Salvador : la fin du contrôle territorial des gangs transforme l’économie locale
Centre for Economic Policy Research | Octobre 2026Une étude publiée par le Centre for Economic Policy Research (CEPR) analyse les conséquences économiques et sociales du démantèlement du contrôle territorial exercé pendant environ deux décennies par la Mara Salvatrucha (MS-13) et Barrio 18 au Salvador. Les auteurs cherchent moins à mesurer directement l’évolution de la criminalité qu’à déterminer ce qui se produit lorsqu’un État reprend durablement le contrôle de territoires jusque-là gouvernés par des organisations criminelles.

Avant 2022, MS-13 et Barrio 18 exerçaient une véritable forme de gouvernance criminelle sur une partie importante du territoire salvadorien. Jusqu’à 60 % de la population aurait vécu dans des zones placées sous leur contrôle. Les gangs imposaient des frontières entre quartiers, surveillées notamment par des guetteurs, contrôlaient les déplacements, extorquaient habitants, commerces et entreprises de transport et recrutaient des mineurs. Le franchissement de certaines limites territoriales pouvait être dangereux, voire impossible. Cette organisation avait également des conséquences économiques : les habitants des quartiers contrôlés par les gangs accédaient difficilement aux emplois situés dans d’autres secteurs de l’agglomération de San Salvador.
Le 27 mars 2022, après une flambée de 87 assassinats attribués aux gangs en trois jours, le gouvernement de Nayib Bukele (photo) a instauré le Régimen de Excepción. Celui-ci a considérablement élargi les pouvoirs de la police et de l’armée et entraîné une campagne d’arrestations massive. Plus de 90.000 personnes ont depuis été interpellées, soit environ 1,5 % de la population du pays. En novembre 2024, Bukele avait lui-même indiqué qu’environ 8.000 personnes considérées comme innocentes avaient été remises en liberté. Plusieurs organisations de défense des droits humains rappellent parallèlement les accusations d’arrestations arbitraires, de mauvais traitements, de torture et de décès en détention.
La particularité de l’offensive de 2022 tient, selon l’étude, à son ampleur. Elle n’a pas seulement visé les chefs des organisations, mais leurs membres de base, leurs cellules territoriales et leurs réseaux de soutien. Le gouvernement a également repris le contrôle du système pénitentiaire, qui constituait auparavant un centre important de commandement, de recrutement et d’organisation des extorsions. Les structures permettant aux gangs d’administrer matériellement leurs territoires ont ainsi été démantelées. Les auteurs considèrent donc l’expérience salvadorienne comme un cas rare de remplacement effectif d’une autorité criminelle par celle de l’État.
L’étude s’appuie sur plusieurs ensembles de données : enquêtes auprès des ménages, statistiques administratives, données policières, localisation des anciens territoires des gangs, créations d’entreprises, recettes fiscales et données immobilières. Pour San Salvador, les chercheurs utilisent notamment une carte des territoires contrôlés par MS-13 et Barrio 18 publiée en 2015 par El Diario de Hoy à partir de documents du ministère de la Justice et de la Sécurité publique et de la Police nationale civile. Ils exploitent également une enquête réalisée en 2023 auprès de 2.315 personnes vivant à proximité des anciennes frontières des gangs et, en 2024, une expérimentation auprès de responsables du recrutement de 450 entreprises.
Les premiers effets concernent la liberté de circulation. Avant l’offensive, les frontières criminelles segmentaient matériellement San Salvador. Les habitants des quartiers contrôlés par les gangs étaient environ 50 points de pourcentage plus susceptibles de travailler à l’intérieur d’un territoire contrôlé et 12 points moins susceptibles d’être employés par une grande entreprise comptant au moins 100 salariés. Leur revenu et leur patrimoine étaient également inférieurs. Après le démantèlement des structures territoriales, cette segmentation s’est très largement effacée.
L’évolution de la mobilité est particulièrement spectaculaire. Dans l’enquête de 2023, 95 % des personnes interrogées déclarent disposer d’une liberté de mouvement, contre 32,9 % lorsqu’elles décrivent rétrospectivement leur situation de 2021. Avant l’offensive, 40,7 % estimaient que les frontières imposées par les gangs les empêchaient d’obtenir un emploi dans une grande entreprise située ailleurs dans la ville ; en 2023, seuls 5,1 % considéraient encore ces frontières comme une limitation de leurs possibilités professionnelles. Les différences entre anciens quartiers contrôlés et autres quartiers ont pratiquement disparu.
Les comportements quotidiens se sont également transformés. Entre 2021 et 2022, la proportion des personnes interrogées évitant de sortir la nuit est passée de 28,3 % à 17 %, celle évitant de quitter seules leur domicile de 7,8 % à 2,7 %, tandis que la part considérant les transports publics comme dangereux est tombée de 63,1 % à 27,3 %. Les habitants des anciens territoires des gangs ont également recommencé à fréquenter parcs, centres commerciaux, restaurants, bars et cinémas auparavant difficilement accessibles.
Cette réunification physique de la ville s’est accompagnée d’une intégration du marché du travail. Avant 2022, le revenu mensuel des ménages des quartiers contrôlés était inférieur d’environ 350 dollars à celui des habitants des secteurs voisins. En 2023, l’écart estimé n’était plus que d’environ 100 dollars et n’était plus statistiquement significatif dans l’analyse. Le retard concernant l’accès aux grandes entreprises a également disparu. L’écart de 23,6 points qui existait en 2021 dans la possession d’un compte bancaire s’est résorbé, de même que les différences concernant l’accès au smartphone, à l’ordinateur et à Internet. Les écarts restent cependant visibles pour des investissements nécessitant davantage d’épargne, notamment l’achat d’une voiture ou l’amélioration du logement.
L’analyse nationale confirme que les bénéfices ne correspondent pas simplement à un déplacement de l’activité économique d’un quartier vers un autre. Les municipalités qui étaient les plus exposées aux gangs avant 2022 ont connu après l’offensive une diminution plus importante de la violence et de la victimisation criminelle. Dans ces communes, le revenu moyen par habitant des ménages a augmenté d’environ 20 à 25 dollars par rapport aux municipalités moins exposées, pour une moyenne initiale de 186 dollars. Le revenu individuel du travail des adultes a progressé d’environ 14 dollars, contre une moyenne de 116 dollars.
L’amélioration des conditions économiques semble également avoir affecté le travail des mineurs. Dans les municipalités fortement exposées aux gangs avant 2022, la proportion des moins de 18 ans déclarant ne pas fréquenter l’école parce qu’ils devaient travailler ou parce que leur famille manquait de ressources a diminué d’environ 10 points de pourcentage par rapport aux municipalités moins exposées.
La reprise du contrôle territorial s’est accompagnée d’une augmentation de l’investissement. Les chercheurs observent davantage de créations officielles d’entreprises dans les municipalités auparavant fortement touchées par les gangs ainsi qu’une progression des établissements médicaux et des centres communautaires. Le marché immobilier et touristique fournit un autre indicateur particulièrement spectaculaire : en 2025, les municipalités dont l’exposition aux gangs était supérieure à la médiane avant 2022 comptaient environ 65 % d’annonces de locations de courte durée supplémentaires et 170 % de revenus supplémentaires pour leurs propriétaires, relativement aux municipalités moins exposées. Cette progression résulte à la fois d’un nombre supérieur de réservations et d’une augmentation des tarifs journaliers.
Les données fiscales suggèrent parallèlement une réorganisation géographique de l’économie. Les recettes fiscales provenant des activités étroitement liées au territoire (immobilier, hôtellerie et certains services locaux) ont davantage progressé dans les municipalités anciennement très exposées aux gangs. Les secteurs capables de desservir des marchés plus larges, notamment le commerce de détail, l’industrie manufacturière et la finance, ont davantage progressé dans les zones auparavant moins touchées. Les auteurs interprètent cette évolution comme le signe d’une intégration économique : la disparition des frontières criminelles permet aux travailleurs de se déplacer vers les entreprises les plus productives et aux investissements de revenir vers les territoires auparavant délaissés.
La disparition des gangs ne signifie cependant pas celle de toutes les conséquences de leur domination. L’étude met notamment en évidence une nouvelle forme de discrimination. Lors d’une expérimentation menée auprès de recruteurs, ceux-ci devaient choisir entre deux CV identiques, dont seule l’adresse du candidat variait. Lorsque l’un résidait dans un ancien quartier contrôlé par un gang et l’autre dans un secteur qui ne l’avait pas été, les recruteurs ont choisi dans 60 % des cas le candidat provenant du quartier non contrôlé par les gangs. Les chercheurs ont sélectionné des quartiers comparables sur le plan socio-économique et situés à des distances similaires des entreprises afin d’isoler l’effet de l’adresse. Ils concluent que l’association persistante entre certains quartiers et les gangs constitue désormais un obstacle à l’intégration professionnelle de leurs habitants.
L’étude examine enfin le coût politique des méthodes employées. Malgré la très forte adhésion générale à la politique de sécurité, 19,5 % des personnes interrogées déclarent avoir été témoins de comportements abusifs de la police, comprenant des arrestations considérées comme injustifiées, des violences physiques ou des saisies arbitraires de biens. Dans l’ensemble de l’échantillon, 73,9 % déclarent faire confiance au gouvernement national et 71,9 % à la police. Le simple fait de connaître une personne arrêtée ne modifie pas significativement cette confiance. La situation est très différente chez les personnes ayant assisté à des abus : elles sont 36,2 points de pourcentage plus susceptibles de se méfier de la police, 26,5 points plus susceptibles de se méfier du gouvernement national et 14,5 points plus susceptibles de désapprouver le président.
La restauration du monopole étatique sur la violence peut produire simultanément une amélioration spectaculaire de la sécurité, de la mobilité et de l’activité économique, tout en fragilisant la légitimité de l’État lorsque celui-ci recourt à des méthodes perçues comme abusives. Ils soulignent en outre que leur enquête ne couvre pas les personnes qui étaient encore incarcérées au moment de sa réalisation et ne permet donc pas de mesurer les coûts humains et économiques supportés par cette population.
Ils mettent surtout en garde contre une généralisation du « modèle salvadorien ». Plusieurs caractéristiques pourraient expliquer son efficacité : MS-13 et Barrio 18 dépendaient fortement de l’extorsion locale et disposaient de ressources financières relativement limitées, contrairement aux grandes organisations vivant du trafic international de stupéfiants. L’opération a par ailleurs visé simultanément et à l’échelle nationale les deux principales organisations, réduisant les possibilités de déplacement géographique, de fragmentation ou de conquête des territoires libérés par des groupes rivaux. Enfin, la reprise du contrôle des prisons a empêché les structures criminelles de continuer à fonctionner depuis les établissements pénitentiaires. Pour ces raisons, les chercheurs précisent que leurs résultats ne signifient pas qu’une politique similaire produirait les mêmes effets face à des organisations criminelles plus riches, plus fragmentées ou fortement insérées dans les grands marchés internationaux de trafics.
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