Afrique du Sud : les dynamiques de gangs au Cap

Global Initiative Against Transnational Organized Crime | Octobre 2026

Le rapport Western Cape Gang Monitor assemble les analyses diffusées par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime et suit l’évolution des gangs dans la province du Cap-Occidental. Les points forts de ce rapport :

Une intervention militaire qui peine à contenir les violences

Le déploiement de l’armée sud-africaine dans les quartiers les plus touchés par les violences entre gangs de la province du Cap-Occidental n’a pas produit, au cours de ses premiers mois, l’amélioration durable qu’espéraient les habitants. Lancée le 1er avril 2026, l’opération Prosper mobilise des militaires de la South African National Defence Force (SANDF) en soutien à la police nationale, notamment dans les quartiers populaires des Cape Flats, vaste ensemble urbain situé à l’est et au sud-est du Cap.
Cette intervention répond à une situation sécuritaire particulièrement dégradée. Durant une grande partie de l’année 2025, des organisations communautaires et des habitants avaient réclamé l’envoi de l’armée pour mettre un terme aux fusillades, aux assassinats et aux affrontements territoriaux. Certains demandaient même la déclaration de l’état de catastrophe. Le président Cyril Ramaphosa avait finalement décidé de recourir aux forces armées afin de renforcer les patrouilles, les contrôles et les opérations de recherche conduites par la police.

L’arrivée des premiers convois militaires avait suscité un réel espoir dans plusieurs quartiers. Six mois plus tard, les témoignages recueillis auprès d’habitants, de responsables associatifs, de policiers et de membres de gangs traduisent cependant une désillusion croissante. Les militaires sont jugés insuffisamment présents dans les rues les plus dangereuses. Lorsqu’ils interviennent, leurs patrouilles traverseraient parfois les quartiers sans s’y maintenir suffisamment longtemps pour empêcher la reprise des affrontements.
Les statistiques disponibles ne permettent pas de conclure à une diminution générale et durable des homicides. Dans cinq circonscriptions policières particulièrement touchées par les gangs, les évolutions enregistrées entre avril et juin 2026 sont contrastées. Les homicides diminuent à Mitchells Plain et Steenberg, restent relativement stables à Bishop Lavis et Manenberg, mais augmentent à Philippi, dont dépend notamment Hanover Park. Dans cette dernière circonscription, leur nombre passe de quatre en mars à onze en juin, après trois augmentations mensuelles consécutives.

Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Les statistiques policières locales ne distinguent pas systématiquement les homicides directement liés aux gangs des autres meurtres. Par ailleurs, certaines diminutions avaient commencé avant le déploiement militaire. Les trois premiers mois de données ne permettent donc ni d’attribuer les baisses observées à l’opération Prosper ni d’établir son inefficacité définitive. Ils ne permettent pas davantage de déterminer si une partie des violences a simplement été déplacée vers des secteurs voisins.

Les autorités ont fait état de 1.054 arrestations réalisées dans 17 circonscriptions à forte criminalité au cours des trois premiers mois de l’intervention. Les infractions concernées comprennent notamment des meurtres, des tentatives de meurtre, la détention illégale d’armes et de munitions ainsi que des affaires de stupéfiants. Ce bilan opérationnel ne renseigne toutefois que partiellement sur l’affaiblissement réel des organisations criminelles. L’arrestation de vendeurs de rue, de consommateurs de drogues ou de membres subalternes ne signifie pas nécessairement que les dirigeants, les financiers et les réseaux d’approvisionnement ont été neutralisés.

Les affrontements se poursuivent dans plusieurs secteurs des Cape Flats. À Hanover Park, la fragmentation des organisations criminelles alimente notamment une guerre entre les Ghetto Kids et Only the Family, une faction dissidente. Les Laughing Boys et les Mongrels sont également concernés par les recompositions d’alliances. À Parkwood, le retrait des Young Gifted Six Bobs vers Pelican Park a ouvert un espace disputé par les Americans et les Mongrels. Les Fancy Boys poursuivent parallèlement leur expansion et affrontent différents groupes à Tafelsig, Manenberg et Delft.
Cette instabilité est illustrée par l’assassinat, en août 2026, de Nizaam « Zaam » Marcus, cadre des Americans, abattu à Wynberg. Il aurait supervisé les activités illicites d’un secteur de Hanover Park surnommé « The Plenty ». Sa mort intervient dans un contexte d’affrontements avec Only the Family, dont les attaques contre les Americans ont accentué les tensions.

Les témoignages de membres de gangs soulignent un autre problème : certains dirigeants ne considèrent pas la présence militaire comme une menace sérieuse pour leurs activités. Des trafiquants expliquent ne pas avoir déplacé leurs stocks de drogues ou d’armes après l’arrivée des soldats. D’autres affirment poursuivre leurs opérations commerciales sans interruption.
Les accusations de brutalités commises lors de contrôles constituent également un facteur de défiance. Des membres de gangs exploitent ces griefs pour se présenter comme les protecteurs des habitants. Un dirigeant criminel de Mitchells Plain affirme ainsi consacrer 10.000 rands (540 euros) par semaine à l’achat de nourriture, au paiement de l’électricité et à l’acquisition de médicaments pour des familles du quartier. Cette déclaration n’est pas vérifiée indépendamment, mais elle illustre les mécanismes par lesquels certaines organisations cherchent à obtenir la loyauté ou le silence des populations.

La difficulté dépasse donc la seule question des effectifs militaires. Les gangs disposent de réseaux économiques, de circuits d’approvisionnement, de ressources financières et de relais communautaires qui leur permettent de poursuivre leurs activités malgré les opérations de sécurité. Les expériences antérieures de déploiement militaire ont déjà montré que des diminutions temporaires de la violence pouvaient être suivies d’une reprise des affrontements lorsque ces structures restaient intactes.

En juillet 2026, le ministre de la police par intérim, Firoz Cachalia, a annoncé une deuxième phase de l’opération Prosper, davantage orientée vers le renseignement et le ciblage des dirigeants criminels, des financiers et des fournisseurs d’armes. La question centrale est désormais de savoir si cette évolution permettra de passer d’une présence militaire essentiellement dissuasive à un démantèlement durable des organisations.

Les prisons, centres de commandement et marchés criminels

L’incarcération des dirigeants de gangs ne signifie pas nécessairement la fin de leur influence sur les activités criminelles. Dans le Cap-Occidental, plusieurs responsables emprisonnés continueraient à participer à l’organisation des trafics, à la gestion des territoires et à la préparation d’opérations violentes. Les établissements pénitentiaires constituent ainsi non seulement des lieux de détention, mais également des espaces de commandement et des marchés clandestins.
En septembre 2026, Makgothi Thobakgale, commissaire national des services correctionnels, a décrit cette situation devant la commission Madlanga, chargée d’enquêter sur la criminalité, les ingérences politiques et la corruption dans le système de justice pénale. Il a notamment expliqué que des détenus utilisaient des téléphones introduits clandestinement pour diriger des opérations criminelles, coordonner la distribution de stupéfiants, organiser des intimidations ou des assassinats de témoins et d’agents publics, ainsi que commettre des fraudes.

L’ampleur de la circulation des téléphones portables est particulièrement révélatrice. Dans le cadre de l’opération Vala, les autorités ont saisi 8.063 appareils dans les prisons sud-africaines au cours de la campagne 2025-2026, dont 1.010 dans les établissements du Cap-Occidental. Ces saisies ne représentent qu’une partie des équipements clandestins effectivement en circulation.
Les communications téléphoniques permettent aux dirigeants emprisonnés de conserver une connaissance précise de la situation dans leurs anciens territoires. Des membres de gangs expliquent consulter leurs responsables détenus lorsqu’un groupe rival tente de s’installer dans un secteur ou lorsqu’une décision importante doit être prise. Les instructions peuvent concerner la distribution de drogues, les conflits territoriaux, les approvisionnements en armes ou le recours à des tueurs.

Cette influence s’inscrit dans une histoire ancienne, dominée notamment par les Number gangs, organisations carcérales structurées autour des 26s, 27s et 28s. Leur culture repose sur des hiérarchies, des codes et des récits fondateurs remontant au XIXe siècle. Ces organisations offrent à leurs membres une identité collective, des règles internes et un système d’autorité.
Historiquement, une séparation existait entre les gangs de rue et les organisations carcérales. L’entrée dans les Number gangs impliquait notamment l’abandon des grades et des affiliations acquis à l’extérieur. Cette frontière s’est progressivement effacée avec le développement du marché des stupéfiants dans les années 1980. Des dirigeants criminels disposant de ressources financières ont pu acquérir une position dans les hiérarchies carcérales, tandis que les organisations de prison ont développé des relais dans la rue.
Cette évolution a favorisé l’apparition de structures capables de fonctionner simultanément à l’intérieur et à l’extérieur des établissements pénitentiaires. Certaines factions des 27s et des 28s possèdent ainsi des composantes actives dans les quartiers. Les 28s sont notamment associés, dans les informations recueillies, à l’influence présumée de Ralph Stanfield.

Le cas de George « Geweld » Thomas illustre la capacité d’un dirigeant emprisonné à conserver une autorité criminelle. Ce responsable des 28s a été condamné en 2015 à sept peines de réclusion à perpétuité. Des numéros de téléphone qui lui étaient associés auraient servi à passer des milliers d’appels alors qu’il attendait son procès. Le commissaire Thobakgale l’a présenté devant la commission Madlanga comme l’un des principaux dirigeants de gangs du pays, connu sous le surnom de « The Lord ».
Une affaire examinée par la justice en 2022 a également fait apparaître des soupçons d’organisation d’un assassinat depuis la prison. La victime, elle-même détenue, aurait bénéficié du paiement de sa caution par une personne liée à Thomas, avant d’être assassinée peu après sa libération. Thomas n’a cependant pas été poursuivi pour cet homicide.

L’influence des détenus s’étend aussi à l’extorsion. Un entrepreneur du bâtiment aurait reçu un appel provenant de la prison de Pollsmoor, lui ordonnant d’abandonner un chantier à Bishop Lavis au motif que le terrain appartenait à un membre de gang. L’affaire a alimenté les demandes d’installation de dispositifs de brouillage des communications dans les prisons.
Le recours à ces équipements se heurte toutefois à des obstacles réglementaires et institutionnels. En août 2026, les autorités pénitentiaires ont indiqué privilégier désormais la détection des téléphones et autres objets interdits plutôt que leur brouillage.

Un autre mécanisme mérite une attention particulière : le stimela, terme signifiant littéralement « train ». Il désigne les déplacements de personnes entre les prisons et l’extérieur, qui facilitent la circulation d’informations, d’instructions et de marchandises clandestines.
Certains membres de gangs chercheraient même à se faire incarcérer volontairement afin de rencontrer des dirigeants emprisonnés. Ces séjours peuvent servir à régler des questions de gouvernance interne, préparer des opérations violentes ou négocier de nouveaux circuits d’approvisionnement. Cette pratique, décrite par un surveillant de Pollsmoor, ne concerne évidemment pas l’ensemble des incarcérations.

Les prisons constituent également un marché de consommation particulièrement lucratif. Les drogues y sont vendues à des prix sensiblement supérieurs à ceux pratiqués dans la rue. Un comprimé de Mandrax, contenant de la méthaqualone, coûterait ainsi environ 30 rands à l’extérieur contre 100 rands en détention. L’ecstasy et la méthamphétamine, localement appelée tik, pourraient également s’y vendre à plus du double de leur prix habituel.
Cette différence de prix encourage les trafics et permet aux dirigeants emprisonnés d’accumuler des ressources financières. L’argent sert notamment à rémunérer des complices, à acheter des protections et à corrompre des agents pénitentiaires.

Les témoignages recueillis décrivent une implication récurrente de surveillants dans l’introduction de marchandises interdites. Pour l’exercice 2025-2026, 137 agents correctionnels ont été mis en cause dans des affaires d’introduction clandestine d’objets ou de produits prohibés et ont fait l’objet de procédures disciplinaires. En août 2026, un surveillant de la prison de Goodwood a été arrêté en possession de 600 comprimés de Mandrax, de 100 grammes de méthamphétamine et de 300 grammes de cannabis.

Les liens entre les organisations carcérales et les marchés internationaux de stupéfiants constituent un autre sujet de préoccupation. Dans la région de Saldanha Bay, certains gangs de prison chercheraient à profiter de l’essor du trafic de cocaïne en établissant, par l’intermédiaire de leurs relais extérieurs, des relations avec des membres de cartels colombiens.

La persistance de ces activités soulève une difficulté fondamentale : arrêter et condamner les dirigeants ne suffit pas si ceux-ci continuent à contrôler leurs organisations depuis leur cellule.
Le régime carcéral italien appliqué à certains dirigeants mafieux est évoqué comme un modèle de réflexion. Il permet notamment d’imposer des restrictions aux contacts, aux visites et aux communications afin de limiter le maintien des chaînes de commandement criminelles. Une éventuelle adaptation sud-africaine devrait toutefois s’accompagner d’un renforcement des contrôles, de la lutte contre la corruption pénitentiaire et des enquêtes visant les complicités internes.

Malmesbury : l’expansion des gangs vers les petites villes

L’implantation des gangs du Cap dans les petites villes et les territoires ruraux constitue l’une des évolutions majeures de la criminalité organisée dans la province du Cap-Occidental. La situation de Malmesbury, ville agricole de la région du Swartland, illustre cette progression hors des bastions traditionnels des Cape Flats.

Pendant longtemps, Malmesbury a connu des niveaux relativement limités de violence liée aux gangs. La situation s’est dégradée à partir de 2021, sous l’effet des rivalités criminelles dans la ville voisine d’Atlantis. Les affrontements entre les 28s et les Fancy Boys ont progressivement impliqué d’autres organisations, notamment les Americans, les G-Units et le gang Starlux.
La concurrence a finalement conduit plusieurs membres des G-Units à abandonner Atlantis pour s’installer à Malmesbury. Les Fancy Boys ont ensuite suivi, provoquant de nouvelles tensions. Le nombre de meurtres enregistrés dans la circonscription policière est passé de 19 pendant l’exercice 2021-2022 à 27 en 2022-2023. Ces chiffres concernent l’ensemble des homicides, et non exclusivement les assassinats liés aux gangs.

D’autres organisations se sont progressivement implantées dans la ville, notamment les Americans, Junior Cisco Yakkies, Mongrels, Dogg Pounds et Skombizos. Deux groupes locaux ont également émergé : les Bloedspatters et les Sesde Straat se Kinders.
Ce dernier groupe présente une caractéristique préoccupante. Il fonctionnerait comme une organisation de jeunes associée aux G-Units, regroupant notamment des enfants âgés de 11 à 14 ans. Leur recrutement s’inscrit dans une stratégie plus générale de constitution de réserves de futurs membres, habitués dès l’enfance aux codes et aux activités des organisations criminelles.
L’attraction exercée par les dirigeants criminels repose notamment sur leur réussite économique apparente. Dans certains quartiers défavorisés, les véhicules de luxe, l’argent et les signes extérieurs de richesse peuvent favoriser leur prestige auprès des adolescents.

La violence s’est particulièrement concentrée dans le quartier de Wesbank, dont l’organisation urbaine porte encore les traces de la ségrégation raciale instaurée sous l’apartheid. Plusieurs gangs s’y disputent les points de vente de stupéfiants et les territoires permettant de contrôler les activités illicites.

En juin 2026, Ralph « Frog » Philander, présenté comme un responsable important des Mongrels, a tué un jeune membre des Americans dans un ensemble résidentiel connu sous le nom de Die Wit Flats. Les Americans auraient riposté en envoyant des tueurs depuis Le Cap. Philander a été assassiné devant son domicile. En juillet, une fusillade collective a fait deux morts et huit blessés, parmi lesquels un enfant d’un an atteint au visage.
Ces événements illustrent la manière dont les rivalités criminelles importées des grandes agglomérations peuvent déstabiliser rapidement une ville de taille plus modeste.

L’expansion des gangs répond à plusieurs logiques économiques.
La première est la recherche de nouveaux marchés de stupéfiants. Les secteurs traditionnels des Cape Flats sont fortement disputés et parfois considérés comme saturés. Les petites villes offrent des débouchés supplémentaires, avec une concurrence parfois moins intense et une clientèle moins habituée à certains produits. Des membres de gangs expliquent notamment que des drogues de qualité inférieure, comme du tik ou du Mandrax dilué, peuvent être commercialisées dans ces villes à des prix comparables à ceux de produits plus concentrés.

La deuxième logique concerne les infrastructures du trafic. Les petites villes peuvent servir de lieux de stockage ou de redistribution entre les points d’entrée des stupéfiants et les grands marchés urbains. Malmesbury bénéficie à cet égard d’une position géographique favorable, à proximité de Saldanha Bay et sur l’axe routier N7 reliant la région au Cap. Certaines localités périphériques servent ainsi de plateformes logistiques pour des cargaisons introduites par voie maritime, notamment de cocaïne.
Cette implantation dans les espaces ruraux n’est pas nouvelle. Entre 2003 et 2005, les Terrible Josters avaient déjà développé des activités dans de petites localités et des villages de pêcheurs de la côte méridionale afin de contrôler le braconnage d’ormeaux, très recherchés sur les marchés asiatiques. Ces produits étaient notamment échangés avec des organisations criminelles chinoises contre des précurseurs chimiques utilisés dans la production de méthamphétamine et de Mandrax. À la fin des années 2000 et au début des années 2010, des responsables liés aux Terrible Josters et aux Sexy Boys auraient également acquis des terrains dans des zones rurales pour y installer des laboratoires clandestins.

La troisième logique repose sur les faiblesses locales des dispositifs de sécurité. Les petites villes disposent souvent de capacités policières plus limitées, de moyens de surveillance moins importants et de délais d’intervention plus longs. Certains gangs chassés de leurs territoires urbains cherchent donc à s’y réimplanter.

Enfin, la progression criminelle s’accompagne de pratiques de gouvernance parallèle. Des responsables locaux, parfois passés par les Number gangs en prison, se présentent comme d’anciens délinquants réinsérés ou comme des bienfaiteurs. Ils financent des activités sportives, distribuent de la nourriture ou contribuent au paiement des dépenses de familles défavorisées. Ces interventions peuvent leur procurer une forme de légitimité sociale et favoriser des relations de dépendance. En retour, certains habitants acceptent de conserver des marchandises clandestines, de signaler les déplacements de la police ou de garder le silence sur les activités criminelles.

Malmesbury apparaît ainsi comme un exemple de transformation progressive d’un territoire : l’implantation initiale de groupes criminels est suivie de la conquête de marchés, de conflits armés, du recrutement de mineurs et de l’établissement de relations d’influence avec une partie de la population.

Des milliers d’armes de la police détournées vers les gangs

La reprise, en septembre 2026, d’un procès concernant la fourniture d’armes à des organisations criminelles a remis en lumière l’un des scandales les plus importants de l’histoire récente de la police sud-africaine.
Au centre de l’affaire figure Christiaan Prinsloo, ancien colonel de police condamné en 2016 à dix-huit ans de prison pour sa participation à un réseau de détournement d’armes destinées à être détruites. L’ancien officier a bénéficié d’une libération conditionnelle en août 2020, après avoir purgé trois ans et dix mois de sa peine.
En septembre 2026, Prinsloo est revenu devant la Haute Cour du Cap, cette fois comme témoin dans le procès d’Alan Raves, collectionneur et marchand d’armes de Vereeniging, et d’Irshaad Laher, restaurateur établi au Cap.

Les deux hommes sont poursuivis notamment pour des faits relevant de la criminalité organisée, de la corruption, du vol d’armes et de munitions ainsi que d’infractions à la législation sur les armes à feu. Ils contestent les accusations dans le cadre d’une procédure dont le jugement n’était pas intervenu à la date de publication. L’affaire trouve son origine dans la gestion des armes confisquées ou volontairement remises aux autorités sud-africaines.
En 2005, une campagne nationale de remise d’armes avait permis de récupérer 100.066 armes à feu et près de deux millions de cartouches. Les armes devaient être contrôlées puis transférées dans des installations policières en vue de leur destruction.
Dans la province du Gauteng, une partie de ces équipements était entreposée dans le dépôt sécurisé SAPS Safe 10, à Silverton, près de Pretoria. Prinsloo et un autre colonel, David Naidoo, disposaient de responsabilités leur permettant d’accéder à ces stocks. À partir de 2007-2008, ils auraient commencé à détourner des armes pour les vendre à des intermédiaires.

Le dispositif reposait sur une faille majeure : les quantités considérables d’armes accumulées n’étaient pas soumises à des procédures de suivi suffisamment rigoureuses pour garantir leur destruction effective. Selon les éléments retenus lors de la condamnation de Prinsloo, environ 2.400 armes auraient été détournées vers le marché clandestin par l’intermédiaire de Raves et Laher, dont quelque 2.000 (certaines estimations parlent de 9.000 armes) auraient fini entre les mains de gangs des Cape Flats.

Les deux circuits présumés répondaient à des débouchés différents. Irshaad Laher aurait principalement fourni des armes de poing de calibre 9 mm à des organisations criminelles du Cap-Occidental. Alan Raves aurait, de son côté, reçu des fusils, notamment des R1, R4, R5 et AK-47, certains étant susceptibles d’être destinés à des groupes d’extrême droite.
Prinsloo a notamment affirmé avoir soupçonné Raves d’approvisionner des organisations telles que l’Afrikaner Weerstandsbeweging (AWB), mouvement d’extrême droite afrikaner.
Les armes de poing auraient été modifiées afin de compliquer leur identification balistique. Dès 2013, des analyses médico-légales avaient mis en évidence des armes présentant des altérations similaires, dont certaines pouvaient être reliées aux stocks policiers destinés à la destruction.

Le témoignage de David Naidoo apporte un éclairage supplémentaire sur la dimension commerciale du réseau. Dans une déclaration datant de 2015, il rapporte que Prinsloo aurait considéré les affrontements entre gangs du Cap comme une activité particulièrement lucrative et aurait même souhaité identifier les camps opposés afin de pouvoir approvisionner les deux côtés. Cette affirmation, provenant d’un témoignage versé au dossier judiciaire, illustre la logique économique attribuée au réseau, sans constituer à elle seule une preuve indépendante de toutes les livraisons évoquées.

Les conséquences humaines sont considérables. D’après les données policières citées par l’organisation Gun Free South Africa, 888 armes associées aux détournements de Prinsloo et Naidoo auraient été reliées par les examens médico-légaux à 1.066 meurtres commis dans le Cap-Occidental. Parmi les victimes figureraient 89 enfants tués et 170 autres blessés par des armes liées au réseau. Ces chiffres correspondent aux rapprochements balistiques connus et ne représentent pas nécessairement l’ensemble des violences commises avec les armes détournées.

La procédure contre Raves et Laher a connu de multiples reports depuis 2016. L’assassinat, en octobre 2018, de l’avocat Pete Mihalik, qui représentait Laher, a encore compliqué le dossier. Plusieurs recours et incidents procéduraux ont ensuite retardé l’ouverture effective du procès jusqu’en septembre 2026.
L’affaire révèle également des vulnérabilités qui ne semblent pas avoir totalement disparu. D’autres dossiers ont mis en cause des manipulations présumées du registre central des armes à feu avec l’aide d’agents publics corrompus. Des armes continueraient également à disparaître des locaux policiers où sont conservées les pièces à conviction.

Le problème ne concerne donc pas seulement le détournement initial de milliers d’armes, mais la capacité d’institutions chargées de combattre les gangs à devenir, par corruption ou défaillance des contrôles, une source d’approvisionnement pour ces mêmes organisations.

Une cartographie de 113 gangs et factions, dominée par six grandes organisations

La province du Cap-Occidental concentrerait environ 87 % des homicides officiellement attribués aux gangs en Afrique du Sud. Pourtant, l’évaluation précise du nombre d’organisations actives et de leurs effectifs demeure difficile, notamment en raison des scissions, des alliances et de l’absorption de petits groupes par des structures plus importantes.
Les travaux de terrain réalisés au cours des six dernières années permettent d’identifier environ 113 gangs de rue et factions présents dans la province. Les organisations sont réparties en quatre catégories, en fonction de leur implantation géographique, de leur influence, de leurs ressources financières, de leur capacité de blanchiment, de leurs réseaux d’approvisionnement, de leurs effectifs et de leur accès aux armes.

La première catégorie regroupe six grandes organisations disposant de moyens financiers importants, d’une implantation dans plusieurs territoires et de connexions avec les marchés criminels internationaux. Elles sont également capables d’intégrer leurs activités illicites à l’économie légale et d’entretenir des réseaux de corruption.

Leurs effectifs estimés sont les suivants :

Ces six organisations regrouperaient au total environ 90.000 à 100.000 personnes, selon les estimations établies à partir des entretiens et des recherches de terrain.
Les Americans apparaissent comme l’organisation la plus importante en nombre, devant les Fancy Boys et les 28s. Ces groupes disposent de réseaux de distribution de stupéfiants, de réserves d’armes et de membres mobilisables pour défendre ou conquérir des territoires.

La deuxième catégorie comprend 27 gangs en voie de consolidation. Ces organisations peuvent être fortement armées et contrôler des territoires importants, sans disposer de la même extension géographique ou de la même puissance financière que les six principaux groupes.
Certains entretiennent des relations commerciales avec les grandes organisations, qui leur fournissent des stupéfiants en échange de services, notamment l’accès à des hommes capables de commettre des assassinats.

La troisième catégorie rassemble 47 groupes de taille intermédiaire, généralement limités à quelques secteurs. Leurs effectifs ne dépasseraient habituellement pas 300 personnes et leurs activités seraient concentrées sur un nombre restreint de marchés illicites.

La quatrième catégorie comprend 33 groupes particulièrement instables (churn gangs), parfois constitués de jeunes membres, de factions dissidentes ou de petites organisations féminines. Leur existence peut être brève et leur capacité militaire relativement limitée. Ils participent principalement à des activités de trafic de stupéfiants à petite échelle, avant de disparaître, de se diviser ou d’être absorbés par des gangs plus importants.

La distinction entre ces catégories est importante, car l’écosystème criminel ne se résume pas à une multitude de bandes indépendantes. Il fonctionne à travers des relations d’approvisionnement, de dépendance, de concurrence et de coopération entre des organisations de puissances très différentes.
Les scissions peuvent provoquer une augmentation du nombre de gangs et une intensification des violences locales. À l’inverse, les phénomènes de concentration renforcent les grandes organisations. En 2024, les Fancy Boys auraient ainsi entièrement absorbé les Nike Boys, un petit gang implanté à Bishop Lavis.
Cette double dynamique de fragmentation et de concentration contribue à expliquer la persistance des violences. Des groupes locaux se disputent les points de vente et les quartiers, tandis que les organisations les plus puissantes conservent leur accès aux marchés internationaux, aux armes et aux ressources financières.

Le recrutement d’enfants, le développement de l’extorsion, l’utilisation de l’économie légale et les connexions entre gangs de rue et organisations carcérales renforcent encore la résilience de cet ensemble criminel.
La cartographie met ainsi en évidence une structure hiérarchisée, mais mouvante, dans laquelle quelques organisations dominantes coexistent avec plusieurs dizaines de groupes secondaires ou instables.

Voir le rapport ici
ou https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/10/WC-gang-monitor-no-10-GI-TOC-October-2026.pdf

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