationnel (SCO) de la police d’État italienne, a expérimenté une méthode destinée à identifier les entreprises étrangères présentant un risque d’infiltration mafieuse. Les travaux ont associé la Guardia di Finanza, la Direction des enquêtes antimafia (DIA), Europol et le centre de recherche Transcrime de l’Université catholique du Sacré-Cœur de Milan.
L’objectif consiste à dépasser une approche reposant essentiellement sur les antécédents judiciaires des dirigeants ou sur l’existence d’infractions révélatrices de l’activité mafieuse. Les enquêteurs cherchent également à détecter des anomalies dans les structures de propriété, les caractéristiques financières et l’environnement économique des sociétés. Ces éléments ne constituent pas, pris isolément, des preuves d’infiltration criminelle, mais leur combinaison peut justifier des vérifications approfondies.
L’expérimentation a porté sur 59 entreprises signalées par les participants à l’action opérationnelle, principalement dans trois secteurs : la restauration, les travaux de terrassement et de construction, ainsi que les jeux et paris. Ces activités présentent des caractéristiques susceptibles d’intéresser les organisations mafieuses, notamment les possibilités de réinvestissement, l’utilisation de sous-traitants, les relations avec les marchés publics et les mouvements financiers parfois difficiles à interpréter.
Deux méthodes complémentaires ont été utilisées. La première repose sur le renseignement policier et l’examen des personnes physiques impliquées dans les sociétés : dirigeants, administrateurs, actionnaires et bénéficiaires effectifs. Les vérifications concernent notamment leurs antécédents, leurs relations avec des personnes connues des services spécialisés, leurs participations dans d’autres entreprises et les informations accessibles dans les registres commerciaux.
La seconde méthode repose sur l’analyse statistique des entreprises. Transcrime a exploité des données économiques et commerciales issues notamment de la base Orbis. Sur les 59 sociétés signalées, 42 ont pu être identifiées avec suffisamment de fiabilité pour être soumises à cette analyse, soit 71 % de l’échantillon initial. Les 17 autres n’ont pas pu être étudiées dans les mêmes conditions en raison de difficultés d’identification ou de données insuffisantes.

Un ensemble initial de 466 indicateurs potentiels a été examiné, avant la sélection de 13 indicateurs jugés particulièrement pertinents. Ceux-ci portent notamment sur la complexité de l’actionnariat, le profil des dirigeants, les caractéristiques territoriales, les anomalies financières, les événements défavorables et l’exposition politique.
Parmi les 42 entreprises analysées, quatre ont été classées dans la catégorie de risque très élevé et environ 67 % dans celle de risque élevé. L’étude précise toutefois qu’un classement statistique ne constitue pas une démonstration de participation à une organisation mafieuse, de blanchiment ou de commission d’une infraction.
La comparaison avec un groupe témoin fait apparaître plusieurs caractéristiques particulièrement intéressantes.
Les entreprises signalées présentent environ deux fois plus fréquemment des structures de propriété complexes, comportant plusieurs niveaux de participation entre la société et ses bénéficiaires effectifs. Elles sont également 2,3 fois plus susceptibles d’entretenir des liens capitalistiques avec des dispositifs juridiques opaques, tels que certaines fiducies ou structures assimilées.
La présence d’actionnaires détenant des participations légèrement inférieures aux seuils imposant la déclaration des bénéficiaires effectifs constitue un autre signal. Cette caractéristique apparaît 2,8 fois plus fréquemment dans les entreprises étudiées que dans le groupe témoin. Elle peut révéler une volonté de limiter la visibilité de certaines personnes, même si elle peut également correspondre à des situations parfaitement légales.
Les profils des dirigeants et propriétaires présentent eux aussi des particularités. Les sociétés étudiées sont 12,9 fois plus susceptibles de compter un nombre élevé de bénéficiaires effectifs âgés. Leurs responsables sont également 1,7 fois plus susceptibles d’avoir occupé des fonctions dans de nombreuses autres entreprises. Ces caractéristiques peuvent correspondre à des montages faisant intervenir des prête-noms ou des personnes servant d’intermédiaires, sans permettre à elles seules d’établir leur existence.
Sur le plan territorial, les entreprises à risque sont 2,1 fois plus susceptibles de partager leur adresse avec un nombre important d’autres sociétés actives. Une concentration inhabituelle d’entités juridiques à une même adresse peut ainsi constituer un indice supplémentaire, particulièrement lorsqu’elle s’accompagne d’autres anomalies.
Les caractéristiques financières révèlent également des différences. Les sociétés étudiées sont environ trois fois plus susceptibles de présenter des délais de paiement prolongés envers leurs créanciers et une forte variabilité de leur exposition financière. Des fluctuations inhabituelles des dépenses de personnel ou des immobilisations peuvent également contribuer à augmenter leur score de risque.
L’analyse policière a porté, pour sa part, sur 169 personnes liées aux 59 entreprises initialement signalées. Parmi elles, 21,30 % possédaient des antécédents enregistrés par les services de police italiens. Les vérifications ont également identifié des personnes présentant des liens familiaux ou relationnels avec des individus ayant des antécédents en matière de criminalité mafieuse.
Les implantations géographiques observées présentent certaines concentrations. Les entreprises détenues totalement ou partiellement par des personnes originaires de Campanie se retrouvent principalement en Allemagne ; celles liées à des personnes originaires de Sicile sont surtout présentes à Malte ; celles associées à des personnes originaires des Pouilles apparaissent principalement en Suisse. Le Portugal présente des sociétés liées à des personnes originaires de ces trois régions, parfois associées à des ressortissants étrangers.
Ces répartitions reflètent toutefois les entreprises sélectionnées pour l’expérimentation et les enquêtes antérieures ayant orienté leur identification. Elles ne peuvent donc pas être considérées comme une cartographie exhaustive de la présence des mafias italiennes en Europe.
La comparaison entre les secteurs d’activité apporte un autre enseignement. Les entreprises directement liées à des personnes possédant des antécédents mafieux présentent des profils différents de celles qui entretiennent seulement des relations indirectes avec ces milieux. La restauration apparaît notamment parmi les activités susceptibles d’être utilisées pour des investissements discrets, alors même que certains établissements présentent des scores de risque statistique relativement faibles.
Cette situation suggère que les organisations mafieuses peuvent privilégier des entreprises peu visibles, ne présentant pas nécessairement les anomalies financières ou structurelles les plus spectaculaires. La recherche d’une apparence de normalité économique peut ainsi contribuer à protéger les investissements et à limiter les risques d’enquête ou de saisie patrimoniale.
Les recoupements réalisés avec les informations de la DIA et de la Guardia di Finanza ont également permis d’identifier quatre entreprises ayant fait l’objet de déclarations d’opérations suspectes et figurant parmi celles présentant les niveaux de risque les plus importants. Pour les deux sociétés les plus exposées, des signalements avaient été enregistrés à plusieurs reprises, respectivement en 2008, 2018 et 2019, puis en 2020, 2021 et 2022.
Enfin, les résultats des deux approches présentent une convergence significative : plus de la moitié des dix entreprises considérées comme les plus risquées dans l’analyse policière figurent également parmi les plus exposées dans le classement établi par Transcrime. Ce rapprochement montre l’intérêt d’associer des informations individuelles issues des enquêtes à des indicateurs économiques et statistiques.
L’expérimentation met en évidence les limites des dispositifs traditionnels de détection de la criminalité mafieuse à l’étranger. Une société peut fonctionner légalement, employer du personnel, respecter une partie de ses obligations administratives et ne présenter aucun lien immédiatement visible avec une infraction, tout en constituant un instrument potentiel de réinvestissement ou de contrôle économique.
La méthode développée dans le cadre d’EMPACT pourrait ainsi contribuer à orienter les investigations préventives, notamment dans les pays où les autorités ne disposent pas de mécanismes comparables aux instruments antimafia italiens. Son efficacité dépend néanmoins de l’accès aux registres commerciaux, de la fiabilité des données sur les bénéficiaires effectifs, des échanges internationaux de renseignements et de la capacité à distinguer les anomalies économiques légitimes des indices d’infiltration criminelle.
Les travaux se poursuivent notamment sur les intérêts économiques potentiels de la ’Ndrangheta à l’étranger. Ils ouvrent la voie à une approche plus préventive de l’internationalisation mafieuse, centrée non seulement sur les personnes et les infractions, mais également sur les entreprises, les capitaux et les mécanismes de pénétration de l’économie légale.
Voir l’European Law Enforcement Research Bulletin ici
ou https://bulletin.cepol.europa.eu/index.php/cepol/issue/view/1/6
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